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Sujet : La ville-décharge


De dumbledore, le 27 juin 2005 à 00:06
Note du film : 6/6

People Live in Shanghai for Many Reasons… Most of Them Bad!

Josef von Sternberg connaît Shanghaï. Il la connaît et la hait sans doute autant qu'il l'aime, sans aucun doute fasciné par cette ville qui est pour lui "une décharge où se déversait l'ordure et la lie du monde entier".

Cette ville, Josef von Sternberg l'a déjà traitée dix ans avant dans Shanghai Express. En dix ans, le Shanghaï de Sternberg a changé. Il est plus noir, plus terrible, plus oppressant et son histoire sans issue. Ce durcissement est à l'image du rapport orient/occident. Le malaise est devenu clivage et si les mondes cohabitent, c'est uniquement pour que leurs différences soient plus apparentes et leurs affrontements plus sanglants.

Dans ce Shanghaï de 1941, nous suivons l'histoire d'une jeune femme perdue dans un monde pervers. Poppy est une jeune occidentale qui a suivi son père, un financier voulant investir dans la Chine. Elle débarque dans un club, pris entre la séduction de Omar un arabe sans moral et Mother' Gin Sling la tenancière du lieu. Alors que peu à peu cette jeune femme sombre dans la débauche, Mother Gin Sling découvre qu'elle risque d'être renvoyé de ce club, chose inacceptable pour elle. Elle fera tout pour qu'il n'en soit rien. Lors du dîner du nouvel an chinois va avoir lieu un règlement de comptes… à la mode chinoise.

Sur cette trame, Sternberg construit un film envoûtant et oppressant grâce à plusieurs idées de mise en scène. Le décor bien sûr, avec notamment cette maison de jeu construit comme un puits digne de l'Enfer de Dante : au sol, une table de jeu, et aux étages des tables de restaurants, sorte d'étrange salle de spectacle où le jeu et la faillite des joueurs est en soit un spectacle. Sternberg construit son envoûtement également grâce à sa bande son chargée aux multiples langues qui se couvrent, se croisent, sans faire naître pour autant la compréhension, sorte de métaphore cette fois-ci de Babel.

Tout cela permet à Sternberg de construire un cadre solide pour son histoire qui est d'une rare noirceur. Tous les personnages sont finalement gratifiés de pêchés que nul pardon ne pourra sauver. L'espace de cette maison de jeu semble même doter du terrible pouvoir d'exacerber ce qu'il y a du pire chez les uns et les autres. Même la pureté incarner par Poppy est appelée dans ce monde à mourir. La fin du film est particulièrement spectaculaire avec ce repas digne d'Agatha Christie dans lequel les masques tombent dans une tragédie étonnamment froide et distante.

Cette analyse sévère de l'humanité chez Sternberg, humanité faite de noirceurs et de pêchés est également valable à l'échelle même de la société. Certes, dans ce produit made in Hollywood, on pourrait critiquer et railler les représentations de "l'étranger" : la chinoise est montrée comme perverse et manipulatrice, avec une coiffure digne d'une gorgone. L'arabe est montré sournois et avide… Les deux étant par ailleurs interprété par des acteurs américains ! Toutefois ce serait là être lapidaire. Sternberg a l'intelligence de partir d'un cliché pour aller ailleurs, pour aller dans une critique des rapports de classe. Mother Gin Sling est devenue ainsi car elle a du se battre contre une société dominante occidentale. Omar également. Certes, ils sont pourris mais ils sont surtout le produit de la société créée par l'occident incarné par Sir Guy Charteris.


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De DelaNuit, le 24 novembre 2007 à 12:49
Note du film : 6/6

Analyse fort juste pour ce superbe film noir au décor exotique.

Ona Mundson, qui fut Belle Watling, la prostituée au grand coeur d'Autant en emporte le vent, est ici méconaissable en femme-gorgone régnant sur les cercles de l'Enfer de sa maison de jeu chinoise.

Gene Tierney, plus éthérée et somnambulique que jamais, y subit une descente aux Enfers des plaisirs maudits, jusqu'à la fin. A noter : Etienne Daho a rendu hommage à son personnage dans une chanson intitulée "Poppy Gene Tierney".

