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Sujet : Enfin un peplum adulte !


De DelaNuit, le 15 janvier 2010 à 11:29
Note du film : 5/6

Enfin un « peplum » adulte, devant lequel devraient logiquement se précipiter tous ceux qui sur ce forum ont critiqué négativement des films tels que Troie/Troy, jugés trop décevants car trop focalisés sur les images et l'action et pas suffisamment sur le fond…

Ici, c'est tout l'inverse : un film qui fait réfléchir, mais n'exclut pourtant ni les belles images ni les scènes de foule ou d'action.

Nous voici à Alexandrie à la fin du 4ème siècle de notre ère. Les personnages principaux sont la femme philosophe et scientifique Hypatie ou Hypatia, professeur à l'université de la Grande Bibliothèque, et deux de ses soupirants/admirateurs, dont l'un, de bonne famille, deviendra préfet de la ville et reniera sa religion par arrivisme, tandis que l'autre, un esclave en quête de liberté, rejoindra les rangs des chrétiens, sans pour autant approuver leur fanatisme.

Autour d'eux, c'est l'effervescence. La foi chrétienne, d'abord considérée dans l'Empire romain comme une secte dangereuse et séditieuse, a fait tellement d'émules dans la population parmi les laissés pour compte du système (notamment les pauvres, les esclaves), qu'elle s'est énormément développée et a fini par toucher les classes les plus élevées de la société. L'empereur, trouvant dans ce monothéisme dont il serait le souverain pontife, l'occasion de récupérer tout le pouvoir dans ses mains, et de ne plus en laisser une miette aux clergés multiples des différents cultes de l'Empire, a fini par s'y rallier.

Partout dans l'Empire, les païens, fidèles aux cultes plusieurs fois millénaires de leurs ancêtres, et à la logique d'une spiritualité exprimant la diversité du monde, sont mis en difficulté par les chrétiens de plus en plus déterminés à en finir avec ces anciennes traditions qu'ils abhorrent.

Or, les chrétiens n'apportent pas seulement avec eux la nouvelle idée d'un dieu unique (pas si nouvelle que cela d'ailleurs, car des philosophes païens avaient déjà exprimé que leurs dieux multiples pouvaient très bien n'être que des visages différents d'une entité unique)… Ils apportent aussi l'idée d'un dogme indiscutable et irréfutable… qui s'oppose donc aux recherches philosophiques et scientifiques… ainsi qu'une conception encore plus machiste qu'avant de la société et de la place des femmes.

Hypatia, femme, philosophe et scientifique, que son père (Michael Lonsdale a voulue libre, n'a plus vraiment sa place dans ce nouveau monde… Elle assiste, impuissante et atterrée, à la montée des haines entre les différentes religions, les chrétiens provoquant les païens jusqu'à l'affrontement des deux clans… et quand l'empereur donne raison aux premiers, à la mise à sac de l'université et de la grande bibliothèque d'Alexandrie, lieu de culture rayonnant sur le monde… de ses derniers feux.

On pense à Cléopâtre de Mankiewicz, fulminant devant César, dont l'armée avait déjà (par inadvertance cette fois) incendié ce lieu mythique : « Comment oses-tu mettre le feu à ma Bibliothèque ? ! Tu peux jouer les conquérants tant que tu veux, puissant César, viole, tue, pille, démolis les pyramides, rase les cités… Mais ni toi ni aucun autre de tes barbares n'a le droit de détruire une seule pensée humaine ! »

On pense à Samara (Lana Turner), grande prêtresse d'Astarté, déesse phénicienne de l'amour, faisant face à la foule déchaînée venue démolir son temple païen aux idoles bestiales, dans Le fils prodigue de Richard Thorpe… (dont on attend toujours le dvd, ceci dit en passant)

Mais c'est bien la première fois qu'un film de cette ampleur met en avant de façon aussi évidente le fanatisme vecteur d'obscurantisme de certains chrétiens à cette époque ! Cela a fait grincer bien des dents. Certains spectateurs ont parlé d'un manichéisme manquant de subtilité. Curieusement, le manichéisme dérange beaucoup moins de monde lorsque, dans Quo Vadis ? ou Les dix commandements par exemple, on nous montre de gentils chrétiens vertueux épris de fraternité et de méchants païens débauchés et perfides ! ce que c'est que d'avoir des habitudes de pensée…

