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Belle, blonde et dangereuse


De DelaNuit, le 15 janvier à 13:14
Note du film : 5/6

Surprenant film que cette Dame de Shanghai qui joue des codes du film noir pour mieux les détourner et nous emmener vers l’inattendu, désarçonnant plus d’un spectateur. La légende veut que Orson Welles, discutant au téléphone avec un financeur qui n’acceptait de lui prêter de l’argent qu’à condition de se voir proposer un projet précis, s’était emparé du titre d’un roman de gare qui lui avait tapé dans l’œil, cette fameuse Dame de Shanghai, et avait commencé à broder autour sans même l’avoir lu…

A partir de là, Welles reprend en effet plus d’une caractéristique des films noirs de son époque : le récit en flash-back par un héros narrateur, le scénario compliqué avec son lot de péripéties, un méchant détestable, une femme belle et mystérieuse, fatale, qui semble cacher quelque chose, des éléments urbains mais aussi de l’exotisme, dans un noir et blanc somptueux. Mais au lieu de faire suivre au spectateur un fil d’Ariane qui le conduise vers la conclusion d’une énigme, Welles le perd volontairement et se joue de lui comme l’héroïne du film se joue du héros. Ainsi, certaines scènes qui dans un autre film auraient été tournées avec réalisme pour emporter l’adhésion au récit, tel le sauvetage dans Central Parc au début ou le procès et la fuite du tribunal après la condamnation du héros, sont ici présentées comme des farces. Parce qu’elles le sont dans le scénario même : ce qui serait réalité dans un autre film est ici en toc, ce qui y serait illusion est ici la réalité dérangeante, qui provoque le malaise du spectateur. La référence à Shanghai même est une illusion. L’héroïne a travaillé autrefois dans ce lieu des plus corrompus et ne saurait en être sortie indemne (« Il faut un peu plus que de la chance à Shanghai… ») mais le scénario ne nous y conduit pas malgré quelques images exotiques. Sa complexité est en elle-même une « chinoiserie » symbolisée par l’entrée finale dans Chinatown.

On ne peut complètement comprendre et apprécier cette Dame de Shanghai qu’en ayant deux références en tête :

La première est celle du personnage cinématographique de Rita Hayworth tel que magnifié et définitivement assis dans le film Gilda de Charles Vidor. Celui d’une déesse de l’amour fatale, aussi belle et sexy que sensible, qui joue les garces mais se révèle en fait une gentille fille qui faisait semblant pour attirer l’attention de l’homme aimé. Ici, Welles entend dynamiter cette légende et la retourner dans son exact contraire : celui d’une femme fatale qui joue les victimes mais se révèle en fait authentiquement corrompue et destructrice. Il faut dire qu’à la même époque, Welles et Rita Hayworth sont en plein divorce, et il entend bien ne quitter le sex-symbol de son époque qu’en ayant définitivement laissé sa marque sur son image… Il organise pour cela une séance photo montrant la belle perdre ses célèbres longs cheveux auburn au profit d’une coupe courte et décolorée en blond platine. Puisque la belle Rita a été peinte sur la bombe A, ce qui lui a valu le surnom de « vedette atomique » et de « bombe sexuelle », Welles estime qu’il est temps d’imprimer sur la pellicule les ravages de cette beauté fatale. La dame de Shanghai devient ainsi l’antithèse de Gilda, allant jusqu’à citer la musique d’une de ses chansons fétiches : « Amado Mio ».

La seconde référence est issue de la mythologie non plus hollywoodienne mais classique : ce n’est pas pour rien que le yacht sur lequel se prélasse la belle porte le nom de Circé, la fameuse enchanteresse de L’Odyssée, dont le charme et la beauté subjuguaient les hommes, qu’elle transformait ensuite en animaux, révélant leur réalité intime. Rita incarne ici une telle, moderne et dangereuse, enchanteresse. Et si les scènes de poursuite, sauvetage, procès ou évasion habituellement réalistes dans ce genre de films sont ici une farce, c’est parce que les moments importants sont ailleurs : dans le récit des requins se dévorant entre eux comparés aux participants du pique-nique sur la plage, ou dans le rendez-vous des deux amants sous la lumière glauque de l’aquarium parmi les monstres aquatiques qui renvoient l'image effrayante des non-dits.

