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Sujet : Y'aura d'la musique, d'la gaieté et d'l'amour...


De Impétueux, le 3 juillet 2016 à 14:33
Note du film : Chef-d'Oeuvre

Il n'est pas exact d'écrire que Julien Duvivier est un cinéaste sombre. C'est bien pire ; c'est le cinéaste de la désillusion, du désenchantement, des vies gâchées, celles qui finissent toujours pas foirer parce qu'en fait la réalité est comme ça et qu'on n'y peut pas grand chose.

Il paraît que le scénariste Charles Spaak écrivait en même temps que celui de La belle équipe le scénario de La grande illusion. Et que Jean Renoir se serait bien vu tourner un film de solidarité populaire plutôt qu'un film de prisonniers de guerre et qu'il avait proposé l'échange à Julien Duvivier qui l'envoya paître. Nous ne saurons jamais ce qu'aurait donné cette interversion, mais il est à parier que Renoir, alors tout englué d'idéaux révolutionnaires et qui venait de tourner Le crime de Monsieur Lange (qui est le vrai film qui porte, en anticipation, l'idéologie du Front populaire), aurait mis en scène de façon bien plus politisée et idéologique ce qui est, de fait, l'histoire de la dissociation d'un groupe d'amis sous le simple effet des blessures de la vie.

Ce ne sont pas seulement les producteurs du film qui, douchés par le mauvais accueil qui lui a été fait, ont souhaité et ont obtenu d'en changer la fin et de rendre optimiste un aboutissement qui ne pouvait être que tragique, absurde greffe dont la médiocrité apparaît éclatante, à la revoyure : ce sont aussi les exploitants de salles et les spectateurs qui, pris dans la niaiserie irénique de l'année 36, ont été très déçus de la noirceur finale et ont penché pour un aboutissement heureux qui est radicalement en contradiction avec tout le sens du film.

La belle équipe est sans doute le chef-d’œuvre de Julien Duvivier (sûrement lui-même le plus grand réalisateur français). Tout y est à la fois parfaitement prévisible et parfaitement conçu, les gouttes d'amertume y survenant avec une science et une intelligence de la progression admirables. Après un début à la fois bouffon et acide (le dialogue entre Jean (Jean Gabin) et le gargotier sordide (Charles Granval), bijou brillant), voici l'espérance collective de la mise en commun par les cinq copains d’un gain inespéré à la Loterie. Volonté de rester une bande fraternelle, mais pas du tout de créer une utopie collectiviste : voilà ce que Duvivier a développé, alors que le Renoir (de l'époque ! ça bougera ensuite beaucoup !) aurait tiré dans un sens moralisant de lutte de classes.

Ce n'est pas la bêtise, ce n'est pas l'avidité bourgeoises qui démoliront l'utopie : bien plus simplement, c'est la grise logique triste de la vie. On a juste dépassé la première demi-heure du film, les compagnons restaurent le bistro des bords de Marne et on voit déjà que Jacques (Charles Dorat) est amoureux sans espoir d'Huguette (Micheline Cheirel), la fiancée de Mario (Raphaël Medina), le proscrit. Comme c'est un type loyal il va fuir. C'est la première désertion, survenue le lendemain de la tempête qui manque démolir la bâtisse, dont Jean (Gabin) dira plus tard que c'est la plus belle nuit qu'il ait jamais passée, à arrimer avec ses copains les tuiles qui s'envolaient sous la bourrasque.

Gina (Viviane Romance) a déjà fait son entrée dans le paysage et Jean, si lucide pour avertir Jacques du risque qu'il fait courir à la bande en reluquant Huguette, sera moins clairvoyant pour lui-même. Dès lors, la catastrophe est forcée, prévisible, évidente et on ne fait que danser sur un volcan. En sollicitant beaucoup les choses on pourrait presque dire que le film est un parfait décalque de la situation de la France de l'époque, que la pendaison de la crémaillère de la guinguette, c'est un peu l'insouciance joyeuse de l'été 36 et des premiers congés payés alors que les nuages noirs s'accumulent dans le monde. Et de fait la journée de fête s'achève sur la mort accidentelle de Tintin (Aimos) et le départ forcé en exil de Mario et d'Huguette.

Là où ça chantait dans tous les coins, maintenant on est tout seuls ; derrière ce que se disent Jean et Charles (Charles Vanel) seuls survivants de l'utopie, il y a la présence étouffante, obsédante de Gina follement désirée par l'un et l'autre. Et leur résignation, leur renoncement à la puissance vénéneuse de la femme les abuse-t-ils vraiment ? Cette femme-là, j'y tenais ! dit Jean à Charles alors qu'ils sortent tous les deux de chez la goule après avoir rompu avec elle. Il y a de l'amertume dans cette voix. Dès lors la fin, forcément la fin.

Ce scénario mélodramatique admirable ne suffirait pas de faire de La belle équipe le chef-d’œuvre qu'il est sans la puissance du réalisateur, dont on voit la patte dans toutes les orientations du film. La musique de Maurice Yvain, par exemple, qui ne se résume pas au célébrissime Quand on s'promène au bord de l'eau gambillé par Gabin suivi de l'ivrogne Raymond Cordy et accompagné par l'accordéon d'Adolphe Deprince ; c'est aussi la mélodie à la ligne ravissante qui survient dès que sont filmés les chatoiements de la rivière. C'est aussi la césure bien nette entre la noirceur de l'hôtel des débuts, bouge à l'architecture singulière et la fraîcheur des bords de l'eau, filmés comme un domaine enchanté.

Et c'est, naturellement, la qualité de la distribution, chaque acteur marquant profondément, éternellement son personnage, vedettes comme seconds rôles ou même silhouettes (Fernand Charpin, le brave gendarme Antomarchi, Jacques Baumer, l'affreux propriétaire Jubette, Marcelle Géniat, la grand-mère d'Huguette, Robert Lynen, le jeune frère de Tintin…).


Aimos, symbole de la vitalité, de la gouaille, de la générosité du populo est absolument parfait, tout autant que Jean Gabin et Charles Vanel qui tournent là un des plus grands rôles de carrières extraordinaires. Et comment résister à Viviane Romance, qui tient les hommes avec une rare puissance ensorceleuse ?

On f'ra des crêpes, y'aura du boudin !… (Tintin) ; C'était une belle idée… C'était trop beau pour réussir… (Jean). Tout est là.


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