Ayant vu le film, je ne le trouve pas si partisan que ça. Les religions (païenne, juive ou chrétienne) ne sont pas critiquées en elles mêmes, ce qui nous est montré comme déplorable, c'est le fanatisme et le goût du pouvoir, qui conduit aux pires conséquences…

Un évêque chrétien, qui fut d'ailleurs autrefois un élève de l'héroïne, lui exprime d'ailleurs qu'il la considère comme une chrétienne de coeur, bien qu'elle ne soit pas baptisée, puisque ses valeurs sont des valeurs d'humanité et de fraternité. Elle lui répond qu'une énorme différence les distingue toutefois : il ne peut remettre en question son dogme, tandis qu'elle se doit de douter et de chercher, et ne peut adhérer à une vérité toute faite.

Un sujet pas si loin de nous. L'extrémisme religieux demeure d'actualité… Comment ne pas penser par exemple aux fanatiques talibans dynamitant les Boudas d'Afghanistan, devant des visages des anciens dieux martelés sur les murs et les colonnes de la Bibliothèque ? Le sujet est courageux et nous concerne tous…

Les images sont superbes : les rues d'Alexandrie, son "Sérapeum" (temple de Sérapis et Isis), sa bibliothèque, son phare… sont magnifiquement reconstitués. Quant à l'actrice principale, Rachel Weisz, elle est époustouflante de naturel, de profondeur et de crédibilité.

Reste la question de la réalisation du film, qui n'emportera pas tous les suffrages. Amenabar tente de trouver un équilibre entre une œuvre romanesque avec passion et fracas, et un presque documentaire sur les événements de l'époque. Pas évident à trouver, cet équilibre…

Et puis, là où la plupart des films historiques épiques rythment leur récit par des scènes spectaculaires de batailles, processions, danses, Agora nous présente plutôt des digressions sur le mouvement des astres… où des mouvements de caméra montrant d'en haut les humains en effervescence comme des insectes… On ne peut pas dire que le réalisateur recherche la facilité ! En somme, un film de genre mais aussi un film d'auteur.

Voici à mon avis un film qui n'est peut-être pas un chef d'œuvre, sans doute trop personnel pour plaire au grand nombre, mais qui mérite amplement le détour !


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De Arca1943, le 19 octobre 2010 à 04:04
Note du film : 5/6

Note : 5,5

J'en aurais, des kilomètres à dire sur ce peplum de haut vol où s'entrecroisent avec aisance des thèmes spirituels, philosophiques, politiques et scientifiques. L'histoire d'Hypatie d'Alexandrie correspond à un point tournant de la civilisation : parce qu'après la lapidation d'Hypatie – philosophe, mathématicienne et astronome, spécialiste de la géométrie des sections de cône – par les moines fanatiques de Saint Cyrille, en 415 après Jésus-Christ, maints scientifiques et philosophes quittèrent Alexandrie pour des contrées moins hostiles à l'intelligence et au savoir. C'en fut fait du rayonnement d'Alexandrie mais de façon plus générale, cette "fuite des cerveaux" annonçait le durable déclin intellectuel de l'Occident.

Les travaux d'Hypatie ne nous sont connus qu'indirectement, car ils ont tous disparu dans l'incendie de la bibliothèque d'Alexandrie. Ce qui justifie d'autant les scénaristes dans leur très séduisante spéculation : ce n'était pas pour des prunes qu'Hypatie d'Alexandrie travaillait sur la géométrie des sections de cône, donc les figures de l'hyperbole, de la parabole, de l'ellipse… car alors… eurêka ! Ptolémée n'a plus qu'à aller se rhabiller ! Archimède se trouve une chouette frangine !

Rachel Weisz rayonne au propre comme au figuré sur ce film magnifique.

