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Forum : Kaos, contes siciliens

Sujet : Critique


De dumbledore, le 18 février 2004 à 18:22
Note du film : 6/6

Apprends à voir avec les yeux de ceux qui ne voient plus. Ce sera douloureux bien sûr, mais cela te rendra tout plus sacré, plus beau.. Kaos est un récit de nouvelles écrites par Luigi Pirandello sur la région de Sicile de son enfance qui porte en italien la même étymologie que le terme grec Kaos (chaos). Alors qu’est-ce que le chaos si ce n’est une violence à la fois terrible et naturelle de laquelle sortira finalement l’ordre, la beauté et la vie.

Les trois récits qui constituent ce film ont en commun cette idée de la dialectique de la violence et la beauté. Chaque histoire tourne autour des mêmes décors (le village et ses environs) et possède une structure assez similaire centrée généralement sur un récit fondateur ou traumatique de la violence. Le chaos dans lequel vivent les personnages est à la fois une force destructrice mais également positive à condition d’être canalisée. Structurée.

Dans tous les cas de figures – et là on rejoint les thèmes propres aux Taviani – ce sera par le fait de raconter l’histoire que la violence s’atténuera, que la beauté apparaîtra.

L’art de conter, mais l’art tout court est le meilleur moyen pour eux de combattre la violence

Le premier récit L’autre fils raconte l’histoire d’une mère qui essaye de reprendre contact avec ses deux fils partis il y a 14 ans. Elle charge les futurs émigrants de lettres auxquelles ils ne répondent jamais. Elle a également un troisième fils qu’elle hait dont elle nous raconte l’histoire. Issu d’un viol, le jeune homme porte parfaitement les traits de son père violeur.

Les frères Taviani font preuve ici d’une grande sobriété et une grande finesse de mise en scène. Ce petit film prend de souvent l’aspect à un hommage au néoréalisme italien, avec notamment un personnage féminin comme centre de la narration et un drame humain au centre de l’action.

On a également à de magnifiques idées de cinéma comme la répétition d’un plan filmé de l’intérieur de la maison, offrant un cadre dans le cadre à l’intérieur la vie de la jeune femme va se jouer.

La simplicité et l’évidence du récit lui confère une étonnante pureté.

Le second récit Mal de Lune s’arrête sur un jeune couple dont le mari avait caché et à sa femme et au village que la pleine lune venue, lui si doux, devient alors un monstre de violence. Pour obtenir le pardon, il devra s’asseoir au centre du village pour raconter son secret: comment sa mère avait du le laisser, tout bébé, en plein champ, sous la lune, pendant qu’elle abattait du travail en retard. Il joua avec lune et depuis souffre du mal de lune. Pardonné, les nuits de pleine lune, il les passera dehors alors que sa femme les passera à l’intérieur, enfermé avec un cousin pour le protéger. Seulement, elle le cousin se sont toujours aimés et les voilà attendant avec impatience la prochaine pleine lune.

De bien belles idées encore, comme cette chambre nuptiale dans lequel trône un lit sur un parquet qui occupe qu’une seule partie de la chambre, le couple étant trop pauvre pour en mettre dans toute la pièce. La femme astique avec soin ce parquet, le nettoie de la terre qui fatalement l’envahit. Joli symbole.

Le récit est également astucieux car du moment où il devient prévisible, un joli et tendre renversement de situation apparaît. Les frères Taviani retrouvent également dans le ton du film ce qui fait leur force : le fantastique. D’abord par un hommage aux récits de loup-garou et par une scène surtout de pure poésie qui est celle du bébé séduit par la lune.

Le troisième récit s’appelle Requiem . Comme il leur faut un jour et demi de marche pour pouvoir atteindre le village le plus proche afin d’enterrer leurs morts, les bergers se mobilisent pour avoir le droit d’enterrer leurs morts dans la montagne. Ils sont arrêtés par les carabiniers qui doivent les reconduire chez eux. En chemin, un des chevaux meurt. Les carabiniers refusent de l’enterrer. Le fantôme du cheval semble alors les pourchasser.

Des trois récits celui-ci est le plus faible. Moins par la mise en scène très carrée et à l’aise (jolie procession des paysans dans la ville) mais par la trop grande simplicité du récit, par son manque d’évolution mais également par son manque de personnages forts.

Ces trois récits sont entourés d’un Prologue dans lequel on voit des paysans s’amuser à capturer un oiseau qui couvait son nid. Avec cruauté, ils tentent de le lapider avec ses œufs avant de lui attacher une cloche au cou et de libérer.

De nouveau le trajet de la violence à la beauté puisqu’on suivra l’oiseau et qu’on verra toutes les beautés de l’île de son point de vue aérien. La cloche accroché à son cou ne sera pas vu comme un bon présage et dans le premier récit, une petite foule tentera même de le lapider.

