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Violence et rédemption ?


De DelaNuit, le 28 octobre 2015 à 18:40
Note du film : 6/6

On a beaucoup parlé de l’importance de Taxi Driver dans l’histoire du cinéma et la carrière de Martin Scorsese et Robert De Niro. Beaucoup a été dit sur le personnage de Travis, son inadaptation sociale ainsi que la fascination des rues de New York la nuit avec sa faune et ses lumières (le film a peut-être vieilli dans sa forme mais il y a gagné un côté documentaire sur les années 70), sur la sublime musique de Bernard Herrmann (sa dernière composition pour le septième art) avec son alternance de cuivres brutaux, d’accords de harpe et de jazz langoureux ou mélancolique… Le disque connut à l’époque un certain succès, et la BO a été rééditée récemment dans une version plus complète.

Ce qui me frappe dans cette histoire, c’est le désir d’élévation du chauffeur de taxi Travis. Non pas une évolution sociale mais plutôt la recherche d’un idéal qui le sorte de son marasme. Dans un premier temps, il croit voir personnifier cet idéal dans la personne de Betsy (sublime Cybill Shepherd), élégante WASP des beaux quartiers vêtue de blanc dont l’apparition lui fait l’effet d’une sainte ou d’une déesse, et qu’il finit par oser aborder dans le local où elle travaille à la promotion d’un candidat aux élections.

Le film n’est pas manichéen et de même que Travis porte en lui à la fois brutalité et sensibilité, la belle ne l’éconduit pas tout de suite et accepte de l’écouter. Non seulement parce qu’elle travaille à la communication d’un candidat prétendant représenter les gens du peuple, mais parce qu’elle est intriguée voire fascinée par la personnalité du garçon, qu’elle considère comme une sorte de prophète boueux et vulgaire mais portant en lui une sorte d’étincelle… A son contact, Travis semble s’humaniser et va même jusqu’à s’intéresser (autant que ses faibles moyens le lui permettent) au candidat en question, espérant qu’il saura remettre de l’ordre dans le pays et nettoyer ce qu’il considère être la fange des trottoirs de New York (entendons par là pelle mêle : mafia, drogués, prostituées, homosexuels et truands en tout genre…)

Mais Betsy et lui sont finalement trop différents. Passe encore d’aller prendre un verre ensemble mais la sortie programmée par Travis dans un cinéma porno la rebute au point qu’elle rompt toute relation. Déçu, frustré et haineux, Travis s’intéresse désormais aux armes à feu et ne trouve plus qu’un moyen d’exister : en découdre, prendre sa revanche en usant de violence…

Contre toute attente, la sublime Betsy ne sera pas l’ange salvateur de cette histoire. En effet, malgré la pureté de ses traits, l’élégance de sa mise, l’excellence de son éducation et les diplômes accumulés dans d’excellentes écoles, la belle n’est finalement qu’une pimbêche à la solde d’un candidat populiste dont le slogan on ne peut plus caricatural (« Nous sommes le peuple ! ») n’a rien de subtil !

O ironie, le salut viendra d’ailleurs… D’une rencontre impromptue de Travis avec une jeune prostituée (premier rôle de Jodie Foster) ouverte aux pires joyeusetés pour le compte de son mac (Harvey Keitel). Or, la gamine en question s’appelle Iris… le nom de la messagère des dieux ! Martin Scorsese est bien trop cultivé pour que ce détail soit anodin. L’homme a d’ailleurs été en son temps fasciné par le rire des dieux dans La chute de l’empire romain, dont il parle en bien dans son documentaire sur le cinéma américain. Ajoutons qu’Iris est la déesse de l’arc-en-ciel (éternel lien entre le Divin et les humains) et que les frusques de la jeune catin sont des plus bariolée, à la différence de Betsy, dont les élégantes toilettes sont blanches et noires, comme si elle représentait une vision binaire et donc partiale des choses.

