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Sujet : Archétypes renouvelés


De Gaulhenrix, le 4 avril 2003 à 10:41

Clint Eastwood propose un film qui reprend la plupart des archétypes du western, qu’il s’agisse des personnages (le tueur qui reprend du service, le jeune tueur qui brûle d’impatience de se mesurer à l’ancien et de le supplanter, le shérif tout-puissant tournant la loi à son profit, le héros tireur d’élite) ou de leurs sentiments (la loi du talion et le désir de vengeance qui entraîne une nouvelle vengeance, l’amitié fidèle). De son côté, le cadre est également convenu : vastes étendues naturelles aux immenses espaces qui s’opposent aux lieux clos étouffants des villes et des saloons, chevauchées de silhouettes lointaines, feux de camp illuminant les visages, etc.

Pourtant ce western crépusculaire, au sens premier où de nombreuses séquences se déroulent de nuit, sort de l’ordinaire. Il nous rappelle d’abord un autre film du même Clint Eastwood, « L'Homme des hautes plaines », où l’on trouvait ce thème du justicier solitaire en lutte contre une ville entière. Surtout, il se singularise par une violence peu ordinaire qui court tout au long du film et trouve son apothéose dans la séquence clé du film qui recouvre le climat des westerns américains des années cinquante en y ajoutant une vérité plus crue, moins « romantique » (ce qui explique le passage des couleurs du cinémascope de 1950 aux couleurs sombres du film de 1992).

On y voit le héros exécuter une vengeance totale, puis haranguer, sous une pluie nocturne battante, les quelques témoins terrorisés par les menaces qu’il profère à leur encontre. Cette scène devenue « culte » fait frissonner : on assiste à la transformation du héros qui prend une dimension plus qu’humaine, se muant en une sorte d’Ange exterminateur venu d’un au-delà mystérieux pour distribuer une justice qu’il annonce – et que l’on sait – impitoyable.

L’apparition du drapeau américain confère à la scène une dimension plus claire : la justice des hommes doit l’emporter sur la justice individuelle, délivrant ainsi le même message que « Le train sifflera 3 fois » lorsque Gary Cooper décroche symboliquement le fléau de la justice du mur de son bureau.

Assurément, l’un des meilleurs films d’Eastwood (selon moi) !


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De Jarriq, le 4 avril 2003 à 16:58

Je pense que le film d'Eastwood a un message beaucoup plus général que ce qu'on en a dit. Ce n'est pas un regard sur le western ou la violence, mais plutôt une critique de la glorification de la violence et du "héros" par la fiction en général. Eastwood s'évertue à montrer que son héros n'est qu'un ivrogne sans discernement, qui ne se rappelle même pas ses exploits passés, car il était ivre tout le temps. Il montre que tuer un homme n'est ni héroïque, ni difficile, ni glorieux, juste atroce. Le journaliste est un faiseur de fiction inconscient et irresponsable et "Impitoyable" a mis un point final à l'histoire du genre, en montrant l'Ouest tel qu'il a dû être. Ni Ford, ni Leone, rien qu'une bande de soûlards à la gâchette sensible. En cela, le réalisateur fait un magnifique mea culpa et l'acteur boucle la boucle. Rowdy Yates et l'homme sans nom n'ont jamais existé.


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De Gaulhenrix, le 4 avril 2003 à 19:32

Très bonne analyse que la tienne, Jarriq.

Il reste à interpréter la scène finale de l'imprécation qui, j'insiste, reprend le thème du héros solitaire (cf. "L'homme des hautes plaines") et l'exigence de Justice. Cette fin à la fois flamboyante et lugubre…


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De Jarriq, le 5 avril 2003 à 09:44

La fin selon moi, est une ultime tentative de justification de la violence aveugle, de la barbarie par un Munny conscient qu'il est retombé dans ses pires travers. En jouant les "justiciers", les anges exterminateurs, il tente de donner une grandeur, un aspect épique à ce qu'il vient de faire : flinguer un barman et abattre un shérif d'une balle dans la figure à bout-portant. En se donnant des airs "bibliques", Munny a la même démarche que le journaliste : embellir la réalité. Mais son départ, de dos, pitoyable sous la pluie, montre les choses telles qu'elles sont.


