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Pas un chef-d'oeuvre, loin s'en faut...


De Arca1943, le 22 janvier 2012 à 16:25
Note du film : 4/6

« C'est un film plaisant qui se révèle presque troublant et… meilleur qu'à sa sortie. En effet longtemps on a jugé invraisemblable cette histoire de clônage avant de voir la réalité dépasser la fiction. »

Ce que dit Verdun est vrai. Et je me rends compte (aujourd'hui, pas alors, car je suis très lent d'esprit) à quel point l'aspect science-fiction du récit imaginé par Ira Levin prend sa source, hélas, dans la réalité. Source comme dans Lebensborn (littéralement "source de vie" : encore ce sale langage euphémisant).

Nourrie entre autres par toute la dérive pseudoscientifique du XIXème siècle (anthropologie physique, polygénisme, craniométrie, physiognonomie et plus tard eugénisme), l'idéologie nazie renverse l'Homme, gueule dans la boue, c'est-à-dire qu'elle subsume la culture à la nature. Voilà ce qu'on pourrait appeler l'apogée, ou encore la conséquence ultime et horriblement logique, de la pensée raciale, de la notion même de race appliquée à tort à la diversité des peuples et des cultures, des nationalités, des civilisations : déjà en Allemagne, plusieurs décennies déjà avant le nazisme, des esprits fourvoyés prenaient déjà régulièrement le peuple allemand pour une soi-disant "race allemande", le peuple juif pour une soi-disant "race juive" et des Juifs allemands étaient pris pour un soi-disant "croisement de races", ou "mélange de sangs". Et on commence à identifier le fait d'être allemand, aussi cinglé que cela puisse être, par des traits physiques : les traits du visage, la couleur des yeux, etc.

Comme le montre bien l'historien Daniel Goldhagen (dont je rejette la thèse centrale développée dans Hitler's Willing Executioners mais qu'il vaut cela dit tout à fait la peine de lire), l'antisémitisme existait en Allemagne un bon demi-siècle avant que la notion de race arrive dans le paysage des idées, vers le milieu du XIXème siècle (et un peu partout dans le monde, pas seulement en Allemagne) via l'impact des pseudosciences susnommées, qui semblaient soudain donner la caution de la science à de très anciennes superstitions païennes. Mais (et là c'est mon grain de sel, pas celui de Goldhagen) dès lors que l'antisémitisme, qui évidemment était déjà une ignominie, devient racial, se nourrit et s'enfle à partir des notions de "race allemande" (bientôt race indogermanique ou aryenne) et de "race juive", c'est aussi à ce moment-là qu'il commence à devenir conspirationnel.

Car, j'en suis maintenant persuadé, le déterminisme biologique ou racisme produit cet effet sur l'esprit humain, étant donné qu'en prenant les peuples (mon peuple comme les autres peuples) pour de prétendues "races", je me mets du même coup à tenir les autres peuples pour inconnaissables puisque situés de l'autre côté d'une barrière physique, d'un obstacle héréditaire (qui en réalité n'existe pas). Du coup je ne peux plus qu'émettre des suppositions – désormais invérifiables – sur ces êtres mystérieux. Et toujours du coup, toujours selon moi : étant donné que je me balade du matin au soir et du soir au matin avec, vissée au fond du crâne, une conception de ma germanité qui est en réalité la négation la plus radicale du fait allemand (un fait de civilisation bien sûr, un fait historique et culturel acquis du vivant de chaque individu après son arrivée dans le monde, qui donc n'a jamais rien eu de naturel-biologique, qui n'est absolument pas racial, qui n'est aucunement transmis par le "sang"), alors je me sens oppressé par cette radicale négation du fait allemand sans jamais me rendre compte que c'est moi-même qui en suis porteur. Alors devinez à qui je vais attribuer cette négation, cette agression que je ressens confusément ? Et voilà, vous avez bien compris. Et vous comprenez aussi pourquoi la rhétorique nazie est spéculaire : c'est-à-dire qu'elle attribue aux Juifs – Juifs hautement imaginaires pour les raisons que nous avons vues – ses propres intentions : "Si les Juifs cherchent à déclencher une guerre mondiale pour exterminer le peuple aryen…" Vous allez retrouver cette rhétorique démente, avec toutes sortes de variations, dans de nombreux discours d'Hitler. J'affirme que ce délire de la persécution est causé par le déterminisme biologique lui-même. C'est sur le même pattern que la rhétorique grand-serbe, nourrie entre autres à la notion euphémisante d'"ethnie", accusait les Croates et Bosniaques d'entretenir l'intention secrète de commettre un nettoyage ethnique sur le peuple serbe. Et c'est là que l'expression "nettoyage ethnique", utilisée déjà en 1942-43 à l'époque des Tchetniks, a été réactivée : dans la propagande grand-serbe elle-même, à titre d'accusation lancée contre Croates et Bosniaques. Et c'est ce qui explique que les perpétrateurs grands-serbes s'intitulaient armée antigénocidaire de libération au moment même d'entreprendre un génocide. Rhétorique spéculaire engendrée (toujours selon moi) par les théories du sang. (Théories du sang auxquelles même le très fasciste Roberto Farinacci ne croyait pas, nous apprend l'historien Renzo De Felice, ce qui nous renvoie à la principale différence entre fascismo et nazismus : comme l'avait bien compris don Luigi Sturzo – bien que curé, un type très intelligent, je suis obligé de l'admettre ici du bout des lèvres – le marxisme écrase l'individu dans la classe, le fascisme dans la nationalité, le nazisme dans la "race" : tout totalitarisme écrase l'individu dans la catégorie, mais les trois catégories ne sont pas interchangeables et ne produisent pas les mêmes effets).

