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Sujet : La violence des jours communs


De Impétueux, le 16 juin 2015 à 16:21
Note du film : 4/6

Lorsque j'ai glissé le Bluray dans mon lecteur, après avoir lu sur la jaquette que j'en avais pour sept heures environ, au gré de huit épisodes de 45 minutes à peu près, je me suis demandé si, avec le beau temps qu'il y a en ce moment à Paris, je n'allais pas diluer le feuilleton sur plusieurs jours. Bernique ! En moins de quarante-huit heures, toute cette première saison de Broadchurch avait été engloutie sans qu'on puisse y trouver une rupture de rythme ou une décrue de l'intérêt.

Ah, c'est sacrément bien fait, cette histoire à prétexte policier (Qui a tué Danny Latimer, gamin d'une douzaine d'années, qu'on a retrouvé au pied d'une falaise de la petite bourgade de Broadchurch ?), une histoire qui, au fil des épisodes, grandit, s'enfle, va fouiller dans tous les coins de ce patelin tranquille du Dorset, dans le sud-ouest de l'Angleterre. Et naturellement, quand on fouille, on trouve.

Je n'ai plus en tête le romancier du 18ème siècle qui a imaginé la fiction d'un diable (ou d'un génie ?) qui soulève le toit des maisons pour montrer au lecteur les turpitudes qui se passent à tous les étages (en beaucoup plus grinçant que dans La vie, mode d'emploi de Georges Pérec). Au cinéma, la dissection d'un groupe social d'apparence tranquille est déjà sacrément acide dans Le corbeau de Clouzot ; et ce qui est sous-jacent (caché sous la pelouse, si j'ose dire) des façades léchées et tranquilles surgit dans Blue velvet de David Lynch.

Lynch, bien sûr. Comment ne pas songer à Twin peaks en regardant Broadchurch ? La vie paisible, ennuyeuse comme la pluie d'un dimanche britannique d'un patelin à la fois sans histoire et plein d'histoires, les coucheries cachées, la violence des rapports familiaux, les rancœurs dissimulées, les gens qui viennent s'établir en pensant qu'ils oublieront – qu'on oubliera ? – le lourd passé qu'ils traînent, les ambitions et les frustrations, les histoires qu'on cache aux parents, les endroits bizarres où on se réfugie, la sociabilité apparente et improbable et l'ennui omniprésent d'être enfermé dans l'hypocrisie de la province (ou du quartier : les grandes villes ne sont pas exemptes de cette maladie).

Broadchurch, qui est bien à mes yeux un feuilleton (puisque aucun épisode ne peut être regardé indépendamment de celui qui le précède ou qui le suit) et non une série (où des personnages récurrents résolvent à chaque fois une énigme différente) réunit tous les avantages du genre : un approfondissement continu des caractéristiques de chaque protagoniste, à qui on s'attache, pour qui on prend parti (ou, au contraire, qu'on rejette avec horreur) et une vision presque en temps réel des développements d'une enquête touffue et subtile. Tous les avantages, mais aussi tous les défauts : le réalisateur, dont l'objectif est de faire tourner le spectateur en bourrique, place son projecteur d'opprobre successivement sur tous les habitants de la bourgade, les accusant, puis les innocentant l'un après l'autre.

Ce qui fait qu'in fine, tous les suspects ayant été éliminés et étant devenus aussi sympathiques ou émouvants qu'ils étaient auparavant odieux ou insupportables, on est bien obligé de se dire que finalement l'assassin ne peut être que celui qu'on n'avait pas encore soupçonné.

C'est la limite du genre ; et finalement la révélation est beaucoup moins importante que la façon dont elle est amenée ; en gros, après avoir mis de côté tous les suspects, on comprend avant tout le monde qui a tué. Il est vrai qu'on peut encore ignorer les motivations et les circonstances et qu'on doit éliminer les énigmes qui subsistent ; c'est fait avec talent, même si le procédé est visible : dès qu'un protagoniste paraît être désigné à la vindicte du spectateur dès qu'il est sali par la rumeur ou la révélation d'anciennes turpitudes, presque aussitôt il est innocenté, lavé, rédimé par l'explication empathique des raisons de son comportement. Tous les soupçonnables désormais hors de cause, il ne reste donc plus finalement en lice que les insoupçonnables. Mais l'inventivité des scénaristes est à remarquer.

D'avoir choisi, pour mener l'enquête, le couple improbable et dissemblable formé par le capitaine Alec Hardy (David Tennant), ronchon, acharné, malade et le lieutenant Ellie Miller (Olivia Colman), sage mère de famille campagnarde, avec les oppositions et les animosités – puis, évidemment, les sympathies – que le clivage suppose est une idée facile, mais efficace. Comme est efficace et maîtrisée la collection des citadins mis en scène.

C'est filmé avec simplicité et vigueur, ça donne de l'ennui de la province anglaise une image que je suppose rigoureusement exacte, ça montre des plages où pour rien au monde on ne voudrait passer des vacances, au pied de falaises escarpées glaçantes, ça démontre, s'il en était besoin, que le tenace fumet de la rumeur suffit à massacrer des vies et que l'existence de chacun est beaucoup plus compliquée que la surface lisse des choses ne le laisse supposer.

Toutes choses qu'on sait mais qu'on aime se voir rappeler avec ce talent.


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