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De Gaulhenrix, le 5 avril 2003 à 17:49

Explication très convaincante, en effet.

Ne pas oublier toutefois l'esthétique de cette scène finale incroyable.

Ne peux-tu proposer des analyses de film plutôt que des avis ponctuels ? Il me semble que tout le monde pourrait profiter de tes connaissances et de ton esprit aiguisé.


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De Jarriq, le 5 avril 2003 à 18:53

Merci. Ces notes brèves me prennent quelques minutes pendant que je bosse, mais si un film m'inspire particulièrement, j'essaierai de m'étendre davantage. Quoique, comme disait Sergio Leone : "When you have to shoot, shoot. Don't talk".


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De Gaulhenrix, le 6 avril 2003 à 11:36

Brièvement. Je pense que Leone, Italien, aurait dû s'exprimer en italien. D'autre part, on sait qu'il est des mots comme des armes… Enfin, échangeons des mots plutôt que des balles. Je préfère.


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De Steve Mcqueen, le 24 mars 2011 à 16:43
Note du film : 6/6

Jamais un cinéaste américain n'était allé aussi loin selon moi dans la démythification de la légende westernienne…( si l'on excepte Les Charognards, réalisé par l'anglais Don Medford, dans lequel jouait déjà Gene Hackman, un des westerns les plus barbares et fascinants jamais tournés). Eastwood entreprend de détruire un à un les stéréotypes du genre : son héros, William Munny, ancien pistolero de légende (on apprendra plus tard qu'il était ivre quand il accomplissait ses "exploits") nous est montré au début barbotant dans la boue avec des cochons, incapable de monter à cheval correctement et pleurant toujours la mort de sa femme tout en essayant – avec peine – d'élever correctement ses deux enfants… Lors de son arrivée à Big Whiskey, il se fait rouer de coups par Gene Hackman et Eastwood le montre rampant pitoyablement sur le sol du saloon, encore imbibé d'alcool, image dérisoire et pathétique…

Le Shérif (magnifique Gene Hackman), débonnaire, droit et juste dans le western d'antan, n'est plus qu'un psychopathe maniaque qui humilie avec un rare sadisme une ancienne légende de l'Ouest (Richard Harris dans une apparition mémorable), frappe Munny (cf plus haut) et se plaît à entretenir sa légende ( le personnage du biographe, écrivain médiocre qui publie des romans héroïques à deux sous, souligne le décalage entre la légende – belle et épique – et la réalité la plus lucide : les cow-boys sont des bouseux qui tuent sans pitié…)

L'idéalisme de la jeunesse est également soumis à rude épreuve : le jeune pistolero qui se vante d'être un as de la gâchette se révèle être myope comme une taupe, abat un homme au moment où il est le plus vulnérable (sur le siège des toilettes) et finit par fondre en larmes après cet acte inqualifiable, abandonnant Munny, son modèle, son idole, son héros…

Dans ce monde de sang et de larmes, où la riante ville d'antan est remplaçée par une sinistre bourgade constamment battue par a pluie, les femmes sont la seule touche d'humanité…Solidaires, les prostituées s'unissent pour réunir la somme nécessaire pour venger le supplice de l'une d'elles (émouvante Anna Thompson), unique rempart contre la violence et la brutalité des hommes.

A la fin Munny, abandonné par tous, ayant abattu un homme de sang froid (fait rare dans la mythologie eastwoodienne) se lance dans une croisade vengeresse sanglante, quasi-fantastique, dans la ville balayée par la pluie au coeur de laquelle est exposé au regard de tous le corps supplicié de Ned, l'ami de toujours (Morgan Freeman), battu à mort par Hackman… Retrouvant ses réflexes d'antan, tuant aveuglément et sans pitié, il devient un Ange exterminateur, un envoyé de Dieu ou du Diable (est-ce si différent… ?)

