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Tohu-bohu


De Impétueux, le 20 avril à 14:48
Note du film : 3/6

Il me semble que l'étrange Peter Greenaway a un peu disparu des écrans de la notoriété, après des débuts tonitruants éclairés par cette étrangeté même. Et aussi par le caractère noir, mordant, ironique, érotique, violent, dérangeant de ses films aux beaux titres énigmatiques (Meurtre dans un jardin anglais – 1982 -, Le ventre de l'architecte – 1987 -, Le cuisinier, le voleur, sa femme et son amant – 1989 -) et aux illustrations musicales de Michael Nyman.

À dire vrai, le réalisateur avait emprunté des voies assez tortueuses depuis la fin du dernier siècle, s'appuyant sur ses orientations personnelles, qui ne sont pas que cinématographiques, mais tout autant dirigées vers d'autres arts, en premier lieu la peinture, l'architecture, la musique, voire la calligraphie. Tout cela fait que ses films sont davantage des spectacles que des récits ; des spectacles dont la lenteur voulue, le hiératisme, la composition photographique, le jeu sur les couleurs ont au moins autant d'importance que l'intrigue ou le jeu des acteurs.

Dès lors il faut en manier avec précaution la vision, qu'on peut ne pas recommander à tous les yeux et les réserver à ceux qui ne craignent pas d'être décontenancés, voire choqués par des irruptions violentes de nudités assez complaisamment montrées, de sexualité brutale, voire de scatologie assumée.

Mais il serait abusif de confiner le cinéma de Greenaway à ça ; pas plus qu'à quoi que ce soit de prépondérant, au demeurant : on peut être, selon sa sensibilité, être séduit ou agacé par les jeux visuels proposés, les surimpressions, les défilements d'images, l'insertion de dessins et de gravures, le choix de couleurs mortes, la totale artificialité du théâtre d'opération, la composition méticuleuse du cadre, sa picturalité superbe.

On imagine qu'Hendrik Goltzius (Ramsey Nasr), authentique peintre et graveur hollandais du 16ème siècle, vient demander au Margrave d'Alsace (F. Murray Abraham) de subventionner son activité ; en contrepartie il gravera pour le potentat un livre de gravures érotiques inspirées de passages de l'Écriture sainte, avec l'aide de comédiens de la Compagnie du pélican qui l'accompagne dans ses pérégrinations.

Goltzius se propose de représenter plusieurs tabous sexuels par des sortes de tableaux vivants interprétés par ces comédiens : voyeurisme avec la découverte par Adam et Ève de leur nudité alors qu'ils sont chassés du jardin d’Éden, inceste avec Loth et ses filles fuyant Sodome dévastée par la colère de Dieu, adultère avec le roi David dérobant Bethsabée à son fidèle général Urie, pédophilie avec la femme du puissant Putiphar essayant de séduire le jeune esclave Joseph, prostitution avec Dalila, corrompue par les Philistins pour obtenir de Samson le secret de sa force et enfin nécrophilie avec la danse de Salomé en prix de la tête de Saint Jean Baptiste (ceci un peu tiré par les cheveux, si je puis dire).

Il y a naturellement un ton sarcastique envers l'Écriture, tenue pour un compendium d'horreurs, de massacres et de sexualités déviantes, discours un peu gratuit puisque la Bible n'a jamais été présentée comme un roman à l'eau de rose écrit par Walt Disney mais bien pour le récit de l'aventure humaine, avec ses errements monstrueux et ses réconciliations merveilleuses, au regard de la Parole divine. L'intérêt de Goltzius n'est évidemment pas là.

Le sein, la fesse (et même le braquemart) n'étant plus, depuis longtemps, denrées rares au cinéma, ce n'est pas là non plus qu'il faut chercher son plaisir. Mais bien plutôt sans doute dans la beauté souvent magique de la composition des images, des atmosphères et des couleurs ; presque toutes les séquences offrent d'admirables points de vue où s'harmonisent les architectures impressionnantes, la disposition des acteurs-spectateurs de la scène érotique représentée et le jeu des protagonistes-acteurs de cette scène.

Assurément, ça suffit largement à ne pas s'ennuyer ; est-ce que ça suffit à donner à voir un film convaincant ? Voilà une autre histoire.


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