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Forum : The Lost City of Z

Sujet : Quête dérisoire et Vertige de l'échec...


De Steve Mcqueen, le 21 mars à 19:01
Note du film : 6/6

Le plus beau film d’exploration qu’il m’ait été donné de voir, avec Dersu Uzala de Kurosawa et Aux sources du Nil, le grand film mésestimé de Bob Rafelson

La séquence liminaire, une chasse à courre au terme de laquelle le major Percy Fawcett abat un cerf (scène qui n’est pas sans rappeler l’ouverture du Dernier des Mohicans de Michael Mann) est une introduction parfaite au principal protagoniste de l’œuvre de Gray : intrépide jusqu’à l’inconscience, précis comme un scalpel et faisant fi de tout danger…

Tout au long des deux heures et vingt et une minutes que dure cette quête de la cité Z, James Gray, tel un entomologiste, observe à la loupe l’obsession de cet homme hors du commun pour une civilisation perdue, préexistante à la présence de l’homme Blanc, entre la Bolivie et le Brésil, aux sources du Rio Verde… Quête d’une cité réelle ou fantasmée, le réalisateur de Little Odessa entretient magistralement l’ambigüité, et débouche sur un final aux lisières de l’onirisme et du fantastique tout simplement magistral.

C’est la conviction de Fawcett (Charlie Hunnam, voix rauque, charismatique, habité par son rôle) qui émeut, une conviction que n’érodent pas les échecs successifs, les dangers de l’Enfer Vert, pas même l’éloignement géographique de sa famille. Une conviction magnifiquement illustrée par la séquence du conseil de la National Geographic society, à la puissante littéralement galvanisante, où un Fawcett possédé par son démon convainc par sa fougue et son éloquence une assemblée dubitative.

Car James Gray explore deux pistes : le film d’exploration, avec son cortège d’aléas, de morts violentes et la réalisation toujours différée de la découverte ; tout en illustrant, encore et toujours, sa thématique de prédilection : le déchirement d’une famille et ses soubresauts, et l’amour, qu’il soit paternel ou matrimonial.

Rythmé par les retours successifs de Fawcett en Angleterre, le film s’attache ainsi au personnage de Nina Fawcett (la très belle Sienna Miller) et à son indéfectible amour pour son mari, irréductible à la distance et à l’éloignement. Ce qui débouche sur des échanges tantôt empreints de tendresse, tantôt sous-tendus par une amertume latente («Tu n’imagines pas ce qu’est la jungle, l’enfer et la douleur ; ce n’est pas un monde de femme »– «  Tu me parles de douleur ? Mais que sais-tu de la douleur d’un accouchement ? Jamais un homme ne vivra ça » -«  Ecoute, là je te parle de maladies qui font vomir du sang, de sangsues qui rampent sous la peau, d’hommes vivants puis morts l’instant suivant »…).

De l’impact foudroyant d’une flèche sur un carnet de voyage aux adieux déchirants d’une famille, éclairés par les lueurs hésitantes d’une Aube mordorée, des lambris luxuriants de demeures anglaises cossues aux abîmes insondables de l’Enfer Vert, James Gray marque de son empreinte indélébile le genre souvent malmené du film d’aventure.

Entre quête dérisoire et vertige de l’échec, le cinéaste touché – une fois de plus – par la grâce signe un film splendide qui frôle dangereusement le chef d’œuvre.


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De DelaNuit, le 13 avril à 16:41
Note du film : 6/6

Le mythe de la cité perdue (dans le désert, la jungle, voire ensevelie sous la terre ou la mer) est un des thèmes récurrents du film d’aventure. On le voit décliné à l’envie dans des bandes-dessinées filmées dont les héros mal rasés à chemise ouverte affrontent indigènes hostiles, trafiquants douteux et parfois même (cerise sur la gâteau) une femme fatale régnant sur un monde oublié. A l’inverse, le cinéma d’auteur nous a embarqués dans des voyages moins triomphants à la recherche d’un El Dorado imaginaire, décrivant le départ plein d’entrain et le délitement progressif d’un groupe de conquistadors victimes de fléaux à répétition et finalement du désespoir et de la folie au sein d’un interminable Enfer vert.

Point de nouvel Indiana Jones ici, pas plus que d’Apocalypse Now ou Aguirre… Entre ces deux approches habituelles du septième art, le film de James Gray (un projet qui lui tenait à cœur, porté à bout de bras depuis dix ans, inspiré d’une histoire vécue) prend une toute autre tournure. Car s’il ne nous frustre pas des belles images de jungle ou de fleuve attendues tout en prenant son temps, son attention se porte avant tout sur ce qui se passe dans la tête de ses personnages.

