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Sujet : Vers l'Orient compliqué


De Impétueux, le 11 novembre 2014 à 14:10
Note du film : 4/6

C'est très curieux, cette carrière de Régis Wargnier, dont le troisième film, précisément Indochine, en 1992, fut un grand succès public et critique (Oscar du meilleur film étranger, cinq Césars), qui réalisa ensuite, en 1999, un très intéressant Est-Ouest, avec Sandrine Bonnaire et Oleg Menshikov, à nouveau renommé pour l'Oscar, mais qui, depuis lors, n'a plus tourné grand chose… ou, en tout cas plus avec la même réussite.

Indochine, qui réunit une très belle distribution et de gros moyens est un livre d'images un peu trop décoratif pour être pleinement convaincant et on a même souvent l'impression que Wargnier, grisé par la largesse de la production, se fait plaisir, dans la sorte de concours d'élégance qu'il présente. Pour les actrices (Catherine Deneuve semble constamment sortie d'une revue de mode 1935 et Dominique Blanc ne lui cède presque en rien là-dessus ; et les actrices vietnamiennes de l'aristocratie sont également sublimement vêtues), mais aussi pour les acteurs : les marins semblent continuellement porter leur tenue de parade et les civils sont habillés d'alpaga et de lin des meilleurs faiseurs. Je veux bien que la vie aux colonies ait amené, dans les grandes villes, à singer de façon presque caricaturale les habitudes et comportements parisiens, mais tout de même…

Le récit, d'un manichéisme un peu primaire (les Vietnamiens sont animés de nobles sentiments, les Français sont d'affreux exploiteurs), est d'un romantisme échevelé. Comme il s'étend sur 2h40, il n'est pas dénué de poncifs sentimentaux et de ces improbables hasards qui sont le ressort éternel des mélodrames (le bel officier intransigeant Jean-Baptiste/Vincent Pérez aimé à la fois par Éliane/Catherine Deneuve et sa fille adoptive Camille/Linh Dan Pham ; et, d'ailleurs, le hasard – sanglant – qui, met en présence Jean-Baptiste et Camille) ; c'est plutôt bien fait et, grâce à la magnificence des décors, on se laisse sans difficulté porter par l'histoire, mais les personnages n'ont pas assez de substance, ni d'épaisseur pour attacher vraiment.

À l'exception notable, très notable de Jean Yanne qui interprète le rôle de Guy Asselin, directeur subtil de la sûreté coloniale et amoureux perpétuel sans espérance de la riche propriétaire Éliane/Deneuve. Brutal, cynique, autoritaire, il est le seul, dirait-on à se rendre compte de ce qui se passe et à essayer de retarder l'inéluctable, c'est-à-dire la fin de l'influence française dans ces terres incertaines et étranges de l'autre côté du monde. Mais a-t-on déjà vu médiocre Jean Yanne, même lorsqu'il interprétait des rôles moins denses ?

Que dire d'autre ? Que la baie d'Along est extrêmement photogénique et que la pluie chaude et la touffeur du brouillard, la fumée des bâtonnets d'encens et les boules d'opium qui grésillent sur les pipes des fumeries sont des avantages esthétiques certains. Mais insuffisants.


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De Arca1943, le 11 novembre 2014 à 16:12
Note du film : 4/6

«Le récit, d'un manichéisme un peu primaire (les Vietnamiens sont animés de nobles sentiments, les Français sont d'affreux exploiteurs)…»

Sans doute que j'aurais rendu les personnages Vietnamiens moins vertueux, car «la vertu à l'écran est ennuyeuse» (Dino Risi), mais pour ce qui est des Français, que voulez-vous, il est un peu normal de représenter ainsi des envahisseurs.

Ainsi Leonardo Sciascia explique-t-il la grande popularité, dans la Sicile des années 50-60, des fascicules de La chanson de Roland que des démarcheurs vendaient de porte à porte parmi les photo-romans et autres almanachs: parce que des siècles après la fin de la colonisation arabe en Sicile, les Siciliens l'avaient encore sur le cœur et donc aimaient bien cette histoire où des Maures se font massacrer.


