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Forum : Le Journal d'une femme de chambre

Sujet : Cruauté remarquable


De Impétueux, le 8 avril 2005 à 17:56
Note du film : 5/6

Je ne suis pas un grand amateur du Bunuel de la dernière époque, celle de sa collaboration avec Jean-Claude Carrière, celle, finalement du Bunuel "français" ; les qualités époustouflantes de cruauté narquoise, le regard tendre et cynique à la fois porté sur la pauvre humanité, si bien mis en valeur dans la période mexicaine, dansLos Olvidados ou La vie criminelle d'Archibald de la Cruz me paraissent devenir grinçantes et répétitives, dans Le charme discret de la bourgeoisie, par exemple.

Mais revoir l'autre soir à la télé ce Journal d'une femme de chambre m'a donné envie d'une édition DVD de ce superbe travail – toujours un peu trop baroque par rapport à nos standards : c'est l'hispanité, je pense – d'autant que les acteurs y sont étincelants, Jeanne Moreau lumineuse et perverse, Georges Géret plein d'épaisseur bougonne, Michel Piccoli éblouissant de veulerie, Jean Ozenne exceptionnel en vieux maniaque…

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De vincentp, le 6 août 2008 à 22:58
Note du film : 5/6

Sombre portrait de la France rurale des années 20, dont les personnages emblématiques cumulent les troubles de personnalité. Un humour très noir présente le clergé local, et les notables en général, sous un angle peu favorable. Le temps semble arrêté. Le moment présent est rythmé par des péripéties anecdotiques (tel le nettoyage d'une lampe, ou des bavardages futiles…) qui mettent en évidence le même mal dont souffrent les différents personnages : un refoulement, sexuel ou social. Un gros plan sonde par moment les émotions de ces personnages, filmés le plus souvent en plan large montrant le décor figé dans lequel ils évoluent. Mais la caméra tourne aussi constamment et en douceur autour d'eux, ne les lâchant pas d'une semelle, projetant un regard inquisiteur.

Les représentants de la société civile tels ceux de la justice ou du clergé sont impuissants au chevet de leurs malades car ils sont eux-mêmes porteurs des mêmes tares, profondément ancrées dans les textes, dans les habitudes, et même dans le langage (le curé répète les phrases toutes faites issues de la doctrine de l'église)…

Dès lors, un destin sordide est promis à chacun. Des ellipses narratives et visuelles conduisent au final, de façon fragmentée, vers l'accomplissement de ce destin tragique, qui concerne tant les individus (le personnage de Jeanne Moreau finit prisonnier de son nouveau statut social et de ses névroses) que la collectivité (ainsi le défilé conclusif et grotesque de l'Action française).

Que l'on partage ou non les idées exprimées par Bunuel, force est de reconnaitre le talent de conteur et de mise en scène de l'auteur (entouré par une équipe talentueuse de comédiens, de scénariste….).


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De Impétueux, le 31 octobre 2008 à 11:18
Note du film : 5/6

Voyant hier le DVD dont j'appelais naguère de mes vœux l'édition, je souhaitais revenir sur à l'opinion exprimée il y a déjà trois ans et demi : la qualité intrinsèque du film est remarquable et les acteurs étincelants (pourtant j'ai trouvé Michel Piccoli moins bon que je ne me le rappelais, en net retrait en tout cas par rapport aux autres protagonistes), mais surtout la transposition historique m'a gêné.

Assurément, Luis Bunuel et son scénariste Jean-Claude Carrière sont bien meilleurs cinéastes qu'historiens : situer à la fin des Années Vingt, en France, un climat d'antisémitisme claironné et forcené est un décalage anachronique avec la réalité : le roman de Mirbeau, se situe avant-guerre, au moment des déferlements anti-Dreyfus, (bien que sa première version ait été écrite en 1891, avant le déclenchement de l'Affaire) ; le climat de haine est alors extrême : c'est l'époque du Marquis de Morès en Algérie, de l'épisode grotesque du Fort Chabrol, de l'apogée de La libre parole d'Édouard Drumont, de la Ligue antisémite.

Je ne dis pas que, trente-cinq ans plus tard, l'antisémitisme avait disparu, loin de là ! Et il allait revivre et empuantir à nouveau la France, mais, jusqu'à la triste apogée de l'Occupation, il n'atteindrait pas – en tout cas dans l'espace public – les sommets pitoyables d'avant 1914.

