Forum - Les Désemparés - Virtosité, mais...
Accueil
Forum : Les Désemparés

Sujet : Virtosité, mais...


De Impétueux, le 24 mai 2010 à 18:49
Note du film : 4/6

Voilà un film qui force l'intérêt par la pure magie de sa réalisation, de la virtuosité de ses prises de vue et, presque, pourrait-on dire par la perfection de ses exploits techniques, bien davantage que par un récit un peu ampoulé et un jeu d'acteurs seulement convenables…

Sans doute y a-t-il quelque chose de bien intéressant à faire de Lucia Harper (Joan Bennett) une mère exemplaire, germe de stabilité et d'ordre au milieu d'une famille en situation un peu fragile. Le mari est sans doute chéri, mais il est très absorbé par son travail, qui le retient ou l'expédie au bout du monde, le beau-père (Henry O'Neill) paraît seulement préoccupé du résultat des courses de chevaux, David (David Bair), adolescent encore bien gamin ne s'aperçoit de rien, et Béa (Geraldine Brooks), la jeune fille, s'acoquine avec un gommeux séducteur d'hôtels miteux qui n'aspire qu'aux sous de cette famille de la classe moyenne aisée.

C'est donc la figure de la mère de famille parfaite, illustration de la vertueuse Amérique qui va se trouver en situation, à la suite de l'accident mortel provoqué par sa gourde de fille, d'arranger tous les bouts d'un méli-mélo qui lui échappe. Retournement intéressant par rapport à la situation assez classique où un preux héros est conduit par une fatalité des situations à s'engager dans un tourbillon d'illégalités ; dans Les désemparés, c'est donc une femme, que rien ne préparait à traîner un cadavre sur le sable jusque dans un canot, à l'engloutir sous quelques mètres d'eau trop dormantes, à se dépatouiller, la dépouille retrouvée, avec la police, ce qui n'est rien, et surtout avec une officine de chantage.

Tout cela va aboutir, par une sorte de logique interne du Destin, à deux nouvelles morts violentes qui clôtureront le mauvais rêve…. quoique…. quoique la dernière scène, excellente, peut n'être pas interprétée comme un retour à l'ordre immuable des choses : Tom, le père absent parce qu'il a une mission à Berlin, téléphone à la famille réunie ; est-il vrai que tout va si bien, comme lui dit sa femme Lucia ? Est-ce que le lourd secret qu'elle porte, et qu'elle porte seule, si peu partagé par sa fille Béa, modèle d'irresponsabilité et de légèreté adolescentes, est-ce que ce lourd secret ne va pas désormais la hanter et abîmer le couple ? D'autant que Lucia n'a sans doute pas été aussi insensible que ça à la cour que lui a fait Martin Donnelly (James Mason), maître-chanteur tombé amoureux de cette femme sage et qui réglera tout, en apparence, en tuant à son tour son complice ?

Ce côté-là de l'intrigue me paraît assez faible, à la limite de l'invraisemblance ; l'attirance de Donnelly pour Julia survient, s'expose sans assez de préparation et sans qu'aucune fascination, aucune connivence préalable, aucun regard porteur d'intérêt ait été échangé ; que Donnelly, issu d'une famille honnête, veuille trouver dans une bonne action une forme de rédemption, passe encore ; qu'il y ait, à ces moments de tension une révélation amoureuse me semble plus douteux…

L'intérêt des Désemparés n'est donc pas aussi du côté de l'intrigue et de la réflexion sur les personnages (comme elle le sera, en premier plan, dans Madame de) ; il est, à mes yeux, tout entier, dans le pari que s'était lancé Max Ophuls de réaliser, avec un tout petit budget (du fait des échecs commerciaux de Caught et de Lettre d'une inconnue) un film de qualité ; de là un éblouissant jeu de plans-séquences, d'angles de vue originaux, de panoramiques superbes, de travellings intelligents ; Lutz Bacher, spécialiste des films étasuniens du réalisateur, dans un des suppléments de l'excellente édition DVD, commente et explique intelligemment quelques exploits techniques et révèle toute l'astuce qu'il a fallu à Ophuls pour imposer ses vues à ses producteurs.

Il paraît qu'après Les désemparés, Ophuls devait tourner, en Italie, une Duchesse de Langeais qui aurait marqué le retour à l'écran de Greta Garbo ; ça n'a pu se faire, son producteur américain a baissé les bras et le grand Max s'est établi à nouveau en France….

Heureusement ! Parce que La ronde, Le plaisir et Madame de, c'est tout de même d'un niveau infiniment supérieur…


Répondre

Installez Firefox
Accueil - Version bas débit

Page générée en 0.012 s. - 5 requêtes effectuées

Si vous souhaitez compléter ou corriger cette page, vous pouvez nous contacter