Forum - Rome, ville ouverte - Manifeste du néo-réalisme et chef d'oeuvre absolu
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Sujet : Manifeste du néo-réalisme et chef d'oeuvre absolu


De vincentp, le 11 novembre 2006 à 14:41
Note du film : Chef-d'Oeuvre

Tiens, Arca1943 ne s'est pas encore exprimé sur ce film…

Manifeste du néo-réalisme italien, avec Le voleur de bicyclette, réalisé peu après la deuxième guerre mondiale, ce film émerveille encore aujourd'hui par ses énormes qualités : un descriptif magistral de tout une époque, la puissance de son propos (la supériorité soit-disant des nazis sur les partisans italiens est ridiculisée par une mise en scène magistrale), sa capacité à dégager, en quelques images et quelques dialogues, des péripéties de ses personnages ordinaires -représentatifs de la société italienne (l'ingénieur, le policier, le prêtre, l'imprimeur,…)-, une morale conjuguant athéisme et christiannisme, qui s'impose ici comme pouvant être la référence absolue de l'humanité.

Egalement ses changements de ton géniaux, alliés à une intégration parfaite de la musique au récit, qui propulsent celui-ci en avant, et lui donnent une profondeur et une puissance sans équivalent, pour son époque. De toute évidence, il fut un fer de lance du cinéma italien (l'influence de ce film sur les premiers films de Fellini est par exemple évidente), qui est parvenu jusqu'à nous sans une ride. Il traversera probablement les siècles futurs sans encombre.

Mais, une ombre toutefois, Arca : qu'en est-il exactement de la contribution de Rossellini au cinéma fasciste (on lui a reproché d'avoir épousé les idées de chaque période de l'Histoire) ?


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De Arca1943, le 11 novembre 2006 à 15:25
Note du film : 6/6

« Mais, une ombre toutefois, Arca : qu'en est-il exactement de la contribution de Rossellini au cinéma fasciste (on lui a reproché d'avoir épousé les idées de chaque période de l'Histoire) ? »

Ah, lecteur de Schlomo Sand, peut-être ? Bon historien – quoique sa défense de Sorel ne m'a jamais convaincu – mais qui ne comprend pas grand-chose à Rome, ville ouverte.

Le malheur c'est que votre question entraîne un développement d'une taille considérable, que je ne suis pas en état de vous offrir par les temps qui courent. Elle se pose aussi pour De Sica, pour Soldati, pour tant d'autres – et ne disons rien de Blasetti, qui lui, un peu plus âgé, a connu l'Italie libérale – et pour Gino Cervi, Alida Valli, et Isa Miranda… bref pour tous ceux dont la carrière a débuté sous le ventennio fasciste. Cette question a pour moi quelque chose de naïf, sans vouloir vous froisser ni rien de ce genre, parce qu'elle semble partir – et toujours implicitement – du principe qu'il y avait une alternative au totalitarisme. « Y'avait qu'à… » Or, pour des millions d'Italiens ordinaires, il n'y en avait pas, d'alternative. C'est ça le totalitarisme. Sois tu prends ta carte du PNF – Per Necessita Familiale, disait une blague d'alors – sois tu crèves de faim. (Autre blague d'alors : "la tessera del partito" qui devient "la tessera del pane" – la carte du pain). C'était vrai dans n'importe quel domaine de l'activité humaine, mais particulièrement si cette activité avait en quoi que ce soit quelque chose de public : ainsi le sport (on ne pouvait pratiquer un sport sans faire partie d'une association fasciste créée par le régime pour chaque sport, du foot au javelot en passant par le marathon), ainsi – à plus forte raison encore – le cinéma.

Mais surtout – et c'est là qu'il faut développer et polémiquer, car je relève que pour vous (CF le fil de Macbeth) le totalitarisme "remonte à la nuit des temps" alors qu'en fait il s'agit d'un phénomène hideusement nouveau du vingtième siècle (*), dont il est périlleux de gommer la spécificité, de galvauder en le prenant pour un simple synonyme de tyrannie ou dictature – mais surtout, dis-je, la possibilité même de penser par soi-même est en grave péril, aucune information n'est vérifiable, tu te mets à croire n'importe quoi ("Hé, Gianni, il paraît que Marconi a inventé un rayon de la mort qui va désintégrer les armées de toutes les ploutocraties décadentes si elles osent attaquer l'invincible Italie fasciste"), tu es à la merci d'une boîte à dénonciation, d'un voisin envieux ou tout bêtement bavard, d'une concierge curieuse (comme dans Une Journée particulière). Et si tu ne chantes pas les louanges du fascisme à chaque fois que l'occasion s'en présente, tu es suspect; on risque de se mettre à parler derière ton dos. D'ailleurs, dès l'âge de six (6) ans tu fais partie des "Figli della Lupa", avec ta petite chemise noire et ton petit fez si mignooooons (avant de devenir "Ballila" à 8 ans) et on te bourre le crâne de slogans du matin au soir. Même tes loisirs sont organisés par l'État fasciste (c'est le Dopolavoro). « La liberté est une carcasse pourrie ! » déclare Mussolini en 1925. Il avait en effet atteint ce but. Ce fut une sorte de miracle que des antifascistes aient pu surgir quand même. Méditons sur cette parole du Bella Ciao : « Ho trovato l'invasor… » La nature du régime est telle que celui qui vit cet espèce de réveil trouve d'abord "l'invasor" (l'envahisseur) en lui-même, à l'intérieur de lui-même, car c'est là que le fascisme se love. Je vous renvoie à ce sujet à "Histoire de ma mort" (1931), la lettre de suicide de Lauro de Bosis (antifasciste de la droite monarchiste-constitutionnelle). « Tous les régimes du monde, même l'Afghan et le Turc, accordent à leurs sujets une certaine dose de liberté. Seul le fascisme, par auto-défense, est obligé d'annihiler la pensée. » « L'Italie a été transformée en une vaste prison. Les jeunes de vingt ans ne peuvent se rappeler aucune autre atmosphère. Le nom de Matteotti leur est inconnu. » Retraduite de l'anglais, citée in exten(..). Lauro De Bosis avait 30 ans au moment de sa mort, et bien entendu, avant de devenir antifasciste, il avait été fasciste.