C’est bel et bien cette rencontre et les événements qui s’en suivront qui auront une incidence décisive sur la vie et le destin de Travis, le conduisant après un « climax » violent à une renaissance assortie d’une acceptation plus sereine de sa place dans un monde fait d’une diversité qui ne le dérange plus. La jeune prostituée, messagère divine bien malgré elle, pourrait se révéler la plus innocente du lot, et c’est elle qui représentera contre toute attente la voie du salut. Cet épisode du film, que d’aucuns pourront considérer comme manquant de crédibilité, prend tout son sens dans le symbolisme : la charge contre l’Amérique bien-pensante est sévère…


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De Impétueux, le 3 août 2013 à 15:52
Note du film : 4/6

Le thème si souvent utilisé du vétéran de la guerre qui ne parvient pas à trouver sa place dans la société n'est pas trop pesant, ni didactique dans Taxi driver. Tant mieux, parce que l'amertume du type qui ne retrouve plus ses repères et qui se débat dans une jungle moins meurtrière, sans doute que celle qu'il a quittée, mais tout aussi dangereuse, a été traité jusqu'à plus soif. D'autant qu'il n'est pas dit que c'est la guerre qui a transformé en fauve un homme ordinaire et que, simplement, ce sont les conditions naturelles et habituelles de la guerre qui ont permis au fauve préexistant de devenir homme, le temps du conflit.

Cela dit (que je suis conscient de n'avoir pas exprimé très clairement), c'est la fascination pour la nuit, et plus encore pour l'errance nocturne qui me paraît être le meilleur du film. Esthétiquement, d'abord : s'il y a des images du film de Martin Scorsese dont je me souviendrai, ce sont, bien davantage que les plus violentes (qui confinent au gore), celles des génériques de début et de fin où, accompagné du thème déchirant de la musique de Bernard Herrmann, le taxi de Travis Bickle (Robert De Niro) se coule dans la violente nuit de New-York. Images floues et colorées, parcours hypnotique, personnages troubles surgissant de l'ombre et tout aussitôt y replongeant…

À une époque de ma vie professionnelle, j'ai approché assidûment les chauffeurs de taxi et j'ai eu souvent l'occasion d'interroger ceux qui avaient choisi de faire ce métier à des heures où les honnêtes gens sont couchés (je parle bien sûr des artisans qui sont seuls maîtres de leurs horaires, et non des pauvres esclaves locataires qui font cela parce que la nuit rapporte davantage que le jour). Beaucoup m'ont dit cette forme d'excitation de conduire avec rapidité et sans obstacle dans les avenues presque vides, d’enfiler des kilomètres à la lumière artificielle des réverbères, de capter fugitivement dans l'étroit pinceau des phares des scènes improbables, de charger au cours de leur périple des gens singuliers, bizarres, inquiétants quelquefois. La nuit n'est pas le pendant inversé du jour : c'est autre chose.

Le voyage d'une rive à l'autre de la nuit est ce qui me semble le meilleur de Taxi driver, ce qui n'explique ni ne justifie la vie sans équilibre ni espérance de Travis mais en donne le ton : ennui, insomnies, anxiétés, consommation de films pornos… Aussi mépris et rejet du monde glauque qui apparaît lorsque le jour s'efface, exaspération, rancœur, incertitude des vies subies. Chaque jour est semblable au suivant. Toutefois je ne suis pas tellement convaincu d'une des deux anecdotes qui fondent le récit du film : celle de la petite prostituée Iris (Jodie Foster, méconnaissable) pour qui Travis se livrera à un massacre : ça me semble bien artificiel, tape-à-l’œil et assez complaisant. En revanche l'autre histoire, celle de la rencontre avortée, de l'incommunicabilité majuscule avec Betsy (Cybill Shepherd) est parfaite : mine surprise, désappointée, écœurée, furieuse, finalement de Betsy devant un de ces films hypocrites à prétention d'éducation sexuelle qui faisaient florès à l'époque et qui montraient gravement ovules et spermatozoïdes pour pouvoir, à la séquence suivante, exhiber des couples en plein radada !

J'ignore si, à l'époque de la sortie du film (1976), on a beaucoup insisté sur l'ambiguïté finale du film, le massacre de racailles commis par un déséquilibré qui, en fin de compte, reçoit les félicitations du Jury. Travis est, en tout cas, réinstallé dans son taxi et approuvé par la société étasunienne. En Europe, il serait l'objet de l'opprobre général. Comme la délinquance et la criminalité se développent de toute façon de manière exponentielle des deux côtés de l'Atlantique, je ne vois pas trop comment sortir de l'auberge…. Mais ceci, comme disait Kipling, est une autre histoire…


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