Bien que dans la réalité ce soit presque ça (car « l'homme réel n'existe qu'éduqué » – Benedetto Croce), ce n'est pas exactement que les races n'existent pas, hélas : en fait c'est pire que si elles n'existaient pas : c'est que la notion de race, transposition à la diversité humaine d'un schéma tiré de la zoologie, nous renvoie à ce que nous étions avant de devenir l'Homme, quand nous étions qu'un anthropoïde quadrumane, un morceau de nature parmi d'autres, avant notre "échappée hors de la nature" (comme l'appelle si justement l'antinazi Vercors). C'est aussi pour cela qu'une fois mort, posé sur l'acier inoxydable de la table d'autopsie, je ne suis plus canadien-français, je ne suis plus francophone (car les morts ne parlent pas !), je ne suis plus nord-américain, je ne suis plus latin, je ne suis plus ni Canadien en général ni Québécois en particulier (car les morts ne votent pas, du moins en principe), mais… je suis toujours d'une "race". C'est-à-dire que biomorphologiquement, j'ai toujours le même aspect physique, les mêmes traits physiques que je sois mort ou vivant. La "race" étant un fait de la nature, qui nous renvoie à l'anthropoïde quadrumane que nous étions avant notre échappée hors de la nature (échappée appelée aussi "civilisation"), elle existe indifféremment du fait que je sois vivant ou mort, car la nature comme dans les films de Terrence Malick est indifférente au fait que je sois vivant ou mort.

Comme le dit bien Zeev Sternhell, « le déterminisme biologique constitue le fond même du nazisme ». Cette idéologie entièrement établie sur la notion de race est donc mortifère à un degré inimaginable, puisque son projet insensé de retransformer l'Homme en bête, de ramener l'Homme dans la nature, revient à le ramener dans la mort, vu que l'Homme ne retourne pleinement à la nature que lorsqu'il meurt.

Ce clin d'oeil à Deliverance nous ramène à The Boys from Brazil. Les Lebensborn ou "sources de vie" étaient littéralement des élevages d'enfants tenus par les nazis comme étant de "race pure" ou de "sang pur" (race "nordique", race "germanique" ou "indogermanique", etc : ce bataclan démentiel était bourré de telles notions entièrement fictives). Souvent on avait éliminé leurs parents, par exemple des parents polonais "aux traits aryens" (craniométrie et physiognomonie, ici) qui avaient "trahi leur race" vu que devenus Polonais et pas du tout Allemands. Les femmes scandinaves, autre exemple, étaient fort convoitées en tant que procréatrices par les organisateurs du Lebensborn en raison de leur type physique et il y eu même des ordres aux soldats allemands dans les pays scandinaves les invitant à se reproduire avec les locales. (De toute évidence, ils n'avaient pas rencontré Noomi Rapace). La correspondance d'Himmler – avec un certain Ebner, notamment – est pleine d'échanges au sujet des Lebensborn. Il y eut toute une chaìne d'établissements du genre, pas seulement en Allemagne mais dans toute l'Europe envahie (dont un en France). Cette institution était censée servir au futur peuplement "aryen" (sic) du monde, le monde ayant été au préalable (si on se place dans la cervelle d'un nazi) désinfecté : source de vie renvoie bien sûr à source de mort.

Et donc, le projet de science-fiction attribué aux nazis dans The Boys from Brazil a beau être une invention sortie de l'imagination fertile du grand Ira Levin, il y a vraiment dans la vulgate nazie, aussi cinglé et loin de l'humanité que cela puisse paraître, une sorte de "vraisemblance" à concevoir l'idée loufdingue attribuée à Mengele (joué par Gregory Peck dans un spectaculaire contre-emploi).


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De verdun, le 9 janvier 2012 à 22:45
Note du film : 4/6

… Mais étrangement c'est un film que j'adore revoir de temps à autres.

Ce n'est pas forcément le meilleur film de Schaffner, réalisateur sous-estimé, ayant connu une fin de carrière plutôt difficile mais auteur de films inoubliables comme The best man, La planète des singes, Patton, Le seigneur de la guerreou l'île des adieux. Ce serait même d'une certaine manière "le début de la fin".

C'est le type même du film qui a le défaut de ses qualités: on peut refuser Gregory Peck en Mengele comme on peut saluer une composition inhabituelle qui élargit son registre, on peut admirer Laurence Olivier comme on peut trouver qu'il en fait des tonnes, on peut aimer le caractère débridé du récit mais personnellement je regrette que la traque des anciens nazis n'ait pas donné matière à un film plus sérieux dans le style de The Odessa File.

Malgré ses limites, c'est un film plaisant qui se révèle presque troublant et… meilleur qu'à sa sortie. En effet longtemps on a jugé invraisemblable cette histoire de clônage avant de voir la réalité dépasser la fiction. Et puis finalement, le scénario d'un film comme Jurassic Park présente un postulat similaire mais en remplaçant Hitler par des dinosaures. Mais le film est aussi en prise avec son époque car on y traque Mengele, personnage effroyable qui était sans doute toujours en vie au moment du tournage..

La mise en scène est d'une grande efficacité même si le film privilégie l'action au détriment du mystère:il serait intéressant que je lise le livre d'Ira Levin, auteur à succès souvent adapté à l'écran pour me faire une idée de la chose…L'utilisation de lieux de tournage très divers donne beaucoup d'épaisseur au film.

La partition de Jerry Goldsmith est des plus majestueuses.

Un vrai regret commun à beaucoup de films qu'il a tournés après La chute de l'empire romain: James Mason occupe un rôle trop bref.


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