Dans L'histoire ecclésiastique (440) par l'historien chrétien Socrate le Scolastique, on peut lire ceci :

« Il y avait à Alexandrie une femme du nom d'Hypatie ; c'était la fille du philosophe Théon ; elle était parvenue à un tel degré de culture qu'elle surpassait sur ce point les philosophes, qu'elle prit la succession de l'école platonicienne à la suite de Plotin, et qu'elle dispensait toutes les connaissances philosophiques à qui voulait ; c'est pourquoi ceux qui, partout, voulaient faire de la philosophie, accouraient auprès d'elle. La fière franchise qu'elle avait en outre du fait de son éducation faisait qu'elle affrontait en face à face avec sang-froid même les gouvernants. Et elle n'avait pas la moindre honte à se trouver au milieu des hommes ; car du fait de sa maîtrise supérieure, c'étaient plutôt eux qui étaient saisis de honte et de crainte face à elle. »

Mais voici la suite de l'histoire par Jean de Nicée (7ème siècle) :

« « En ces temps apparut une femme philosophe, une païenne nommée Hypatie, et elle se consacrait à plein temps à la magie, aux astrolabes et aux instruments de musique, et elle ensorcela beaucoup de gens par ses dons sataniques. Et le gouverneur de la cité l'honorait excessivement; en effet, elle l'avait ensorcelé par sa magie. Et il cessa d'aller à l'église comme c'était son habitude…. Une multitude de croyants s'assembla guidée par Pierre le magistrat – lequel était sous tous aspects un parfait croyant en Jésus-Christ – et ils entreprirent de trouver cette femme païenne qui avait ensorcelé le peuple de la cité et le préfet par ses sortilèges. Et quand ils apprirent où elle était, ils la trouvèrent assise et l'ayant arrachée à son siège, ils la trainèrent jusqu'à la grande église appelée Césarion. On était dans les jours de jeûne. Et ils déchirèrent ses vêtements et la firent traîner (derrière un char) dans les rues de la ville jusqu'à ce qu'elle mourût. Et ils la transportèrent à un endroit nommé Cinaron où ils brûlèrent son corps. Et tous les gens autour du patriarche Cyrille l'appelèrent « le nouveau Théophile », car il avait détruit les derniers restes d'idolâtrie dans la cité. »


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De DelaNuit, le 22 mai 2013 à 16:37
Note du film : 5/6

Je viens de lire une pensée qui me semble tout à fait correspondre à ce film : "Un scientifique lira des centaines de livres au cours de sa vie mais sera toujours persuadé qu'il lui reste beaucoup à apprendre. Un religieux n'en lira qu'un seul et sera persuadé d'avoir tout compris."

Cela me rappelle la scène d'Agora où un prêtre, constatant la bonté et la bienveillance d'Hypatia, lui dit qu'il la considère comme une chrétienne… Elle lui répond que la différence réside dans le fait qu'il croit détenir une vérité définitive alors qu'elle même sera toujours en recherche.

Au delà de la distinction monothéisme / polythéisme (distinction trompeuse entre un monothéisme du Dieu unique en trois personnes entouré d'anges et de saints, et une variété de divinités représentant les différents aspects du Divin), il semble que la grosse différence entre les spiritualités d'avant (que l'on voit dans ce film disparaitre avec l'incendie de la grande bibliothèque d'Alexandrie et de ses milliers d'ouvrages) et celles qui ont suivi (les religions DU livre) réside là : les unes invitaient à une réflexion philosophique et scientifique toujours évolutive, les autres entendent tout figer dans des dogmes intangibles.

Les unes se montrent plus ouvertes, capables d'accepter les différences… les autres sont sans doute plus sécurisantes…

Au XXIème siècle, vu les dernières manifestations et émeutes aussi bien dans les rues de France qu'à l'étranger, il semble bien que l'humanité oscille toujours entre ces options… Ce XXIème siècle verra-t-il pencher la balance d'un côté ? Mystère…


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De Arca1943, le 22 mai 2013 à 18:43
Note du film : 5/6

Je trouve que vous poussez le bouchon un peu loin, cette fois, DeLaNuit, en essayant de rabattre les positions d'Hypatie d'Alexandrie sur votre panégyrique habituel du panthéisme: Hypatie était athée. Elle n'était pas croyante, ni d'un monothéisme ni d'un polythéisme. Qui plus est, ça nous est très bien montré dans le film.


