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Sujet : Vaut bien mieux que sa musique !


De Impétueux, le 3 août 2009 à 18:16
Note du film : 6/6

C'est vrai, lorsqu'on évoque Jeux interdits on a souvent en tête l'obsédante mélodie jouée par Narciso Yepes massacrée depuis cinquante-cinq ans par tous les apprentis guitaristes du monde ; on évoque aussi quelquefois les débuts éclatants de la carrière (moins éclatante ensuite, et c'est dommage) de Brigitte Fossey et de Georges Poujouly qui jouent d'ailleurs, l'un et l'autre, miraculeusement juste…

Ce serait dommage de se limiter à ces singularités et de ne pas voir ou revoir ce film magnifique, émouvant sans mièvrerie, où se juxtaposent des éléments vraiment tragiques et des situations comiques, voire cocasses, dans une atmosphère générale d'émotion et de tendresse sans complaisance.

Cela commence le 16 juin 1940, lors de cet épouvantable exode qui jeta sur les routes des millions de Français terrifiés par l'avance allemande, par le Blitzkrieg qui avait mis en déroute ce qui passait, dans l'illusion d'une opinion mystifiée, pour la première Armée du monde, tout éclatante encore de son succès de 1918.

On a tant vu, depuis lors, ces images accablantes d'un peuple désemparé entassant dans des automobiles, des carrioles, des voitures à bras, de pauvres trésors qu'il essayait de sauvegarder qu'on ne bronche pas d'emblée… Mais ce qu'on a moins vu, c'est la panique, l'égoïsme forcené, la veulerie de fuyards qui balancent dans le fossé, après une première alerte, la bagnole en panne qui gêne leur progression… Et aussi la sauvagerie des mitraillages des Messerschmitt, les balles qui ravagent les routes et trouent les corps…

Le père, la mère, le petit chien de Paulette (Brigitte Fossey) qui a 5 ans, ont été tués ; la petite fille erre dans la campagne, sans trop comprendre ce qui s'est passé ; elle rencontre le jeune campagnard Michel Dollé (Georges Poujouly) qui a 10 ans et qui tombe tout de suite en admiration éperdue devant cette poupée blonde, qui vient de la ville et qui sent bon comme un parfum…

Parce que, dans la ferme des Dollé, où Michel conduit Paulette, la vie est aussi rude que crasseuse ; deux générations s'entassent dans une promiscuité chaleureuse, mais dans la saleté absolue (oh la scène où la maman Dollé (Suzanne Courtal) s'aperçoit que dans le verre de lait que Paulette ne veut pas boire, il y a une grosse mouche morte ! une chiquenaude envoyée d'un doigt sale expulse la mouche et le verre est redonné à la gamine…).

Les Dollé sont sûrement un peu avares, mais aussi bien pauvres, et par surcroît leur fils aîné, Georges (Jacques Marin) vient de recevoir dans le ventre une ruade de cheval qui d'ailleurs va l'emporter ; bien des malheurs, donc, mais un très bon cœur… On va garder quelque temps la petite…

Ce pourrait être, alors, l'histoire mélodramatique de la petite fille qui a perdu ses parents tragiquement, et le récit niais de la Parisienne confrontée aux rudes réalités villageoises ; et ce n'est pas ça du tout : c'est le conte cruel de l'enfance dont les repères sont bouleversés par l'irruption de la tragédie (la guerre, la mort des parents, du grand frère) et qui banalise cette tragédie, de la façon toujours magique dont l'enfance s'empare des secrets et des larmes des grandes personnes…

Tout ça, malgré plusieurs scènes ironiques et drôles, est infiniment triste, et ne se termine pas bien du tout…

Les suppléments – excellents – du DVD édité par la regrettée collection Canal+ classique présentent, notamment, un début et une fin alternatifs du film qui présentent l'histoire de Michel et de Paulette comme un conte romancé lu par le garçon à la petite fille sur une sorte d'île enchantée ; heureusement René Clément n'a pas eu, au moins en France, la faiblesse d'affadir ainsi son film qui en a bien davantage de force ; j'écris au moins en France parce qu'un autre des suppléments présente les bandes-annonce française et allemande qui ne se ressemblent en rien : dans la première, l'accent est mis sur la guerre, et la perte des repères subie par les enfants ; dans la seconde (qui comporte le début alternatif et sucré), on n'évoque qu'à peine l'exode et la mort…

Jeux interdits a remporté le Lion d'or à la Mostra de Venise 1952, mais également l'Oscar du meilleur film étranger de 1953, comme Au-delà des grilles l'avait fait en 1951… Pourquoi ne parle-t-on pas davantage de René Clément ?


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De Arca1943, le 25 janvier 2010 à 00:46
Note du film : 6/6

Impétueux a déjà tout dit, mais je vais vous en parler quand même.

Les films français sortent sur DVD au Québec dans le plus grand désordre, sans jamais le moindre supplément ni bien sûr la moindre publicité, mais au moins ils sortent. Voici donc que je mets la main par hasard au club vidéo de mon (nouveau) quartier sur ce joyau d'une finesse de touche vraiment peu commune. Ça aurait pu s'appeler La Petite fille et la Mort : de l'enterrement du chien aux vols de croix, l'histoire découle toute de l'enfant confrontée à ce mystère qui la dépasse. Et dans une "scène miroir" aussi simple que remarquable, le père Dolle qui ne comprend pas que son fils est mort et s'entête à le faire boire à la cuiller.

La mise en scène de René Clément évite avec brio la joliesse édifiante qu'on aurait pu craindre d'une telle histoire. Et il démarre son film sur les chapeaux des roues, avec la terrible séquence de l'exode et du bombardement aérien. La petite fille part à courir derrière son chien, les parents partent à courir derrière la petite fille… L'enchaînement fatal des faits, depuis la voiture qui ne démarre plus jusqu'au petit chien qui s'échappe, est vraiment bien foutu. Et les effets spéciaux sont très suffisants. Il est vrai que Clément a déjà une expérience du film de guerre, avec La Bataille du Rail (et peut-être aussi Les Maudits que je n'ai point vu).

Le scénario de Jean Aurenche et Pierre Bost est un travail d'orfèvre, qui en dit juste assez, pas trop, et respecte le mystère de la petite Parisienne qui n'a jamais vu de crucifix ; les pointillés sont là mais de les relier entre eux appartient au spectateur.

Ajoutez à ça une des meilleures B.O. de l'histoire du cinéma et le jeu renversant de la toute petite Brigitte Fossey, et voilà un classique vraiment impérissable, d'une force et d'une grâce magnifiques. Avec L'Incompris c'est probablement le meilleur film sur l'enfance que j'ai vu.


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