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Forum : Le Troisième homme

Sujet : Critique


De AlHolg, le 16 mars 2003 à 00:00
Note du film : 5/6

"Tout le monde doit être prudent dans une ville comme celle-ci."

Lumières et ombres

Considéré à juste titre comme un classique du 7e art, Le Troisième Homme est un chef-d'œuvre visuel, proche, sur ce plan, du Odd Man Out du même réalisateur. Le film bénéficie, en outre, d'un scénario intéressant et bien construit, tant sur le plan historique que dramatique, d'une jolie distribution et est rythmé par une étonnante musique qui crée spontanément la réminiscence (comme cela fonctionne pour la plupart des classiques).
Fondé sur une histoire, devenue par la suite un roman, de Graham Greene (avec lequel Carol Reed a créé The Fallen Idol), le film se déroule dans le Vienne de l'après-guerre, la ville découpée en zones alliées (américaine, anglaise, française, russe autour d'une zone internationale) portant les cicatrices des combats récents. Joseph Cotten interprète Holly Martins, un modeste écrivain américain qui, venu rendre visite à son meilleur ami, Harry Lime, apprend que ce dernier est récemment décédé à la suite d'un accident. Il arrive, d'ailleurs, juste à temps pour assister à son enterrement. Martins décide alors d'enquêter sur cette mort qui se révèle mystérieuse et, au gré de rencontres, est happé dans un monde inquiétant où passions et trahisons viendront remettre en cause sa propre moralité.
L'utilisation de la ville occupée par les alliés crée une constante sensation de perte, de chaos. La trahison est le thème principal du film : celle de l'amour, celle de l'amitié ou celle de l'éthique social. Ce thème est associé à ceux de la précarité et de l'incommunicabilité (ou l'incompréhension). Chaque personnage est d'abord présenté sous un jour plutôt favorable pour mieux être dévalorisé par la suite. Le film est sans pitié pour ses personnages, aucun ne peut se prévaloir d'un statut de héros. Certains ont vu dans le portrait peu flatteur du personnage principal une réaction face à l'intervention américaine pendant la seconde guerre mondiale, voire une représentation du cinéma hollywoodien.

Vienne apparaît dans le film comme un personnage à part entière, une espèce d'animal blessé qui corrompt les humains, mais préserve dignement sa beauté – son architecture chargée, presque baroque dans ce contexte, notamment. La ville, en partie en ruine, se prête parfaitement à un roman noir et surtout à la sublime photographie en noir et blanc de Robert Krasker. Chaque image joue habilement avec le contraste et les angles (plongée et contre-plongée, diagonales) pour créer une notion de difformité et de beauté ; Vienne sert ainsi de métaphore au personnage d'Harry Lime. L'approche esthétique est tellement poussée que chaque scène pourrait être décomposée en une collection de photos en noir et blanc. Krasker photographie Vienne la nuit et en chasse les ombres et les formes à la manière d'un Brassaï arpentant Paris avec son appareil.
Les comédiens ont tous été méticuleusement choisis, pour leur capacité expressive (soulignée, voire sublimée, par le noir et blanc) et, bien sûr, pour leur qualité. Joseph Cotten, un acteur hitchcockien et wellesien, est parfait en américain falot et bravache, perdant lentement ses illusions. Alida Valli compose un être vulnérable (une actrice tchèque et la maîtresse de Lime), en évitant de développer le glamour d'une couverture de magazine de mode, si courant dans les productions de cette époque. La courte interprétation d'Orson Welles est un pur régal. L'acteur joue, lui aussi, sur les contrastes et crée, avec talent et habileté, un personnage cynique dégageant à la fois fascination et répulsion. D'abord réticent à figurer dans la distribution, Welles imposa si bien son inquiétant personnage qu'on lui prêta longtemps la paternité occulte du film. Il est, en tous cas, l'auteur d'une partie de ses dialogues. Les autres acteurs ou figurants se révèlent également très convaincants.
Sur le plan purement cinématographique, certaines séquences sont restées dans la mémoire collective : celle de la grande roue ou encore celle de la fameuse poursuite dans les égouts, figurant ce monde souterrain qui a fait main basse sur la ville. L'entrée du personnage d'Orson Welles est l'une des plus magistrales de l'histoire du cinéma. Un simple rayon de lumière, quelques notes de musique et un sourire allusif suffisent à troubler et dérouter profondément le spectateur. Sans oublier, bien sûr, la fameuse séquence finale avec son plan immobile «accidentellement long». Anton Karas, que Carol Reed découvrit dans un restaurant viennois, composa une bande originale pour cithare insolite et obsédante qui contribua largement à la renommée du Troisième Homme et à l'étrangeté de l'ambiance du film.
Le réalisateur a rassemblé pour son film des éléments particulièrement forts (histoire, acteurs, photographie et musique) mais a surtout réussi à créer une osmose entre ces éléments, ce qui explique vraisemblablement son succès et son «classicisme». (Màj le 22 mai 05)


