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Sujet : Le monde d'Apu et de Satyajit Ray


De dumbledore, le 20 octobre 2004 à 12:48
Note du film : 5/6

Il faudra deux ans au réalisateur Satyajit Ray pour se remettre de l'échec de l'opus 2 de sa Trilogie d'Apu et pouvoir attaquer ce troisième et dernier volet de la Trilogie d'Apu qui nous permet de retrouver Apu au sortir de ses études. Il a décidé d'arrêter son cursus pour entrer dans la vie active. Entrer est un grand mot car Apu resquille à entrer dans la réalité. Il veut écrire un roman, il a des grandes idées, des grands projets mais nullement les pieds sur terre. C'est par hasard qu'il se retrouvera marié, obligé à mettre de l'eau dans son vin et de donc se poser un peu. Le décès de son épouse alors qu'elle accouche l'entraînera dans une quête de plusieurs années pour pouvoir enfin se retrouver.

Après l'adolescence et la séparation d'avec le monde protecteur de l'enfance incarné par la mère, c'est au tour de la dure épreuve de la réalité qui attend Apu. Etre adulte pour Satyajit Ray, c'est réussir à trouver sa place dans la réalité. Et tout le trajet d'Apu dans ce film consiste justement à perdre ses rêves dans un premier temps, se confronter à la dureté de la vie, avant de pouvoir peut-être ensuite rêver de nouveau, plus concrètement, plus prosaïquement.

Le monde d'Apu est construit à la manière d'une quête. On le voit au début se confronter à une épreuve, échouer, en payer le prix et devoir voyager, apprendre, pour réussir enfin l'épreuve. L'épreuve, c'est évidemment l'art sous la forme ici d'un roman. Durant tout ce trajet que constitue le film, on voit magistralement le personnage évoluer, au sein des contradictions de son âge, on le sent grandir, renoncer, apprendre. Au début, il a un ego plutôt démesuré, il ne veut pas se mêler à la ville qui l'entoure. Aucune concession semble être sa devise. La modernité semble être son but. Il le dit même en résumant l'histoire de son roman à venir. Seulement, à peine quelques scènes plus loin, il agit à l'inverse de sa "profession de foi". Lui le moderne accepte de céder aux coutumes locales et épouser une jeune femme qui découvre quelques heures avant son mariage que le fiancé était fou.

Ce mariage est la première pierre posée par Apu pour construire sa propre vie d'adulte. Elle ne sera évidemment pas comme il l'avait rêvé. Elle sera plus dur. Plus riche aussi.

Satyajit Ray retrouve dans Le monde d'Apu le lyrisme du premier épisode. La nature est de nouveau très présente, comme une source de régénérescence et son opposition avec la ville est au coeur du film. D'un côté le modernisme, de l'autre l'héritage culturel. Le mariage se fait au bord de la rivière. La forêt sera l'endroit où se retrouvera Apu. Les drames seront vécu dans la ville.

La fin du film est également sublime. La fin du deuil que fait Apu de sa femme prend corps quand il est capable de regarder son fils et de l'aimer. Les dialogues finaux sont parfaits. Le fils refuse de voir en Apu son père, juste un ami de son père. Voilà la nouvelle aventure d'Apu qui commence alors que le film s'achève : devenir un père pour son fils. A savoir transmettre son propre héritage, ses propres connaissances, ses propres erreurs aussi pour que le fils réussissent mieux sa vie que lui n'a réussi la sienne.

La transmission, voilà finalement le thème récurrent de cette trilogie.


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De vincentp, le 23 novembre 2016 à 23:22
Note du film : Chef-d'Oeuvre


Satyajit Ray assoit sa réputation de cinéaste de premier plan avec la réalisation de la trilogie d'Apu dont Le monde d'Apu (1959) constitue le dernier volet. Les trente premières minutes de Le monde d'Apu mettent en évidence l'influence du néo-réalisme italien (Le voleur de bicyclette,…) sur le cinéma de Ray. Les bengalis de la campagne et de la ville sont représentés dans leurs environnement familial, social, professionnel, de façon réaliste, sous différents angles, faisant face aux épreuves de la vie quotidienne, confrontés aux usages et coutumes de la société. Cet aspect est doublé d'une dimension cosmique, absente du néo-réalisme : les personnages interagissent avec leur environnement, le rythme de la journée qui s'écoule, les éléments naturels (trombes d'eau frappant le sol, ou matière liquide s'écoulant paisiblement dans le lit du fleuve). Le lien entre le cosmos et les personnages est réalisé par les sons et la lumière, le rythme. La séquence initiale du film, précédant le générique d'ouverture, donne le ton. Les sons correspondent à des événements situés hors-champ et précèdent ou accompagnent les faits et gestes. Ainsi, l'ouverture par Apu d'une lettre porteuse de bonnes nouvelles s'accompagne d'un bruit de sifflet d'un train situé dans le lointain. Des images à priori banales véhiculent des idées : la fermeture des volets par Apu signifiant par exemple que celui-ci est replié sur son célibat.

Ce "néo-réalisme cosmique", porté par une écriture cinématographique sans défaut, ne suffit pas à lui seul à justifier la place de Satyajit Ray parmi les maitres du cinéma. C'est l'intégration d'une relation affective et contrariée entre un homme et une femme, développée sur une longue durée, qui place le cinéaste au zénith. L'histoire tourne autour des mêmes thèmes et développe les mêmes sujets que dans les autres films de Ray (cf fil Trois filles). Un homme naïf (Soumitra Chatterjee) et une femme mystérieuse (Sharmila Tagore), glissent l'un autour de l'autre dans une pièce, échangeant des regards furtifs, exprimant avec difficultés leur ressenti affectif. Ces deux personnages sont placés face à la caméra, sur deux plans différents. Pas d'emploi chez Ray du champ / contre-champ. Un extrait d'un film bollywoodien (cinéma populaire indien, produit dans le Bombay de l'époque) dans L'expédition (1962) du même Ray, laisse supposer que ce dispositif face à la caméra serait liée à la culture indienne. Une musique lancinante à base de sitar et de tambourin traditionnel (Ravi Shankar), prolonge les pensées, porte les sentiments, produit des émotions. On passe en douceur d'une représentation du monde par l'homme à celle de la femme, par des astuces de mise en scène (mises au point) invisibles. Ecriture efficace, créatrice d'émotions fortes, portrait d'une humanité pudique et inquiète, mais aussi un spectacle total, et la production d'une oeuvre organique, de toute beauté.


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