Dans son ouvrage magistral consacré au cinéma italien sous le fascisme, Jean Gili relève, chiffres à l'appui, que le nombre d'actes de censure directs sur un film DIMINUE au long des années trente. Pourquoi ? Parce que la censure du MinCulPop devient de plus en plus gentille, peut-être ? De plus en plus permissive ? Évidemment, non : mais parce que l'autocensure prend de plus en plus le relais, rendant la censure de l'État de plus en plus superflue. Ce n'est pas n'importe quelle sorte de tyrannie qui obtient ce type de résultat. Quand on dit que les Italiens en 1943 "se réveillent d'un cauchemar", ce n'est pas une figure de style, mais une vérité à prendre au sens le plus littéral.

Désolé pour la brièveté de ce début d'esquisse.

Arca1943

(*) L'adjectif "totalitario" est un néologisme apparu pour la première fois au début des années vingt, en Italie, à peu près simultanément sous la plume acérée de Giovanni Amendola, don Luigi Sturzo, Gaetano Salvemini, Carlo Sforza, c'est-à-dire des antifascistes qui étaient également anticommunistes – et non après la Deuxième Guerre mondiale, comme certains le croient à trop bon compte.


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De paul_mtl, le 11 novembre 2006 à 17:33

Tout dépend comment on définit ce 'totalitarisme'.

S'il est défini essentiellement à partir de régimes particuliers modernes (faciste, nazi, sovietique)

ou si dans le domaine de la philosophie politique on développe un concept plus génerique qui peut alors s'appliquer à d'autres régimes plus anciens.

Dans cette définition d'Encarta (et wikipedia), on ne parle pas du regime faciste.

totalitarisme:

prétention doctrinale, philosophique, politique ou idéologique à englober la totalité de la vie nationale (religieuse, économique, politique, artistique, syndicale, etc.) dans un monisme du pouvoir et de la vision du monde. Ce terme qualifie des régimes en apparence aussi différents que ceux de l'Union soviétique stalinienne, de l'Allemagne hitlérienne, de la Chine communiste sous Mao Zedong, ou encore le régime iranien sous Khomeiny.

Dans un regime totalitaire, l'artiste ou l'intellectuel a trois alternatives à prendre sa carte du parti mais elles sont difficiles

1.mourir de faim en gardant son métier

2.rester discret en pratiquant un metier bcp moins public et visible

3.l'exil (légal ou illégal).

Ca me rappelle que j'ai un texte philosophique à lire

Discours de la servitude volontaire (La Boetie)


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De vincentp, le 11 novembre 2006 à 23:07
Note du film : Chef-d'Oeuvre

Félicitations Arca1943 pour cet exposé particulièrement brillant et convaincant, digne d'une thèse universitaire. J'en conclue aussi que Rossellini n'avait pas d'autre choix que de se mettre dans les rangs du fascisme. Tenez-nous informé, Paul Mtl, par rapport à la lecture de votre ode poétique.


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De Arca1943, le 11 novembre 2006 à 23:30
Note du film : 6/6

Comment savoir ? Avec le malicieux VincentP, la possiblité d'une ironie subsiste toujours. Cela dit, j'ai oublié de préciser un détail : la légende urbaine selon laquelle Marconi avait inventé un « rayon de la mort » circulait effectivement vers 1937-38 et fut prise comme article de foi par plusieurs. Dans un contexte où pour ainsi dire toutes les nouvelles sont fausses, une telle crédulité n'est même pas si surprenante…


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De Arca1943, le 12 novembre 2006 à 00:29
Note du film : 6/6

Je rappelle que mon truc était le début d'une esquisse. Ce que vous dites ne me contredit pas vraiment : avec Tocqueville nous sommes loin de « la nuit des temps » mais fin XVIIIème, début XIXème. Historiquement parlant, ce ne sont pas des racines si lointaines. L'accouchement du totalitarisme (et du mal radical) ne se fait pas en un jour. Le XIXème y travailla activement. En 1889, en France, un trend heureusement mort-né réunit un nombre inquiétant de ressemblances avec la vulgate fasciste : c'est le boulangisme (du nom du général Boulanger) fruit d'une curieuse fusion entre une gauche atypique (blanquiste, notamment) et une droite hétérodoxe. Ah, c'est gai. Heureusement, tout n'allait pas dans ce sens, il s'en faut.