Pourquoi ? Tout simplement parce que 1914, précisément ! Souvent d'un profond patriotisme, les Juifs sont tombés nombreux au Champ d'Honneur et ont donné leur vie avec la même générosité que Corses, Bretons ou Limousins. Et la fraternité des combats, des tranchées, des forteresses et des camps de prisonniers a été un puissant ferment d'oubli – ou de gommage, plutôt – des préjugés racistes. Il n'est que de voir, à ce sujet, La grande illusion où Rosenthal (Marcel Dalio) ne s'intègre pas à la communauté de prisonniers seulement parce qu'il reçoit de fameux colis de victuailles et qu'il est un joyeux compagnon ; les préventions racistes demeurent, certes (le J'peux pas blairer les Juifs de Gabin excédé par la blessure de Dallio à la fin de l'évasion), mais s'estompent.

Je ne vois donc pas bien ce que Bunuel a voulu faire en transposant le Journal d'une femme de chambre en 1928-1930 : tant à adapter le roman de Mirbeau – qui conte bien d'autres mésaventures de l'employée de maison Célestine – il aurait pu gommer l'anachronisme politique et historique et confiner son propos à l'analyse de la frustration sexuelle généralisée d'une époque.

Parce que, sur ce registre-là, il est, comme de coutume et dans tous ses films admirable : de Susana la perverse à Tristana en passant par La Vie criminelle d'Archibald de la Cruz et naturellement par Belle de jour, Bunuel aime ricaner sur la mécanique démentielle du désir et du plaisir cadenassés par les névroses et sur la ridicule facilité avec laquelle hommes (et femmes) deviennent fous pour, finalement, assez peu de chose.

Dès le générique, l'arrivée en chemin de fer de Célestine (évidemment Jeanne Moreau, dans un de ses meilleurs rôles), les choses sont posées : campagne plate, moche, déprimante de fin d'automne, brumes, eaux stagnantes, bourgs grisâtres, peupliers ennuyeux. La demeure bourgeoise, surchargée de meubles sombres et de bibelots niais donne la pire image qui se puisse de la claustration et de l'ennui.

Les maîtres, M. et Mme Monteil (Michel Piccoli et Françoise Lugagne), sont gluants : lui, lourd tempérament sanguin obsédé par la chair, elle, frigide, pincée, avare (d'elle à lui : Je ne suis pas jalouse : ce que je ne veux pas, c'est que ça me coûte de l'argent !) ; à côté, M. Rabour, le père de Madame (délicieusement joué par Jean Ozenne) paraît bien inoffensif, en esthète décadent, fétichiste et cardiaque. Le prêtre, comme toujours chez l'anticlérical Bunuel est visqueux à force d'onctuosité. Le capitaine Mauger (Daniel Ivernel) est à la fois matois et borné, vaniteux et bonhomme.

Mais les serviteurs ne valent pas mieux, ou guère mieux : le sacristain poisseux et vicelard (une des plus parfaites physionomies de louffiat du cinéma français, Bernard Musson) ; la cuisinière terrifiée et à demi débile, jouée par Muni, actrice emblématique de Bunuel, et qu'on retrouvera, curieusement, dans le même rôle de souillon ahurie dans Canicule de Boisset, vingt ans plus tard ; la plantureuse servante-maîtresse du capitaine, Rose (Gilberte Géniat), qui gruge son Maître ; et, évidemment Joseph, l'homme à tout-faire, violent, brutal, dur au mal, violeur d'enfant qui est superbement joué par Georges Géret qu'on n'a jamais vu si bien distribué.

Et Célestine elle-même, dont Jeanne Moreau fait admirablement sentir toutes les ambiguïtés, ne dépare pas dans ce magma boueux : elle n'est ni honnête, ni pure, ni désintéressée : elle coucherait bien avec Monsieur, si celui-ci s'y prenait mieux, et si elle ne se méfiait aussi un peu des réactions de Madame ; elle est toute prête à satisfaire les caprices fétichistes du Père de Madame ; elle est d'autant plus sexuellement fascinée par Joseph qu'elle sait qu'il a violé et assassiné une petite fille ; et elle fait une fin petite-bourgeoise en épousant le capitaine, en s'endormant dans la médiocrité villageoise.

Tout cela ne donne pas de l'Espèce des vues bien riantes. Bien qu'il ait joué à être révolutionnaire, Bunuel était avant tout un anarchiste ; et comme il ne croyait guère à la Rédemption terrestre de l'Humanité, et pas davantage aux Lendemains chantants, on aurait beaucoup de mal à le classer à gauche. À droite, alors ? Ceci est une autre histoire…


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De vincentp, le 31 octobre 2008 à 13:30
Note du film : 5/6

L'antisémitisme est montré comme un exutoire collectif émanant d'individus soumis à des règles sociales contraignantes. L'approche globale consistant à mixer des aspects psychologiques, sociaux, ou historiques fait tout l'intérêt du film. "El" du même Bunuel réalisé un peu auparavant est par exemple plus réduit à de simples aspects psychologiques au sein du noyau familial, et il est de mon point de vue moins mémorable -bien que très bien réalisé-.


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