Impossible d'oublier la dernière image : la caméra s'attarde sur Munny debout devant la tombe de sa femme, cadré de loin, dans le soleil couchant…On le voit ainsi pendant de longues secondes, puis il disparaît brsquement de l'image, silhouette fantômatique ayant terminé sa Mission sur terre.

Impitoyable est le western le plus crépusculaire qui soit. Eastwood offre des funérailles de très grande classe à un genre désormais anachronique…Plus émacié que jamais, charismatique en diable, buriné et peu loquace, il n'a jamais été aussi bon.

Eastwood frôle les cîmes de l'excellence avec Impitoyable. Les héros sont morts et enterrés, plus rien ne sera jamais plus comme avant.

Un somptueux requiem.


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De Arca1943, le 25 mars 2011 à 12:38
Note du film : 6/6

« Jamais un cinéaste américain n'était allé aussi loin selon moi dans la démythification de la légende westernienne. »

Ah là, tout de même, gringo McQueen, je vous propose McCabe & Mrs. Miller comme tête de pont de la "vague démystificatrice" du western US, aux côtés des magnifiques-car-non-magnifiques Bad Company, Monte Walsh, The Culpepper Cattle Co et quelques autres qui ont peut-être moins bien passé l'épreuve du temps tels Doc ou The Great Northfield, Minnesota Raid. Tous réalisés entre 1970 et 1972. (En fait ces deux derniers titres selon moi se complaisent dans la démystification à tout crin et basculent à force de parti-pris "sordide" dans un "contre-discours" par trop systématique et prévisible).


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De Steve Mcqueen, le 25 mars 2011 à 16:18
Note du film : 6/6

Vous avez parfaitement raison, amigo Arca… On peut rajouter les très réussi Du sang dans la poussière de l'éclectique Richard Fleischer, dans lequel l'immense Lee Marvin joue un pistolero plein de panache qui se révèlera être un sordide assassin…


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De Arca1943, le 14 décembre 2012 à 15:16
Note du film : 6/6

Le remake en film de sabre sort en 2013 avec Ken Watanabe dans le rôle principal. Je me croise les doigts. Et y'a même le trailer:

[http://www.youtube.com/watch?v=U5-503ia7(..)]


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De Steve Mcqueen, le 31 mai 2014 à 14:23
Note du film : 6/6

Magistrale démythification de l'Ouest américain, de ses héros positifs tant vantés par le cinéma américain depuis des décennies. Ici il n'y pas de héros, seulement d'anciens tueurs repentis, des prostituées adeptes d'une justice expéditive, un shérif sadique et psychotique. Eastwood, touché par la grâce, déconstruit le mythe du cow-boy intrépide et valeureux, soucieux de défendre la veuve et l'opprimé. Au début du film, William Munny est un fantôme hanté par sa vie antérieure, une vie faite de meurtres gratuits, de violence incontrôlée, une vie de vapeurs éthyliques et de saloons enfumés.

Munny élève tant bien que mal ses deux enfants, fruit de l'amour d'une femme qu'il a perdue, une femme qui l'a remis dans le droit chemin. Oublié le cow-boy propret et bien sous tous rapports de Rawhide, envolé le héros cynique et plein de panache de la trilogie des dollars des Sergio Leone : Munny rampe dans la boue pour attraper ses cochons, tombe de cheval lorsqu'il monte en selle, abat un innocent de sang-froid, à distance, un innocent qui agonise dans les cris, le sang et la poussière.

Le shérif, longtemps montré comme un personnage intègre, garant de la loi arborant l'étoile à cinq branche, devient un psychopathe aux élans de violence inouïs, capable de rouer de coups un tueur à gage devant la foule de sa propre ville, Big Whiskey, avec un sadisme incroyable. Le film est d'ailleurs traversé d'éclairs de brutalité insoutenables, tel ce cow-boy qui taillade une prostituée parcequ'elle s'est moquée de sa virilité, tel cet anti-héros ( Munny) passif qui se fait rouer de coup dans un saloon que de faibles lueurs arrachent à l'obscurité, avant de ramper sur le sol sous les quolibets des "spectateurs".