L’Epilogue est le récit de Pirandello qui revient au pays de son enfance, dans la maison de sa mère morte, pour convoquer les fantômes du passé et parler une dernière fois à sa mère morte.

Epilogue très touchant car on voit l’auteur des histoires précédentes évoluer dans les décors de ses fictions et même rencontrer des personnages de ses fictions. Fiction et réalité se mélangent, se lient, comme deux faces d’une même pièce.

L’histoire racontée par la mère est sublime et la mise en image également. Elle raconte son exil, la violence que fut ce déchirement. Seulement au milieu de ce voyage d’exil, il y eut un moment de pure grâce, un moment de parfait équilibre.

La version italienne de ce film de plus de 2h20 contenait un quatrième récit : La Jarre qui raconte les mésaventures d’un riche cultivateur qui achète une énorme jarre qu’il installe au milieu de sa cour. Elle se casse mystérieusement une nuit et il charge un bossu spécialiste en réparation de rapiécer le précieux objet. Malencontreusement il se retrouve bloqué à l’intérieur. Comment sortir sans casser la jarre ou sans devoir la rembourser ? .

Ce conte détonne avec les autres récits de par le ton. On est là clairement dans la comédie presque guignolesque, aussi bien dans les ressorts de l’action que dans le jeu des comédiens. Aucune trace de la thématique des autres récits. Sorte d’extraterrestre rigolo parmi les autres contes.


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De Arca1943, le 19 février 2004 à 12:29

Comment!?! En France, votre version est amputée de «La Jarre»? Qu'est-ce que c'est que ça! C'est d'autant plus ridicule que l'oeuvre de Pirandello "première manière" (avant d'être portée aux nues et fétichisée par Adriano Tilgher) était pleine de farce (voir par exemple Le Bonnet du fou). Je trouve ça enrageant. Une farce, ça fait trop "populaire", c'est ça? Qu'est-ce qui leur a pris? Pourquoi ne pas montrer ce film tel quel? Quelle est cette rage de couper, d'amputer, de charcuter dès que l'occasion s'en présente!?!

Ceux qui sont intéressés, ici, au Canada, nous avons Kaos en VHS en version intégrale.

Arca1943


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De dumbledore, le 19 février 2004 à 13:48
Note du film : 6/6

Je n'ai pas trouvé d'info sur la raison pour laquelle "la jarre" a été écarté. Celle de la longueur du film me paraît la plus probable et sans doute le fait que le court est un peu différent du reste.

En tout cas le dvd de mk2 nous permet de visionner ce court, présent comme supplément (même si je ne m'explique pas le fait qu'il soit uniquement en VF).


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De balthabizarre, le 10 janvier 2007 à 15:01

J'ai eu le plaisir de voir ce film en plein air en Sicile, en presence d'un des freres Taviani; un moment de grace, un film charmant.


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De nini77500, le 2 décembre 2013 à 17:01

Bonjour Arca1943,

savez vous comment je peux commander la version intégral, SVP? cela fait des années que je cherche l'épisode de La Giarra pour mon papa et ne le trouve. merci pour votre réponse.

bonne fin de journée.


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De Arca1943, le 2 décembre 2013 à 17:38

La version diffusée sur DVD par MK2 contient les quatre contes adaptés de Pirandello, y compris la farce La Jarre ; toutefois, celle-ci est seulement en VF. Normal: on ne sous-titre que les œuvres sérieuses !


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De vincentp, le 29 décembre 2019 à 22:08
Note du film : 6/6

Plusieurs contes siciliens librement adaptés par les frères Taviani assistés de Tonino Guerra. Le cadre est rude, rural, ou villageois, chaud sous le soleil de plomb, respirable du fait de la mer. La région de Kaos est dominée par des traditions séculaires assez étranges et la religion chrétienne plus traditionnelle. Le ton de Kaos (1984) est plutôt solennel, parfois dramatique, parfois poétique. Le rythme est plutôt lent (contemplatif), portant un propos de type humaniste. La violence, les pulsions de mort, inhérentes à cette île méditerranéenne, sont dominées par des actions ou des sentiments positifs, développés au prix d'efforts, de volonté et de courage. L'individu, le groupe, sont au final maîtres de leur destin, en capacité à vivre en symbiose avec leur environnement. Il est question du cycle de la vie, avec une mort omniprésente, qui invite au recueillement, au souvenir ou à l'action immédiate. Des idées solides, de bons arguments, et de l'émotion, distillés à la perfection. La forme de Kaos (mise en scène, photographie, musique, montage) est de grande qualité. Cette oeuvre s'impose comme une réussite dans le registre du cinéma d'auteur, possiblement chef d'oeuvre du genre si l'humeur du spectateur le veut bien.

Nb : le film dure 2H18, on peut se passer de l'épisode de la jarre !


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