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De Impétueux, le 25 juin 2006 à 13:49
Note du film : 5/6

Je vois mal (mais je vais essayer tout de même) ce que je pourrais ajouter à la lumineuse critique d'AlHolg, excellente en tous points et absolument complète, puisqu'elle traite tous les charmes vénéneux de ce Troisième homme qui, en plus d'être un excellent film est un de ces films mythiques qu'on connaît presque avant de les avoir vus ! Le thème musical, joué à la cithare par Anton Karas, est même si célèbre qu'il avait été choisi pour être celui de la défunte et révérée Canal+ classique et je doute que quiconque puisse dire qu'il ne l'a pas entendu.

Cela dit, cette musique, vite obsédante et singulière, qui tresse un pont musical entre l'Occident et l'Orient, c'est-à-dire Vienne, où se rencontrent les influences des deux parties de l'Europe, n'est pas le seul atout du film.

Je ne suis pas extrêmement convaincu par le scénario de Graham Greene, qui me paraît tordu, compliqué, assez mal fichu et qu'on devine avoir été écrit pour le service des images. Car la vraie vedette du film, au delà des acteurs, c'est naturellement la ville dévastée, cinq ans après la fin de la guerre et une ville qui porte en elle avec une tristesse désespérée, dont elle ne peut se remettre, le deuil de l'empire austro-hongrois, de sa grandeur passée, de capitale alternative du monde, avec Paris. Une ville tombée, en 1938, dans la sidération du Diable, alors que rien de son passé, de sa culture et de son intelligence ne pouvait aller de pair avec les démons de la Germanie.

Et Carol Reed la firme en donnant à la moindre pierre, à la moindre place, au moindre immeuble des allures angoissantes, troubles, oppressantes grâce à une utilisation subtile des ombres et des lumières mais aussi des angles de prise de vue décalés, obliques, infléchis, grâce à l'usage virtuose de la profondeur de champ qui rend inquiétantes les scènes les plus banales, par exemple les conversations d'Holly Martins (Joseph Cotten) et du concierge (Paul Hörbiger), qui font songer aux meilleurs plans du Locataire de Roman Polanski.

Tout se fait sous le signe de l'attente et de l'ambiguïté. Holly Martins, écrivain médiocre et fauché arrive à Vienne à l'appel de son vieil ami Harry Lime dont il apprend d'emblée qu'il vient de mourir dans un accident de voiture. Mais Lime (Orson Welles), trafiquant de pénicilline, n'est pas mort et son absence va habilement emplir les deux premiers tiers du film ; son visage, éclairé par une fenêtre qui s'allume, n'apparaîtra dans un plan célèbre qu'au bout d'une heure. Ambiguïté et faux semblants : Holly se trompe plusieurs fois en appelant Callaghan l'officier de la police militaire britannique Calloway (Trevor Howard) ; Anna Schmidt (Alida Valli), la maîtresse de Lime, de son côté, confond plusieurs fois Holly et Harry. Et c'est dans le réseau des égouts de Vienne, calque inversé de la voirie de surface, que se passe la poursuite finale qui voit la mort de Lime.

Quel éclairage supplémentaire apporter, ensuite ? Eh bien peut-être celui-ci qui renforce encore l'expression de malaise et de trouble ambigu apportée par ce film témoin d'une époque et d'une ville incertaines : lors de la conversation (au pied de la grande roue du Prater) entre Holly Joseph Cotten et Harry (Orson Welles), celui-ci assène à celui-là un délicieux L'Italie sous les Borgia a connu trente ans de terreur, de meurtres, de sang mais ça a donné Michel-Ange, Léonard de Vinci et la Renaissance. La Suisse a connu la fraternité, cinq siècles de démocratie et de paix et la seule chose qui en est sortie, c'est le coucou !.

Cynique, mais peu contestable, non ?

D'où le malaise…


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De AlHolg, le 25 juin 2006 à 20:16
Note du film : 5/6

Cette citation est tout à fait pertinente car elle traduit assez bien le cynisme désabusé du personnage d'Harry Lime et du film en général.


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