Pas de manichéisme ici, même les femmes, dans leur désir de justice, se montrent cruelles et impitoyables. Les seuls personnages "positifs" sont sûrement Delila, la jeune femme tailladée, et Ned Logan ( Morgan Freeman), le comparse de Munny qui finit par se séparer de lui, lassé de d'une violence gratuite sur laquelle il tiré un trait définitif. Il sera tué par Little Bill, le shérif (éblouissante composition de Gene Hackman, dont le rôle n'est pas sans évoquer celui qu'il tenait dans un autre western magistral, Les Charognards de Don Medford) puis exposé dans un cercueil ouvert à l'entrée de la ville, l'éclat des torches trouant l'obscurité conférant à la scène une aura quasi-fantastique.

Eastwood règle aussi son compte à le légende de l'Ouest en montrant que sous les actes héroïques se cache souvent une réalité bien plus triviale, enjolivée et travestie par des biographes crédules qui créent ainsi un univers totalement factice, à grands coups de métaphores grandiloquentes et de superlatifs à foison.

Baignant dans la superbe photographie crépusculaire de Jack N. Green, rythmée par la musique discrète de Lennie Niehaus, Impitoyable constitue l'acmé de la carrière d'Eastwood. Sur un tempo lent, les personnages vivent et meurent dans de longs râles d'agonie, au milieu de paysages somptueux qui ne font que souligner la petitesse des hommes.

Magistral.


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De Impétueux, le 21 mars 2016 à 20:12
Note du film : 5/6

Comment écrire un message un peu original sur Impitoyable alors que Gaulhenrix, PMJarriq (l'un et l'autre disparus de DVDToile) et Steve McQueen (qui est trop rare sur ce site) ont dit avec subtilité et talent tant de choses pénétrantes ? Surtout pour quelqu'un qui ne connaît pas très bien le cinéma de Clint Eastwood et qui n'a pas pour le western un goût très profond ?

Impitoyable est, c'est vrai, un film très grand, très impressionnant ; un film noir, sali, pluvieux, dégorgeant l'amertume et le fiel. Il n'y a ni lumière, ni espérance et on ne voit pas comment il pourrait y en avoir. Comment d'ailleurs les choses pourraient-elles changer dans cette région hostile du monde où les cochons malades se roulent dans la boue et où les putains seules paraissent détenir deux doigts d'humanité ?

La putain scarifiée, Delilah (Anna Thomson) n'est, pour son tenancier, Skinny (Anthony James) qu'une propriété endommagée, dont il est précisément dédommagé par le tribut de six chevaux qui satisfait tout le monde. La virilité obsède les esprits : c'est pour avoir été moqué sur la mince dimension de son sexe que le balafreur défigure Delilah ; mais parallèlement, le shérif Little Bill Daggett (Gene Hackman) raconte d'une voix graisseuse les mésaventures d'une des légendes de l'Ouest, un tueur nommé Corky Corcoran, s'est fait descendre de façon ridicule parce qu'il était trop bien membré. Le Far-West est fait par et pour des bouseux (c'est ainsi que, dans les sous-titres, est traduit le mot cow-boy et le Kid Schofield (Jaimz Woolvett) tue de trois balles paniquées le tortionnaire de Delilah qui est en train de se soulager dans le chalet d'aisance.

Il n'y a pas un sourire qui passe sur le visage de William Munny (Clint Eastwood), las, dépressif, désabusé, inconsolable. Harassé par la vie, éloigné de tout, indifférent à tout, même à ses cochons malades, même à ses deux enfants… Qui peut croire, d'ailleurs, le carton final, qui a tout de la belle légende et qui indique que Munny est parti pour la Californie et y a fait fortune ?

Et tout cela posé, qui est plein d'admiration, je ne peux pas pour autant donner une note plus élevée. D'abord parce que le film ne décolle vraiment qu'à la moitié de sa durée et qu'il est trop lent, trop didactique, trop empesé à son début. Puis, sûrement, parce que je ne parviens pas à avoir la moindre empathie pour ces histoires trop lointaines pour me toucher. J'ai sûrement tort. Cela dit, Impitoyable est sans doute ce que j'ai vu de meilleur de Clint Eastwood.


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