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Sujet : Poissons volants et majorité du genre.


De Impétueux, le 22 novembre 2013 à 15:30
Note du film : 5/6

Le trop long fil de discussion qui s'est échelonné sur Le Président me paraissant comporter des tas de considérations qui ne relèvent en rien du cinéma, je crois préférable d'en ouvrir un autre sur cet excellent ouvrage tout empreint de la fameuse Qualité française et des talents conjugués d'une équipe solide formée d'Henri Verneuil, de Michel Audiard et, naturellement, d'un Jean Gabin pour qui le rôle a naturellement été écrit.

Mais voilà que paradoxalement le brave gars éternel persécuté de la vie des années d'Avant-Guerre, l'homme mûr aux épaules larges et à la baffe facile ressuscité au cinéma depuis Touchez pas au grisbi se met à terriblement ressembler à un vieux sanglier solitaire revenu de tout.

Le Président Émile Beaufort est-il conçu à l'image de Georges Clémenceau ? Oui, sans doute et de façon presque évidente. Mais il est aussi, dans sa sévère retraite campagnarde, une évocation du général de Gaulle enfermé à La Boisserie avant qu'on soit bien obligé de le rappeler pour éviter la faillite de la France un an et demi avant le tournage du film ; on peut certainement glisser ici et là d'autres inspirations : Aristide Briand, voire Édouard Herriot (davantage, il est vrai, pour une certaine ressemblance d'allure que pour une parenté intellectuelle).

Toujours est-il que Le Président jette un œil cruel sur les combinazione de la 4ème République et sur les folies du parlementarisme où une simple mesure technique allant à l'encontre de prétentions corporatistes permettait de faire valser des gouvernements composites et où l'instabilité ministérielle atteignait des sommets qui faisaient de nous la risée du monde civilisé. En ce sens le film de Verneuil est éminemment politique et sans doute a-t-il, à sa sortie, été perçu comme une œuvre de propagande gaulliste, la visite du Premier ministre britannique au Président Beaufort évoquant irrésistiblement le séjour du Chancelier Adenauer à Colombey en septembre 1958 ; dans l'un et l'autre cas est mise en valeur la considération éprouvée par un important homme d'État étranger pour son hôte, qui apparaît comme une incarnation de la France éternelle).

Écrivant cela, et malgré toute mon aversion pour ce régime fantoche qui a précédé 1958, je ne peux m'empêcher de constater qu'à l'époque, la politique de la France, si désespérée et désespérante qu'elle pouvait être, se faisait dans l'Hexagone et qu'un simple colloque entre le Président du Conseil, le ministre des Finances et le Gouverneur de la Banque de France suffisait à décider d'une dévaluation, instrument économique et politique dont nous nous sommes sottement privés. (Je note, pour le charme de l'amusette, que cette décision est prise dans une loge de la salle Pleyel, pendant un concert où l'orchestre joue l'ouverture du Vaisseau fantôme de Richard Wagner ; je ne serais pas étonné que ce soit Audiard qui ait eu cette idée grinçante).

La construction du film est habile, en tout cas, mêlant images de plusieurs époques et les destins liés du Président Beaufort et de Philippe Chalamont, le second étant, selon les séquences, le collaborateur précieux, le concurrent ambitieux, mais encore déférent, puis le successeur empêché du premier. C'est peu dire que Jean Gabin et Bernard Blier jouent cette partie double en grands acteurs et qu'ils sont entourés d'une distribution extrêmement brillante (Henri Crémieux, Louis Seigner, Alfred Adam, Renée Faure). Et très vaste… Mais c'était le temps où des acteurs très notoires ne dédaignaient pas de prêter leur concours pour de brèves séquences (ainsi Pierre Larquey le paysan ami de Beaufort, ou Robert Vattier, le M. Brun de Pagnol, en médecin du vieil homme).

L'intrigue, le nœud coulant autour du cou de Chalamont, est, en gros, celle du roman de Simenon, toutefois plus pessimiste et glaçante puisque la fameuse lettre d'aveu que Beaufort croit être une arme décisive, est tenue pour rien par son ancien collaborateur qui se fait investir par le Parlement. Elle ménage en tout cas, des scènes fortes et jubilatoires.

Ah ! Petite flèche perfide (et sans rapport avec le cinéma) : quand Chalamont ambitionne d'être un chef de gouvernement pas plus mal qu'un autre, ça ne vous fait pas penser à quelqu'un qui ambitionne d'être un Président normal ? Et je me dis que je mérite les reproches faits, au début de ce message, au fil initial de discussion…


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