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Forum : Fear and Desire

Sujet : Effraction


De Impétueux, le 16 janvier 2013 à 15:40
Note du film : 3/6

J'ai eu un peu peur, en glissant le DVD dans mon lecteur, de commettre une profanation. J'exagère. Mais en tout cas d'entrer par effraction dans une œuvre dont son auteur ne souhaitait pas qu'elle fût comptée au rang de ses films, jugeant que c'était là un simple essai sans intérêt et sans lien avec le reste de sa filmographie.

Kubrick avait-il raison en rachetant systématiquement les copies de Fear and Desire pour que son premier long métrage (moyen métrage, en fait : 61 minutes) ne soit pas diffusé ? Ses ayants droits ont-ils eu raison de s'asseoir sur les volontés du réalisateur ? On glosera là-dessus à l'envi. Toujours est-il que, puisque le DVD existait, il me semblait impossible de ne pas le regarder puisque j'ai placé de longue date le cinéaste au plus haut sommet de mon Panthéon cinématographique.

Cela exposé, que dire de Fear and Desire ? Honnêtement, on n'approche pas là si l'on n'est pas un fervent thuriféraire de Kubrick. Et si l'on n'appartient pas à cette Église d'amateurs absolus, on peut fort bien se passer de voir un film qui n'est pas inoubliable en tant que tel. Si l'on fait partie de la cohorte, en revanche, ces prémisses sont bien intéressantes et l'ébauche ne manque pas d'enseignements.

D'abord que, si doué qu'on puisse être, on n'entre pas si facilement que ça, avec autant d'ambition dans l'art majeur qu'est le cinéma (J'entends par art majeur un art qui fait appel simultanément à plusieurs autres domaines artistiques et littéraires). On sait que Kubrick a commencé sa carrière comme photographe (il avait 16 ans lorsqu'il a vendu à Look son premier cliché réalisé lors de la mort de Roosevelt). Son sens de la composition, son art du cadrage, sa façon de placer le regard du spectateur dans des angles inédits ont de tout temps été une des caractéristiques de son travail. Mais le cinéma, c'est davantage : c'est notamment le mouvement, la fluidité du jeu de la caméra, sa souplesse d'intervention, sa capacité à recréer la vie animée.

Dans Fear and Desire, on n'est pas encore à ce niveau : Kubrick abuse des images statiques, des gros plans de visages par exemple ; il y a des contre-plongées intéressantes, mais cinématographiquement un peu inutiles, un peu vaines : on voit que le réalisateur apprend son métier, se fait la main. Il apprend d'ailleurs très vite parce que son œuvre suivante, Le baiser du tueur sera presque débarrassée de ce côté un peu scolaire que les scènes d'action (le match de boxe, le combat dans l'entrepôt de mannequins) seront parfaitement réussies.

Comme le film a été tourné avec des moyens très modestes, on ne peut pas lui en vouloir d'être un peu répétitif, un peu longuet, par moment, malgré sa brièveté et d'apparaître assez sommaire par rapport, naturellement, aux films de la maturité (on peut retrouver dans Full Metal Jacket certains des thèmes qui sous-tendent Fear and Desire ; il serait même amusant d'en entreprendre la recension). On peut, en revanche, reprocher à bon endroit des moments très verbeux, beaucoup trop ambitieux par rapport à la modestie nécessaire dans ces conditions : les films de Kubrick n'ont jamais été des films de dialogues : en tout cas ce n'est pas là leur qualité première. Là, les monologues alternés du soldat Mac (Frank Silvera) et du général ennemi (Kenneth Harp) que Mac va abattre sont à la limite inférieure du ridicule.

À noter une extrême rareté chez Kubrick : une séquence sensuelle, lorsque la jeune fille capturée et liée à un arbre lèche dans la main de Sidney (Paul Mazursky) qui la tient prisonnière, l'eau qu'il lui donne à boire. Chez un des cinéastes les plus extraordinairement puritains qui soient, ce genre d'émotion érotique est rarissime (et, à dire vrai, je n'en vois pas d'autre).

Fear and Desire, maladroit, quelquefois prétentieux ne peut donc être regardé qu'en ayant en tête qu'un génie absolu du cinéma vient de naître. Qu'il lui faudra encore plusieurs essais et un perfectionnement graduel de ses ébauches pour aboutir à la veille de sa mort à la perfection glacée d'Eyes wide shut.


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