Victor Mature – produit d'un métissage mystérieux aux origines "perdues dans les sables du temps", y est l'ambigu poète Omar, "poète de Shanghaï et Gomorrhe"…

Quant à ce Shanghaï de débauche, il inspira beaucoup le cinéma…

On se souvient bien-sûr de Shanghaï Express de Von Sternberg avec Marlene Dietrich : "Il a falu plus d'un homme pour changer mon nom en Shanghaï-Lili !…"

Mais aussi de Rita Hayworth dans La dame de Shanghaï d'Orson Welles : "Il faut un peu plus que de la chance à Shanghaï…"

Rappelons-nous aussi comme Steven Spielberg sut s'inspirer des décors de rue et de night-club de Shanghaï Gesture pour le début de son Indiana Jones et le temple maudit !


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De Impétueux, le 16 mars à 19:18
Note du film : 3/6

Je partagerais à peu près toutes les orientations des deux messages ci-dessus si je ne trouvais un peu pitoyable la conclusion de celui de Dumbledore qui impute à l'Occident la perversion des personnages non-Occidentaux. Comme si les Chinois et les Arabes avaient eu besoin de nous pour mettre en évidence leurs propres horreurs ! Enfin ! Il est de bon ton de se frapper la poitrine, aujourd'hui.

On ne peut évidemment pas dénier à Josef von Sternberg le grand talent de faire percevoir – malgré des moyens financiers très modestes – le charme vénéneux et pourrissant de cette Chine d'avant le communisme maoïste. Un pays démembré avec gourmandise par les puissances occidentales qui avaient établi des comptoirs pour commercer avec un peuple industrieux et structurellement soumis, assez pratique à exploiter. Ces concessions, comme on les appelait, sont d'ailleurs à l'origine de la prospérité économique de la conurbation shanghaïenne dont l'expansion a tiré vers le haut toute la Chine. Ne nous plaignons pas de la concurrence et de l'étranglement de nos propres industries : le capitalisme international l'a voulu.

Je m'égare, comme souvent. Donc, dans une ville-monde où coexistent, cohabitent, individus interlopes et langues de Babel, paraît un jour dans un cercle de jeu qui est en même temps restaurant, music-hall, bordel et on ne sait quoi d'autre (les Orientaux, en matière de vice, ont l'esprit fertile ; les Occidentaux aussi, d'ailleurs) paraît, donc, une grande merveille. Poppy Smith (Gene Tierney), qui vient s'enivrer des perversions qu'elle respire.

Au fait, il paraît que Poppy, signifie Pavot, ce qui dit assez quelle substance la jeune fille utilise pour sa consommation courante. Sur ce pandémonium règne une étrange maîtresse, Mother Gin Sling, (Ona Munson), aussi belle que sophistiquée, parée comme une châsse orfrazée, coiffée comme une gorgone (merci DelaNuit), évidemment dangereuse, perverse, animée par on ne sait quel esprit malsain. Parallèlement, une certaine trivialité : des hommes d'affaires qui veulent réaliser une belle opération immobilière, entendent se débarrasser de cette scorie dévergondée qui survit grâce à des corruptions diverses, des pots-de-vin généreusement dispensés et des chantages judicieusement exercés. Arrive précisément en Chine un industriel puissant Sir Guy Charteris (Walter Huston), réputé amateur de jolies femmes et de vie de plaisir.

C'est là que le film me gêne : dans une sorte de délire mal structuré. On sait que Sternberg n'attachait aucune importance à la qualité du jeu des acteurs et guère davantage aux scénarios qu'il mettait en scène : ce qui lui importait, c'étaient les images, les lumières et les cadrages qui enluminaient ses films. Ça marche, d'ailleurs, assez bien, lorsqu'il s'appuie sur des structures solides et des histoires bien composées. Est-ce le cas de The Shanghaï gesture ? Ça reste à démontrer ; j'y ai vu, moi, un mélodrame qui serait assez niais et même souvent ridicule s'il n'était porté par le talent imagier du réalisateur et celui de ses interprètes. Beauté absolue de Gene Tierney, singularité intrigante et séduisante de Ona Munson et des autres acteurs ; même Victor Mature, dont j'ai toujours trouvé la bouche veule et ambiguë me semble excellent dans le rôle de cet Omar gigolo indifférent, méprisable et détestable. Plaisir furtif, d'ailleurs, de voir aussi le cher Marcel Dalio dans le rôle d'un croupier très professionnel.

Ce n'est évidemment ni insignifiant, ni médiocre ; c'est tout de même bien en dessous de Shangaï express. Et de L'impératrice rouge, bien sûr. Mais là nous étions revenus chez nous.


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