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Forum : A Perfect Day

Sujet : Critique


De dumbledore, le 23 février 2006 à 10:20
Note du film : 5/6

Cela s'appelle A Perfect Day mais on aurait préféré peut-être Different Day tant cette journée représente surtout une révolution. Une révolution personnelle, au sein d'une famille, du moins ce qu'il en reste. Ils ne sont plus que deux, sans pourtant former un couple. Il y a la mère Claudia qui souffre d'un deuil impossible. Son mari a disparu il y a 15 ans en pleine guerre, comme 17000 autres libanais et refuse de reconnaître cette mort, car l'accepter ce serait un peu tuer le disparu… et cela voudrait dire devoir en supporter le crime. En matière de disparition, il y a toujours du magique, de l'anémisme. D'ailleurs, le film ne la montrera pas "dire" ces mots qui tuent. Ce jour différent est celui toutefois d'une procédure mise en branle devant reconnaître cette mort. Un avocat est engagé pour ce faire, mais cette action va renvoyer cruellement, terriblement la femme devant cette absence si présente.

Et puis il y a le fils, Malek. Sa journée différente à lui, sa journée à parfaire, sera de résoudre également un deuil. Amoureux cette fois. Il va traquer pendant une journée durant Zeina, sa petite amie qui l'a délaissé. Délaissé pour qui? Personne sans doute. Pourquoi? On l'ignore mais on devine toutefois qu'elle a fui son manque d'investissement dans le futur, ce manque de capacité à penser demain à imaginer après demain, à fonder un futur. Il la traquera, tentera de se rapprocher, comme dans une quête du corps, du contact avec l'absent, cherchant sans doute dans le contact physique à prouver ou à trouver sa propre existence. Les retrouvailles, physiques, quoique fugages, lui permettront à la fois de mesurer la distance qui la séparait de Zeina et en même temps à renaître, dans une nouvelle vie, ou du moins pour un nouveau départ. Car tout deuil réussit est une renaissance.

Avec la mère et le fils, c'est un portrait de deux générations libanaises qui nous sont ici présentées. Une première prisonnière d'un passé qui ne passe pas, celui de la guerre et la seconde incapable de se projeter dans l'avenir, vivant seulement l'instant présent.

L'action se passe, vous l'aurez peut-être deviné, sur une journée. Seulement cette journée n'est pas 24 heures chrono. Loin de là. C'est presque l'inverse. Les deux réalisateurs développent une mise en scène qui vont étirer le temps, traquer cette absence, intouchable et pourtant si palpable du disparu qui est un fantôme pour ceux qui tentent de l'oublier sans y parvenir (pour Malek) et un zombie pour ceux qui veulent continuer à vivre avec, sans y parvenir non plus (pour la mère). Le film réussit l'étonnant paradoxe, par sa mise en scène, par le jeu sobre et presque inexpressif, désincarné des comédiens (surtout le fils) à dégager quelque chose d'étonnant, de mystérieux, une ambiance très forte, enveloppante, mêlant le paradoxe de la disparition et en même temps l'espoir dans cette force plus forte que tout qu'est la vie, qui continue, sans fin, comme un nouveau jour qui se lève et qui nous oblige à vivre.

Indépendamment de ces qualités intrinsèques qui sont celles d'un film qui maîtrise parfaitement sa thématique, qui titille (critiquent diraient les philosophes) plaisamment les limites du genre narratif comme le firent jadis un Antonioni ou un Wenders en leurs temps, A Perfect Day est sans doute le premier film libanais moderne, adulte, dégagé des influences de ces pères : influences soit arabisantes (du cinéma de comédies musicales et de farces grossières tout droit venues du cinéma egyptien) soit

occidentalisées reprenant des imageries clichées correspondants aux idées reçues que se font les occidentaux du Liban (on pensera aux films notamment de Randa Chahal Sabbag). Beyrouth n'est pas un acteur du film (contrairement à ce que prétendent les réalisateurs de A Perfect Day), on ne sent pas Beyrouth agir dans le film, influencer les personnages (même si au fond, c'est forcément un peu le cas – du moins dans la "réalité"). Non, Beyrouth est en réalité un portrait qui se dégage, lentement, progressivement, par touches successives, comme une image en latence dont le révélateur serait cette journée particulière de deux de ses enfants. L'avantage manifeste de ce genre de portrait, à l'inverse sans doute d'une "ville actrice", c'est que chacun pourra y voir – comme pour un tableau – ce qu'il veut y avoir, ce qu'il y amène, ce qui l'y projète…

Un dernier mot sur l'humour du film, car il y a l'humour dans A Perfect Day. C'est un humour, très fin, très distant comme pour rester au diapason du ton général du film. Tellement distant qu'il se trouve généralement à l'arrière plan. C'est par exemple cette femme qui tente désespérément de donner à manger aux chats, sans jamais y arriver car un bodyguard en plein ennui ne trouve comme distraction que de faire fuir ces mêmes chats. La femme ne renonce pas, le bodyguard non plus. Perte de temps? Non, mais représentation même du temps dans sa répétition, incessante, incessée. A moins que ce soit là la représentation même de ce moyen orient prisonnier d'un temps figé dans une répétition.

Derrière cette représentation, comme certaines autres, on sent certes l'humour mais également un clin d'oeil à ce nouveau fer de lance du cinéma du moyen-orient, Elia Suleiman. Joli clin d'œil en tout cas et belle parentée sans doute.


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