Farce, symboles, illusions, exotisme, faux semblants… se rassemblent dans la scène finale du palais des mirages du quartier chinois où les héros se retrouvent face à leur destin, où après le tobogan et autres péripéties également en toc, se révèlent les multiples facettes de l'âme et de la Femme devant un jeu de miroirs multiples… Car ce n'est pas non plus pour rien que le nom de Psyché, l'héroïne mythologique symbole de l'âme, a donné son nom aux miroirs.

Ainsi Orson peut enfin quitter Rita après avoir révélé sa complexité. Long cauchemar éveillé, La dame de Shanghai n’emprunte l’apparence d’un film policier que pour nous entrainer en clair-obscur dans le labyrinthe intérieur des méandres de l’âme humaine…


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De Impétueux, le 8 janvier à 13:21
Note du film : 2/6

Eh bien voilà qui ne me permettra pas d'accomplir une sorte de chemin de Damas, de me convertir au cinéma d'Orson Welles. Je n'ai certes pas épuisé toute sa filmographie de réalisateur ; je n'ai encore vu ni Le procès, ni Une histoire immortelle ; ni même Falstaff ; et comme je trouve ce que j'ai trouvé de mieux jusqu'alors ce sont les adaptations de Shakespeare, c'est-à-dire Othello et surtout Macbeth, c'est peut-être là que je trouverai mon bonheur.

Parce que si je suis tout à fait disposé à admettre que Citizen Kane a apporté un souffle neuf dans la beauté du cinéma, je n'en ai pas du tout été transporté, ni même ému. Et La splendeur des Amberson, Mr. Arkadin, La soif du mal m'ont tous semblé couler de la même eau : brillants, intelligents, virtuoses et finalement assez vains. Admirable acteur (y compris avec d'autres réalisateurs : Le troisième homme, Moby dick ou La décade prodigieuse), plus admirable encore metteur en images ; mais auteur de films ? Je m'interroge encore.

On me dira, à très juste raison, que La dame de Shanghai a été amputée d'une bonne heure et que les coupes que Welles aurait consenties ne sont pas celles qui ont été pratiquées par ces forbans de producteurs. Je le conçois et verse la pièce au dossier. N'empêche que la raison, pour être pertinente, n'est pas du tout suffisante. Que dans un film aussi noir, que dans un thriller plein de mystères et de faux coupables le réalisateur puisse autant négliger le script, le récit, au seul bénéfice de scènes spectaculaires devenues, dès lors, assez vaines, prenant le statut de moments de bravoure, paraît démontrer une certaine indifférence au plaisir – ce qui n'est pas grand chose, de fait – mais surtout à l'intérêt du spectateur.

Spectateur qui se perd très vite, trop vite dans une intrigue compliquée à l'extrême, hachée, coupée en morceaux et avec des personnages dont on ne perçoit guère la substance et dont on ne comprendra pas, jusqu'à la fin les mobiles.

On a certes bien saisi que le naïf Michael O'Hara (Welles lui-même), devenu l'amant de la magnifique Elsa Bannister (Rita Hayworth, sublime en blonde à cheveux courts) dont le mari Arthur (Everett Sloane), avocat infirme paraît bien indifférent à la tromperie de sa femme, qu'O'Hara, donc, est manipulé par une bande de requins et plongé volens, nolens dans des manigances dangereuses. Je ne voudrais pas commettre un sacrilège majeur, mais il me semble qu'un petit film français réalisé en 1957 par Denys de La Patellière et qui s'appelle Retour de manivelle avait des analogies avec La dame de Shanghai, en moins brillant mais en bien plus compréhensible.

Car le film est brillant, certes et certaines scènes marquent largement la mémoire : la conversation entre les deux amants dans un étrange aquarium aux poissons inquiétants (en fait, le premier hublot montre même un poulpe géant : rien de plus clair !) ; aussi le singulier Palais des mirages du quartier chinois et la dégringolade d'O'Hara dans un immense toboggan ; et évidemment le labyrinthe des miroirs qui démultiplie à l'infini Bannister et sa femme qui se tirent dessus. Mais parallèlement, tant de scènes niaises ou ridicules ! Ainsi au tout début la bagarre qui oppose O'Hara/Welles à trois voyous qui ont attaqué Elsa/Hayworth, ainsi les lentes et pénibles scènes de procès, couronnées par l'invraisemblable évasion du prévenu…

On aimerait aimer. Mais…


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