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Austère chef-d'œuvre


De Impétueux, le 12 novembre 2016 à 12:05
Note du film : Chef-d'Oeuvre

Un Roi sans divertissement, c'est une œuvre originale, assurément. Écrit et dialogué par Jean Giono, il n'est, en fait, ni une illustration, ni une adaptation de sa première Chronique, ce genre qui – en étant un peu sommaire – est le début de la seconde manière de l'écrivain, celle du regard narquois, cruel, grinçant sur les hommes, après l'exaltation lyrique, presque naïve, des romans d'avant-guerre.

Le film est presque une réécriture du livre, un regard différent posé sur un récit énigmatique, plein d'ellipses et de non-dits, qui parait commencer en histoire policière pour évoluer vers une exploration des territoires dissimulés noirâtres de l'âme humaine.

La contamination de l'ennui, la fragilité des équilibres, la conviction qu'il faut peu à l'Homme pour basculer du côté criminel de sa nature, voilà la racine de la pensée de Giono ; On a rarement considéré l'ennui comme la charge la plus lourde de la condition humaine ; c'est pourtant pour le fuir qu'on se jette dans les passions écrit-il dans Le désastre de Pavie ; et encore dans De Homère à Machiavel : L'Univers n'est que de l'ennui en expansion. S'en distraire, voilà la grande affaire.

Fin du règne de Louis-Philippe, vers 1843/44. Plateau du Trièves, zone de transition entre le Dauphiné et la Provence. "Nous avons trois mois de blancheur pure" lorsque l'hiver envahit l'espace. Peu de choses à faire, mais surtout rien du tout à voir : tout est étouffé par la neige insupportable et totale.

Dès lors, il faut réaliser, avant tout, un film en couleurs sans couleur ou, plus exactement où la couleur, quand elle interviendra ne sera pas adjacente et moins encore décorative ; c'est là qu'il faut, d'ailleurs, saluer le travail stupéfiant du directeur de la photographie, Jean Badal (qui vient de mourir) qui a su traduire exactement les intentions de Jean Giono et de François Leterrier. Dans cette aventure d'hiver et de sang, l'écran s'ouvre sur un long plan d'une blancheur infinie où n'apparaît que très tard, infime et se rapprochant lentement, un point noir qui est un cavalier qui chemine lourdement vers une massive demeure grise. Viennent quelques touches rouges dans cet océan blanc et gris, gris terreux, gris noir, gris vert, gris brun, gris bleu. Dans la déréliction universelle, pour qui ne se contente pas de la seule animalité de la vie, qu'est-ce qui reste, sinon le sang et le meurtre ?

Quel est vraiment le jeu du vieux Procureur du Roi (Charles Vanel) lorsqu'il demande au capitaine Langlois (Claude Giraud) de venir élucider les meurtres incompréhensibles qui commencent à bouleverser le village et le fait loger chez Clara (Colette Renard) qui en a tant et tant vu dans sa vie qu'elle peut résister à la pesanteur de l'ennui ? Est-ce qu'il ne sait pas déjà qui est l'assassin et pourquoi il tue ?

- Comment appelles-tu l’amour, Clara ?
- Pas l’amour, Monsieur le Procureur, la bête à deux dos : le théâtre du pauvre.
- Prenez-en un qui ne s’en contente pas et vous aurez le théâtre du riche ou, plus exactement, comme il s’agit d’âme, le théâtre du roi : le sang.

C'est prendre un bien grand risque. Et c'est immédiatement après qu'il a exécuté, sans jugement, l'assassin (M. V, V comme Voisin, précisait toujours Giono, qui s'est laissé prendre sans difficulté parce que tout dans le crime lui est divertissement, même le châtiment), que Langlois sent monter en lui l'envie de tuer, qu'il trompe – mal – en coupant le cou d'une oie et en regardant, fasciné, son sang vermeil éclabousser la neige et qu'il règle en se suicidant.

C'est sans doute là que le film bute un peu. Le roman laisse plusieurs années à Langlois pour être pénétré par l'ennui et aller s'asseoir au fond de son jardin fumer une cartouche de dynamite. Le film précipite les événements et les rend un peu moins convaincants. Mais Un Roi sans divertissement demeure admirable, austère, glacial, sombre. Aux acteurs déjà cités, il faut ajouter Albert Rémy, le maire du village et René Blancard, le curé.

Le DVD est une merveille de qualité technique et présente les suppléments les plus passionnants que j'aie jamais regardés, sur la genèse du film, son passage de l'écrit à l'image, son tournage, etc.


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De Impétueux, le 24 mars 2006 à 13:44
Note du film : Chef-d'Oeuvre

Je reviens sur mon message précédent après avoir passé une partie de l'après-midi à revoir le film.

Admirable film, et admirable DVD, qui laisse bien augurer de l'arrivée sur le marché de l'éditeur, CinéGénération, qui vient également de sortir Crésus, également de Jean Giono : packaging sobre et très esthétique, travail superbe sur l'image – une image dans laquelle, selon le voeu de Giono, la couleur, et surtout l'absence de couleurs sont prépondérantes -, et des boni somptueux, avec de vrais spécialistes de l'oeuvre, Jacques Mény ou Pierre Citron, notamment le long travail (53 minutes) qui explicite et décrit le passage du roman au film.

Si toutes les belles et grandes œuvres du patrimoine cinématographique pouvaient être servies avec ce soin cette qualité, cette piété, même, ce serait le bonheur !


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Du film au livre


De Impétueux, le 22 octobre 2006 à 23:39
Note du film : Chef-d'Oeuvre

Il est vrai que si vous n'êtes "pas trop littéraire"….ce doit être un peu difficile.

Je dis cela, croyez-le bien, sans aucun sarcasme ou morgue : au contraire, j'ai trouvé impeccable votre détermination à vous procurer le récit de Jean Giono, alors que vous auriez pu vous "contenter" du film, à la thématique plus simple.

Giono est un de mes deux ou trois écrivains favoris, en tout cas un de ceux que je connais particulièrement bien, et je risquerais de paraître pédant en essayant de développer ici certaines des raisons pour lesquelles Un Roi est difficile d'accès, elliptique, parfois déroutant.

Mais je ne suis pas sûr que, quelque jour ne vous reviendront pas à l'esprit une phrase, un mot, une attitude de Langlois, du Procureur, de Mme Tim, de Saucisse…voire de M. V (V, vous savez, est mis pour "Voisin") pour mieux encore éclairer la dernière phrase de la chronique : Il y eut au fond du jardin l'énorme éclaboussement d'or qui illumina la nuit pendant une seconde. C'était la tête de Langlois qui prenait enfin la dimension de l'univers. Qui a dit " Un roi sans divertissement est un homme plein de misère ?


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De palilia, le 22 octobre 2006 à 18:08

Je viens de faire ce week-end l'aller-retour à Paris et j'en ai profité pour lire le livre dans le train. Je suis assez déçue : j'ai trouvé sa rédaction assez déroutante et je préfère le film de loin et même de très très loin. Il y a des retours en arrière, des virgules, des mots qui n'ont parfois pas l'air d'avoir de suite. La seule chose positive, c'est cette complicité entre Saucisse (quel nom aussi….) et Langlois qu'on sent liés par quelque chose de spécial. Par contre, on pige de suite pour l'arbre. C'est vrai que je ne suis pas littéraire dans l'âme, mais honnêtement, il a réussi un coup de maître avec le scénario du film et le jeu des acteurs.


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