En premier lieu, le héros Percival Harrison Fawcett, militaire anglais du début du XXème siècle, n’est pas un aventurier et ne rêve pas d’en devenir un. Frustré par une absence d’avancement au sein de l’armée, il ne saisit l’occasion de partir repérer la topographie d’une frontière entre Bolivie et Brésil que dans le but avoué d’y gagner du gallon et de la reconnaissance. Charlie Hunnam campe admirablement cet homme posé, taciturne et efficace qui prend sur lui de laisser sa femme enceinte (Sienna Miller, d’une justesse jamais en défaut) et leur jeune garçon pendant deux ans en Angleterre pour s’aventurer au milieu de nulle part dans des conditions lamentables en compagnie d’un adjoint dévoué également peu loquace (Robert Pattinson, en contre-emploi saisissant de ses habituels rôles de bellâtre). La conscience des avantages attendus de cette mission pénible et la souffrance causée par l’absence de ses proches hantent ses esprits tandis qu’ils approchent de leur ultime lieu de relevé topographique : la source du fleuve remonté tant bien que mal malgré les bêtes sauvages, indigènes hostiles, la malnutrition et l’épuisement. Ce qui devrait être le point final du voyage va au contraire révéler un autre possible dont la pensée ne le laissera plus en paix : celui d’une cité ancienne perdue dans la jungle (temporairement surnommée « Z »), dans cette Amérique dont l’Europe méprise alors les peuples autochtones…

Accroché à son idée, Percival (prénom prédestiné pour un amateur de quête), fêté à son retour, comblé par les honneurs et l’amour de sa famille, n’aura de cesse de retourner sur place. Quelle sirène l’a donc ainsi envoûté ? Que cherche-t-il vraiment ? Les vieilles pierres pour elles-mêmes ou le monde oublié qu’elles dévoileront ? Plus de prestige et de gloire pour lui ? Le plaisir de remettre à leur place les messieurs arrogants de la vieille Europe pour qui aucune civilisation digne de ce nom ne saurait provenir des sauvages païens qu’ils méprisent ? La fin du voyage est encore loin, les déconvenues nombreuses… Comment ne pas penser aux vers de Rimbaud, cet autre aventurier des possibles de la génération précédente : « Nous sommes accablés d’un manteau d'ignorance et d'étroites chimères ! Singes d'hommes tombés de la vulve des mères, notre pâle raison nous cache l'infini ! Nous voulons regarder : le Doute nous punit ! Le doute, morne oiseau, nous frappe de son aile… Et l'horizon s'enfuit d'une fuite éternelle !… » (poème Soleil et chair – 1870)

Et pourtant Fawcett ne doute pas. Il est persuadé que ce qu’il cherche se trouve là-bas, dans la forêt, auprès de ces « sauvages » qu’il a appris à aimer et respecter. Mais de tentatives en échecs, de guerre mondiale sur le front de Somme en disputes familiales auprès d’une épouse et d’enfants frustrés de par ses absences renouvelées, malgré l’âge venant, finalement ragaillardi par la conviction de son fils ainé qui ne rêve à son tour que de l’accompagner « là-bas », il finira par comprendre que ce qu’il cherche n’est ni pierre ni leçon d’histoire, ni richesse ni gloire. C’est un royaume de l’esprit, comme cette Jérusalem céleste évoquée par Ridley Scott dans Kingdom of Heaven. Mais une cité de l’esprit païenne, loin des dogmes sclérosants de ceux qui prétendent détenir la seule vérité tout en sachant si peu du reste de la planète : un autre monde vers lequel pourrait bien conduire une cérémonie tribale aux lueurs nocturnes des flambeaux où s’entrouvrent les portes du rêve pour qui ose franchir le miroir. Comme dans un récit fantastique de Lovecraft… Et la famille restée au port ? Le premier grand aventurier de notre culture occidentale, Ulysse, avait fait le choix de délaisser la magicienne Circé et ses promesses d’un autre monde pour rejoindre son épouse Pénélope et le quotidien tangible et rassurant de son petit royaume d’Ithaque. D’autres oublient Pénélope pour soulever avec avidité le voile de Circé… Sans espoir de retour ? Alors, obsession morbide, folie, illumination, transcendance ou bonheur ineffable de se réfugier ou se dissoudre dans le sein de la Nature ? La liberté laissée à chacun de voir midi à sa porte n’est pas la moindre qualité du film de James Gray.


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De Laurent Ermont, le 13 avril à 18:30

Delanuit/Steve Mcqueen je partage vos avis,ce film est comme une oasis qui fait du bien,réalisé avec soins,un petit délice intimiste et aventurier,y compris la musique bien préparée…


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De DelaNuit, le 13 avril à 21:43
Note du film : 6/6

Parmi les musiques utilisées, j'ai noté me semble-t-il des extraits des danses tribales du "Sacre du Printemps" de Stravinsky ainsi que l'envoûtante contemplation de la Nature sous la protection du dieu Pan tirée de "Daphnis et Chloé" de Ravel : deux œuvres de ce début du XXème siècle exprimant la fascination des aspects primitifs et sauvages du monde… Des références musicales intelligentes, tout à fait à leur place dans ce film.


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De Laurent Ermont, le 13 avril à 22:12

DelaNuit,Daphnis et Chloé suite n?2-Lever du jour- M.Ravel.


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