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De Impétueux, le 11 novembre 2014 à 23:20
Note du film : 4/6

Nous avons déjà parlé maintes fois de ce sujet, cher Arca et je pense comme Montherlant dans Le maître de Santiago que Les colonies sont faites pour être perdues. Mais il est de la nature de l'homme occidental d'aller voir ailleurs si l'herbe est plus verte. Et souvent de s'installer de bonne foi dans la crique découverte…

D'ailleurs, si colonies il n'y avait pas eu, vous, ami Québécois seriez citoyen de notre vieux Continent, ce qui assurément ne le déparerait pas, mais n'auriez pas pu faire profiter le Nouveau monde de tout l'éclat de vos talents…


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De DelaNuit, le 12 novembre 2014 à 14:47
Note du film : 6/6

Indochine est un film ouvertement romanesque, avec la beauté des images, décors, costumes, les grands sentiments, les figures archétypales et la toile de fond historique attendus pour ce genre de grand spectacle. On peut aimer ou non mais on ne saurait le reprocher à ce film puisque c’est précisément son objet.

Pour ce qui concerne son prétendu manichéisme, je ne suis pas d’accord. Si on peut parler de manichéisme caricatural pour un certain nombre de films historiques des années 50 basés sur une opposition entre gentils chrétiens vertueux et méchants païens débauchés (ce en raison de l’idéologie religieuse qui prévalait à l’époque), on en est bien loin ici.

Au contraire, les personnages principaux d’Indochine ont tous leur part d’ombre et de lumière. Eliane (Catherine Deneuve) est belle, élégante, volontaire, courageuse… mais aussi dure, froide, intransigeante… Jean-Baptiste (Vincent Perez) est idéaliste mais tout aussi rigide. Tous deux passionnés pour le meilleur comme pour le pire. Cette dualité amour / haine trouve son expression visuelle dans la scène de la double gifle, après qu’Eliane a déclaré qu’avec Jean-Baptiste la souffrance fait partie de l’amour et qu’il l’a en retour traitée de rapace qui achète et saigne les hommes comme les arbres. Un peu plus tôt dans le film, Yvette avait déjà lancé à Eliane : « C’est pas beau d’être si beau quand on n’a pas de beauté ! »

Camille (Linh Dan Pham) représente l’innocence blessée. On suit son périple dans des paysages grandioses, son cheminement qui la conduira à lutter pour la liberté de son pays. Mais à quel prix ? Le sacrifice de sa famille… Yvette (Dominique Blanc) est aussi touchante que superficielle et Guy (Jean Yanne) aussi cynique que réaliste. Chaque personnage est ainsi en demi-teinte. On est loin de l’opposition caricaturale entre la pure Lygie et le monstre Néron dans Quo Vadis !

L’absence de manichéisme du film est bien exprimée par la tante de Camille dans sa discussion avec Eliane : « Je ne comprendrai jamais les histoires d’amour des français : elles sont pleines de souffrances et de fureur. Elles ressemblent à nos histoires de guerre… Je vous ai pourtant dit le secret : l’indifférence… »

C’est ainsi que l’apparente réserve des personnages secondaires indochinois tient à leur culture et leur spiritualité. Pétris de philosophie boudhiste, ils endurent avec détachement ou attendent patiemment que le vent tourne. Ils obéissent à l’occupant en apparence, mais le film les montre aussi en contrebandiers (les occupants du sampan), en révolutionnaires discrets fomentant des troubles depuis des lieux retirés, en saltimbanques véhiculant des idées subversives par des spectacles costumés, en fanatiques meurtriers…

Quant à la présence française en Indochine, elle suscite chez le spectateur autant de nostalgie que de critiques. La scène finale montrant Catherine Deneuve casser son talon d’Achille symbolise à elle seule l’esprit du film, mêlant les opposés comme le Yin et le Yang de la tradition asiatique : force et faiblesse, dureté et sensibilité… critique et nostalgie.

Cette scène répond à la voix off du prologue, qui dès le début bat en brèche l'idée d'un manichéisme finalement propre à la culture occidentale en remettant en question les couples que l'on croyait immuables : "les hommes et les femmes, les humains et les dieux, la colline et la plaine, l'Indochine et la France…"


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De Impétueux, le 12 novembre 2014 à 17:25
Note du film : 4/6

Oh, mais DelaNuit, je n'évoquais du manichéisme que dans la peinture des rapports colonisateurs/colonisés. Je conviens volontiers que, pris individuellement, les personnages sont nuancés ! De chaque côté, d'ailleurs, puisque Camille se prive volontairement de retrouver son fils…

J'admets aussi que ma note est un peu basse et je la relève de 3 à 4. Vu à sa sortie au Grand écran Italie, le film m'avait enchanté par son déferlement de couleurs et de péripéties. À la nouvelle vision, les ficelles se voient plus aisément…


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