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La Germanie tout entière


De Impétueux, le 12 novembre 2020 à 19:23
Note du film : 4/6

Voilà que je m'attaque à un monument imposant dont la première partie dure 2 heures 20, (la seconde tout autant), qui est un film de 1924 – donc muet – et qui relate de vieilles légendes germaniques, de cette Germanie sombre et violente dont je me méfie beaucoup plus que du coronavirus, parce qu'elle est malheureusement beaucoup plus durable. Un film dont toutes les séquences sont de longueur excessive, dilatées au maximum, alors même que le récit mis en scène pourrait tenir sur un ticket de métro (ceux-ci devant disparaître à court terme, mon allusion ne sera pas comprise bien longtemps : tant pis !).

Le jeune et vaillant Siegfried de Xanten (Paul Richter), après avoir appris auprès des maîtres l'art de forger les épées, se prend de passion pour la belle Kriemhild (Margarete Schön), sœur de Günther (Theodor Loos), roi de Burgondie. Ceci se passe dans des époques improbables, un peu mythiques, légendaires, qu'on peut situer dans le Haut Moyen-Âge, périodes floues où cohabitent donjons et dragons. C'est d'ailleurs à une de ces bestioles que Siegfried, sur le chemin de Worms et de sa belle, s'affronte d'emblée. Le héros trucide le monstre et, sur le conseil d'un oisouille, se baigne dans son sang : cette onction est censée le rendre invulnérable. Mais manque de pot, ce genre de trucs ne marche jamais tout à fait : Thétis , plongeant Achille dans le Styx, oublie de mouiller le talon ; et Siegfried pendant son bain de sang reçoit entre les épaules une feuille de saule emportée par le vent qui l'empêche d'être absolument protégé.

Il a pourtant tout pour plaire : il s'est emparé, en tolchoquant le Nibelung Alberich (Georg John), du trésor immense forgé par ces nains légendaires qui, sous les montagnes, creusent des mines et forgent des joyaux. Il a reçu de lui une sorte de résille (un camail, en fait, sottement appelé heaume), qui lui permet, lorsqu'il le coiffe de devenir invisible et de prendre toute apparence qu'il souhaite. Parvenu à Worms, il séduit tout de suite Kriemhild, sœur d'un mièvre, mollasson, débile Günther, qui, lui, bave d'amour pour la souveraine du Nord Brunhild d'Islande (Hanna Ralph). Pour obtenir Kriemhild et parce qu'il est finalement bon garçon, Siegfried accompagne Günther pour conquérir Brunhild qui n'est pas – c'est le moins qu'on puisse dire – une fille facile. Grâce à ses pouvoirs magiques et à un sens certain de la tricherie, il aide assez Günther pour lui faire remporter les épreuves infligées pour gagner la main de la dame. Qui n'est qu'à moitié dupe, d'ailleurs et qui, de toute façon, n'a absolument aucune envie de céder au désir de son mari. Bonne pâte, Siegfried use une nouvelle fois des artifices dont il dispose et paraît dompter cette virago.

Mais en arrière-plan veille un de ces traîtres majuscules sont on ne se méfie jamais assez, Hagen de Tronje (Hans Adalbert Schlettow). Il met le bousin partout, apprend de Kriemhild, la femme de Siegfried où, sur son corps, est exactement placée sa vulnérabilité et le tue traîtreusement. Brunhild, très gênée, se suicide, Kriemhild jure de venger son mari. Günther est tout de même largement le dindon de la farce.

Bon ; j'ai l'air de me moquer comme ça et, de fait, l'intrigue n'est pas d'une extrême originalité ; mais assez curieusement, malgré la lourdeur et les tics du cinéma muet, il y a tant d'images fortes, de perspectives intéressantes, d'angles de vue surprenants que peu à peu on se laisse avoir. Sans doute, sûrement, est-ce trop long et pour supporter ces heures un peu déclamatoires, ostentatoires, orgueilleuses, emphatiques, il faut avoir quelque habitude du cinéma. On peut d'ailleurs se demander comment les spectateurs de 1924 pouvaient admettre ces longueurs, d'autant que, lorsque nous regardons les films de cette époque, nous sommes soutenus, aidés, par la musique d'accompagnement, par les bruitages ajoutés (le martèlement des marteaux de la forge au début, par exemple) que ne pouvaient pas ressentir les clampins des années folles, lorsqu'un pianiste esseulé accompagnait en pleine improvisation les images qu'il découvrait sur l'écran.

Nul doute que Fritz Lang avait du talent ; nul doute non plus qu'il ne soit pas né tout à fait à la bonne époque, peut-être dix ans trop tôt ; son parcours bizarre, ponctué de bien grands films (M le maudit, House by the river, Les contrebandiers de Moonfleet, Le tigre du Bengale,Le tombeau hindou) et de grandes nullités (Le Docteur Mabuse, Le testament du Docteur Mabuse, Le diabolique Docteur Mabuse), d'allers-retours entre l'Allemagne, la France, les États-Unis ne lui ont sans doute pas permis d'être un grand cinéaste. Sauf aux yeux de Jean-Luc Godard, ce qui le plombe passablement.


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De urspoller, le 7 octobre 2007 à 12:00
Note du film : 5/6

En 1924, Fritz Lang, secondé par son épouse et scénariste Thea von Harbou, réalise un diptyque sur les grandes légendes germaniques, Les Nibelungen. Je souviens d'avoir visionné cette pépite lors d'un cours d'allemand durant mes études secondaires et d'en avoir gardé un souvenir impérissable malgré mon jeune âge.

La totalité de ce métrage épique fut tourné en intérieur même les scènes bucoliques (notamment en forêt). Malgré les limites de la technique, je me souviens de scènes monumentales avec des décors magiques, lyriques, attrayants et proprement époustouflants et des effets spéciaux, ma foi, de bonne facture, même si les tenants des prouesses pyrotechniques du cinéma contemporain vont se gausser gentiment de ces effets désuets mais ô combien poétiques et lyriques comme la scène du duel entre Siegfried avec le Dragon. Cette grandiloquence, toute germanique (je peux me permettre de porter ce jugement en vue de mes racines teutonnes…), se retrouve dans le scénario, certes peu rythmé mais brossant une galerie de portraits impressionnants où la patte rigoriste de Fritz Lang apparaît à chaque plan.

Le juste succès de cette fresque épique impressionnera à tel point les nazis notamment la première partie : la mort de Siegfried dépeignant un univers glorieux avec des hommes virils et grands ayant un dévouement inextinguible envers la patrie (Heimat). Goebbels proposa ainsi à Fritz Lang les clefs du cinéma allemand afin de former ou plutôt formater la jeunesse teutonne aux vertus chères au Reichführer. Pour la petite histoire, je tiens à rappeler que la mère du cinéaste était d'ascendance judaïque, ce à quoi le très pragmatique Goebbels répondit, dans son incommensurable sagesse, qu'il se réservait le droit de dire qui était juif ou qui ne l'était pas… Par contre, la seconde partie de ce diptyque à savoir la vengeance de Kriemhilde fut royalement ignorée en raison de valeurs n'étant pas en totale adéquation avec les dogmes véhiculés par le Reich.

Ce métrage grandiloquent et épique amènera Fritz Lang à promouvoir cette œuvre outre-atlantique et notamment à New-York. Or, le réalisateur d'origine autrichienne fut tellement ébahi par la mégapole américaine qu'il en fit le substrat de son prochain film, véritable sommet du cinéma expressionniste, à savoir Métropolis.


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