Cela dit, je suis assez d'accord avec votre définition : « Le totalitarisme semble être une évolution moderne de la tyrannie et de la dictature, apparues elles dans l'antiquité. Ce sont les moyens technologiques modernes (liés au transport des individus et des informations notamment) qui semblent favoriser son essor au XX° siècle. » C'est franchement plutôt cela, en effet, même si il faudrait quand même ajouter son ingrédient le plus important : la mélasse entre les deux oreilles. La fabrication de l'Homme Nouveau, l'Histoire qui s'en va se jeter dans la Nature, et toute cette salade de fous. En tout cas, c'est loin d'être seulement une affaire de "conditions matérielles".

Je promets, soit dit en passant, de reparler bientôt de Rome, ville ouverte, dont nous voilà bien éloignés !


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De Impétueux, le 14 septembre 2011 à 15:52
Note du film : 5/6

C'est un film qui va crescendo, qui devient de plus poignant, de plus en plus exaltant, de plus en plus admirable au fur et à mesure qu'il se déroule et que le destin des quelques personnages qu'il suit se précise et prend la hauteur de leur dimension.

Si je ne le porte pas à l'altitude du Général della Rovere, du même Roberto Rossellini, c'est sans doute qu'on entre moins dans l'empathie des personnages, qu'on est un peu plus spectateur de leur destin que de leur âme ; un peu comme dans L'armée des ombres, pourrait-on dire ? Certes ! Mais dans le film de Melville on est continuellement dans la tension dramatique, voire épique, alors que dans celui de Rossellini les premières séquences sont plus empreintes de réalisme, malgré le climat glaçant de la Rome de l'hiver 43/44, touchant même quelquefois à ce qui sera plus tard la comédie italienne, dans un mélange de tragédie fondamentale et de bouffonneries vécues (le pillage par les ménagères d'une boulangerie, les disputes entre les deux sœurs Pina – Anna Magnani – et Lauretta – Carla Rovere).

Et donc, ce n'est qu'un peu après la moitié du film que se met en place la tragédie ; auparavant on peut estimer que c'est une histoire haletante et presque documentaire de la résistance dans un temps bien ciblé et particulier ; mais à partir du moment où Pina, enceinte, court derrière le camion où vient d'être arrêté l'homme qu'elle allait quelques instants plus tard épouser, Francesco (Francesco Grandjacquet) et où elle est abattue (une scène d'une émotion et d'une force profondes), on entre dans la dimension presque métaphysique de Rome, ville ouverte, qui tourne autour du personnage de Don Pietro (Aldo Fabrizi), magnifique figure de prêtre sans jactance et sans orgueil, qui donne toute sa force au récit.

Le SS allemand (Harry Feist) qui décide et commande la torture de l'Ingénieur Manfredi (Marcello Pagliero, remarquable de sobriété efficace) est évidemment à l'image même du Démon tentateur qui, au désert, essaye, à coup de spectacles mirobolants, de promesses et d'arguties, de tenter Jésus Christ : il fait ouvrir la porte de communication entre son bureau et la salle de torture où va agoniser Manfredi pour que Don Pietro assiste au supplice, entende les cris de bête de la victime et, d'une certaine façon, reçoive dans son âme les coups infligés à son compagnon.

Les lunettes de Don Pietro se sont cassées lors de son arrestation ; celui-ci ne peut qu'à peine distinguer les marques des coups, le sang qui ruisselle, l'horreur des instruments faits pour fouiller, brûler, déchiqueter ; il ne va pouvoir le faire que lorsque les Allemands, dans une dernière tentative pour le faire céder, le mettront face à face avec Manfredi ; et dans le visage torturé du résistant communiste, contre qui l'Occupant a essayé de le dresser, à la fois il voit le visage du Christ souffrant de la Croix, et il dit la parole la plus merveilleuse que l'autre puisse entendre : Tu n'as pas parlé !, avant de l'absoudre et de le bénir.

Don Pietro lui aussi va mourir, dans une scène d'une grande désolation, ligoté sur une chaise, tournant le dos au peloton d'exécution, dont les jeunes soldats tireront volontairement sans l'atteindre, pour que l'officier furieux soit obligé de l'abattre d'une balle de revolver dans le crane.

Que dire après cela ? Dans le cachot, avant l'interrogatoire, le déserteur autrichien qui, fou de terreur, se pendra dit à Manfredi et à Don Pietro, dans l'angoisse de la torture Vous ne pouvez pas savoir ! Avec eux, les héros deviennent des lâches ! à quoi répond calmement Manfredi Nous ne sommes pas des héros. Mais ils ne sauront rien.

Quelle puissance !


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