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Tellement beau !


De Impétueux, le 19 octobre 2012 à 15:41
Note du film : 4/6

Décidément, nous avons beaucoup perdu, ici, en perdant les subtiles analyses de Gaulhenrix et sa façon toujours intelligente et claire de nous parler des films.

Je n'ai rien à reprendre de ce qu'il a écrit, d'une haute qualité d'analyse et j'ai regardé le film avec toute la sympathie qu'il mérite. Mais précisément, c'est là que le bât me blesse un peu : la démonstration est si lumineuse et les caractères si joliment tranchés qu'on se croit assez volontiers dans un univers à la Disney, avec le juste-ce-qu'il-faut de décors affreux, de toiles d'araignée, d'escaliers aux marches gluantes, de portes massives bardées de ferrures hostiles… et, naturellement de maisons acidulées, de pelouses impeccables et de mièvreries diverses.

On peut, bien entendu, rattacher la mythologie d'Edward aux mains d'argent à celle de La Belle et la Bête. Dans le genre pauvre être innocent, au cœur tendre et à l'âme pure, je dois dire néanmoins que je pense davantage et que je suis plus à l'aise avec Frankenstein et ses épigones, et notamment avec l'interprétation qu'en donne Robert De Niro dans Mary Shelley's Frankenstein de Kenneth Branagh, puisque dans l'un et l'autre cas, le désastre de la construction d'un être contre nature conclut sur le triste échec de la vision prométhéenne, vouant les pauvres créatures à l'incompréhension, à l'abandon et à la désolation. Il y aurait peut-être aussi un parallèle à faire avec Le garçon aux cheveux verts, fable humaniste de Joseph Losey, mais il y a trop longtemps que j'aie vu le film pour me le rappeler exactement.

Voilà qui est bien grave pour évoquer un film charmant, nourri de trouvailles délicieuses et même quelquefois simplement très belles (le jardin empli de topiaires autour du vieux château, que Peg (Dianne Wiest) découvre avec émerveillement lorsqu'elle franchit pour la première fois la porte du domaine inconnu), ou d'idées ravissantes, comme cette neige qui tombe désormais si souvent sur les maisons de la vallée lorsque Edward redevenu solitaire taille les statues de glace en songeant à Kim (Winona Ryder).

Ce n'est pas tout à fait le cinéma que j'aime, mais c'est bien mieux qu'un film pour teen-agers comme je le craignais…


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De Gaulhenrix, le 19 octobre 2007 à 00:49

Essayons d'apprécier… sans l'aide d'un mouchoir.

Tim Burton propose un conte de fée moderne qui renouvelle avec bonheur le thème traditionnel de « la Belle et de la Bête ». D'abord, parce qu'il crée – avec l'aide de Bo Welsh pour les décors et de Stan Winston pour les maquillages et les trucages – un univers d'une beauté, d'une poésie et d'une originalité qui nous « transporte » dans un « ailleurs » fascinant (à la fois féerique et réaliste) et qui enrichit, ensuite, le propos du film : l'éloge de la différence et de la beauté cachée dans leur lutte contre l'intolérance et la superficialité. Car, différent, Edward (Johnny Depp) l'est doublement : d'une part, parce que son créateur (Vincent Price) l'a laissé inachevé, avec des ciseaux en guise de mains ; d'autre part, parce que son âme naïve et pure le rend inadapté au monde dans lequel lequel il va devoir vivre. Précisément, cet ensemble résidentiel de maisons aux couleurs pastel, vert, bleu, jaune et rose, gaies et engageantes, dessine son futur lieu de vie et doit, à l'évidence, être perçu comme le condensé symbolique de toute société.

La première partie du film, qui correspond à l'accueil d'Edward, dépeint un monde assorti aux couleurs avenantes des façades. Edward, sans doute parce qu'il apporte nouveauté et fantaisie, devient la coqueluche de la résidence et est considéré comme le jardinier idéal, comme le coiffeur idéal, comme le toiletteur pour chien idéal. Mais, au-delà des apparences, ces maisons pimpantes peuvent renfermer des sentiments qui le sont moins. Et il suffit qu'Edward se méprenne sur les intentions « possessives » de Joyce, la voisine, pour que ce monde idyllique se lézarde et vole en éclats : les commérages et la nymphomanie, la religion et la méchanceté dessinent alors pour Edward un paysage soudainement inconnu, hostile, dont il est exclu. La compassion manifestée lors de l'accueil fait place à une haine et à une vindicte implacables, comme si les façades avenantes n'étaient que trompe-l'œil et ne représentaient qu'un univers factice et mensonger.

L'inversion du propos est à noter : l'apparence mielleuse des résidentes dissimule la noirceur de leurs âmes, alors que le physique repoussant d'Edward cache la beauté d'une âme pure. Ceux qui vivent dans le superficiel, à la surface des sentiments, triomphent, quand celui qui aime sincèrement doit s'exiler. La langue des femmes est finalement plus dangereuse que les ciseaux d'Edward !

La morale du conte est claire : Peg, sa famille et Edward sont inadaptés à cet univers de personnages réduits à des obsessions égoïstes qui leur tiennent lieu de raisons de vivre et d'aimer. Edward, exilé dans son refuge – le château qu'il n'aurait jamais dû quitter -, s'affaire désormais à ce pour quoi il est fait : créer la neige et sculpter la glace. Bref, vivre dans la blancheur d'une pureté assortie à son âme, loin des couleurs trompeuses d'un univers humain factice, mensonger, indifférent et cruel.

Une fois de plus, la différence suscite le rejet et l'intolérance. Une fois de plus, la beauté cachée est ignorée. Une fois de plus, l'artiste (et l'enfant – ces deux incompris –) est rejeté par la société de son temps. On n'est pas très loin des thèmes de Ed Wood. Il n'est que de souligner par ailleurs le contraste voulu entre les deux cadres du film : l'un, le manoir, romantique par son abandon, sa solitude et le fouillis de sa végétation, symbolise tout l'imaginaire de l'enfance, quand l'autre, l'ensemble résidentiel aux couleurs gaies, aux rues rectilignes et aux jardins parfaitement entretenus, représente le lieu de la vie sociale, de l'âge adulte utilitaire et rationnel. Le chemin qu'effectue d'abord Edward de l'un à l'autre montre assez que l'enfant doit quitter ses rêves et se frotter à la vie sociale. Mais son retour final au cadre initial du château sonne l'échec de la tentative : plutôt que de se compromettre, il convient de chercher en soi ce qui est le plus authentique. La fin du film peut être perçue comme la véritable consécration d'un Edward devenu une légende éternelle qui survivra à ceux qui l'ont exclu : la création artistique n'a jamais cessé d'impressionner durablement l'histoire des hommes et la postérité de l'artiste lui confère une immortalité qui survit au quotidien superficiel et éphémère.

On remarquera in fine que le charme et la poésie de ce conte sont associés à une fantaisie et un humour toujours bien venus : cette banlieue résidentielle, si simplement avenante à l'entame du film, devient, tout aussi naturellement, cet enfer final. Un Enfer qu'un Dante moderne placerait sans doute dans l'un de ses neuf cercles…


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