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Si non e vero...


De Impétueux, le 10 février à 18:17
Note du film : 4/6

Dieu sait si, depuis 1960, et l'adaptation télévisée réalisée par Claude Barma et l'enchantement du jeu de Daniel Sorano (disponible sur YouTube), Dieu sait si j'en ai vu, des Cyrano ! Au théâtre, Francis Huster et Jacques Weber, au cinéma, vue et revue, la version de Jean-Paul Rappeneau. Et le texte, lu et relu dans l'édition du Livre de poche avec tant de passion adolescente que j'en savais par cœur des scènes entières ; mais nous étions nombreux, c'est vrai, il y a un demi-siècle et plus qui aimions tant Roxane que nous aurions voulu ressembler à Bergerac – d'ailleurs personne ne m'a jamais dit vouloir ressembler à Neuvillette. Dieu sait si ce texte enchante et fascine et combien souvent, en famille, nous avons récité la tirade du nez où la Balade du duel qu'en l'Hôtel bourguignon, monsieur de Bergerac eut avec un bélître.

Mais je ne m'étais, je dois dire, jamais demandé comment Rostand avait écrit son chef-d'œuvre. Son seul et unique chef-d'œuvre, au demeurant, car L'Aiglon est démesuré et souvent ennuyeux, Chanteclerc absolument incongru et (presque) toujours ridicule. Je savais, bien sûr, que la pièce avait été un extraordinaire triomphe, un triomphe immédiat, tonitruant, éclatant qui a procuré à son auteur richesse, reconnaissance et célébrité. Mais j'ignorais tout à fait qu'avant ce succès, il avait tiré le diable par la queue et écrit d'autres pièces. J'ignorais tout autant qu'un auteur dont le nom ne me dit toujours rien, Alexis Michalik, avait rempli le Palais-Royal pendant deux ans grâce à un récit ingénieux et cavalcadant où était décrite la naissance et la première représentation de Cyrano.

Autant le dire tout de suite : de mon point de vue il aurait été bien préférable qu'Alexis Michalik se contentât – ce qui n'est déjà pas mal – d'avoir écrit ce grand succès. Et qu'il renonçât, surtout, à le mettre en scène au cinéma. Parce que, du pur point de vue cinématographique, ça ne va pas du tout : la caméra semble prise d'une danse de Saint Guy irrépressible, tourneboule, dévale des escaliers, fonce dans les hauteurs, se faufile à toute allure dans les couloirs, zoome sur les visages, dézoome à la même vitesse et fatigue l'œil du spectateur sans raison.

Entendons-nous bien : je ne suis pas un thuriféraire du plan fixe et une de mes plus belles émotions cinématographiques est certainement la première séquence du Plaisir de Max Ophuls (Il y avait bal, ce soir, au Palais de la danse…) où une caméra enchantée accompagne les viveurs, escalade les façades, s'insinue dans les recoins. Mais une fois cette virtuosité – parfaitement justifiée par le sujet – introduite, Ophuls calme le jeu. Michalik, comme beaucoup de réalisateurs d'aujourd'hui, sans doute grisés par la facilité d'emploi des dispositifs numériques et demeuré metteur en scène de théâtre ne parvient pas à concevoir que le rythme, indispensable au cinéma, n'est pas l'agitation. J'avais déjà remarqué cela avec les films, habituellement minables, de Patrice Chéreau, notamment La reine Margot.

Après que j'aurai dit qu'il m'a paru bizarre que le thème du Boléro de Maurice Ravel qui a été écrit en 1928 fût employé pour une pièce créée en 1897, il ne me restera pas beaucoup d'aigreur pour évoquer Edmond. Parce que, pour tout le reste, je me suis régalé. Spirituelle, habile, amusante, l'histoire va à belle allure. Comment le jeune Edmond Rostand, apprécié de Sarah Bernhardt (impeccable Clémentine Célarié) mais qui collectionne les fours, poussé par la nécessité, l'épée dans les reins, parvient à écrire en quelques semaines la pièce la plus éclatante du répertoire. Michalik a habilement mixé la réalité de l'histoire et de très agréables vaticinations qui donnent au personnage de l'auteur l'inspiration des scènes les plus célèbres de son œuvre. On se doute bien que ça n'est pas ainsi que l'écriture s'est passée, mais c'est représenté avec tant d'allégresse que ça passe très aisément la rampe.

Hommage particulier à la plupart des acteurs. Je ne suis pas tout à fait certain que Thomas Soliveres avait tout à fait les épaules et l'épaisseur pour interpréter le dramaturge ; mais tout le reste de la distribution, seconds rôles inclus (enfin ! des seconds rôles !) est excellente. Mention spéciale à Olivier Gourmet, qu'on savait grand acteur et qui, incarne là une des légendes de la scène française, Coquelin, est absolument superbe. Mais Lucie Boujenah est bien jolie et Mathilde Seigner bien meilleure que dans les horribles Camping.

On rit, on s'amuse, on retrouve avec bonheur les scènes qu'on aime, on sait que, comme tous le disent à Rostand à la fin de la Générale, Cyrano sera joué et aimé cent ans plus tard. Et cent-vingt ans après, ça continue. Et ça n'est pas près de s'arrêter.


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