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De DelaNuit, le 23 mai 2013 à 11:23
Note du film : 5/6

Je ne suis pas d’accord avec vous. Le film ne montre nullement l'athéisme d'Hypathie. Il montre son absence de dogmatisme, ce qui n'est pas du tout la même chose. Nous sommes habitués à voir les choses de façon binaire : aujourd'hui, soit on est religieux et donc attaché à certains dogmes, soit on refuse ces croyances et on est athée. Mais les philosophes de l'Antiquité, les Socrate, les Platon et consorts, s'ils refusaient les vérités toutes faites, n'étaient pas athées pour autant. Simplement, ils estimaient qu’on ne pouvait enfermer le divin dans des dogmes et que l’homme devait réfléchir et évoluer par lui-même sans attendre de salut d’une divinité.

Ni les connaissances historiques concernant Hypathie, ni le film ne permettent de considérer qu’elle fonctionnait autrement et refusait toute spiritualité. Au contraire, son univers quotidien, la maison où elle habite, le bureau où elle travaille, jusqu’à la décoration de sa salle de bain, regorgent de représentations des anciens dieux. Ca ne signifie pas qu’elle croyait en un panthéon de divinités strictement identifiées, mais cela ne signifie pas non plus que ses recherches scientifiques la rendaient purement matérialiste. Elle exprime très bien se situer dans une démarche de recherche. Elle ne rejette aucune hypothèse et ne s’enferme dans aucune certitude mais cherche toujours à comprendre, à découvrir.

Or, croire en une religion, en un dogme, ou être athée, donc croire qu’il n’existe pas de dieu(x), sont deux positions également figées qui dispensent de réfléchir. La voie d’Hypathie n’est pas celle d’une ce ces certitudes, c’est une troisième voie, la voie de la recherche, de l'exploration.

Entendons nous bien, ma démarche, au fil de mes interventions, n’est pas de prôner la restauration de cultes d’un autre temps. Il s’agit de bousculer nos façons de penser. La plupart du temps, les religieux s’opposent aux philosophes ou aux scientifiques autour de nous. Pourtant, parmi les penseurs antiques dont les idées sont à la base de notre civilisation, la recherche scientifique et philosophique n’était pas incompatible avec la spiritualité… Une telle façon d’envisager le monde permet d’avancer en dépassant les conflits stériles où chacun campe sur ses certitudes.


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De Tamatoa, le 23 mai 2013 à 13:33

Toute personne s'intéressant sérieusement à la science, quel que soit le domaine, lira les inscriptions suivantes sur la porte du temple de la connaissance: "Crois." La foi est une caractéristique dont ne peut se passer un scientifique. (Max Planck, fondateur de la physique moderne)


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De DelaNuit, le 23 mai 2013 à 13:39
Note du film : 5/6

Ah, voilà une nouvelle intervention qui renouvelle le débat ! Croire, j'entends bien, mais croire en quoi ?


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De Tamatoa, le 23 mai 2013 à 14:28

Quand on se passionne pour la science, c'est-à-dire qu'on a passé sa vie à manipuler des concepts, élaborer des théories, observer le fonctionnement des choses, on en a une compréhension autre que celle du commun des mortels. Dans ce cas on voit le monde différemment, et on développe une certaine spiritualité. Cette spiritualité c'est la manière pour le scientifique de se ramener à Dieu. Mais il ne faut absolument pas croire que le Dieu dont le scientifique parle c'est celui qui a fait la terre en sept jours et qui ouvre la mer en deux ! C'est un Dieu plus intime, du moins le nom que l'on donne à une spiritualité toute personnelle et à une manière très particulière de voir le monde.

Pourtant, parmi les penseurs antiques dont les idées sont à la base de notre civilisation, la recherche scientifique et philosophique n’était pas incompatible avec la spiritualité… Vous le dites vous même…


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De DelaNuit, le 23 mai 2013 à 16:39
Note du film : 5/6

Merci pour votre intervention, qui éclaire ce débat !


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De Commissaire Juve, le 3 octobre 2015 à 21:52
Note du film : 6/6

Je l'avais découvert avec enthousiasme en juin 2010 et je l'ai revu cet après-midi. Toujours aussi fort.

A l'époque, un très beau plan m'avait marqué : celui de la Terre et de la Lune, perdues dans l'espace, avec les hurlements des gens qui s'entretuaient. J'avais trouvé que c'était un bon résumé de l'humanité.

Cinq ans ont passé, c'est encore plus vrai.


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De DelaNuit, le 26 février 2016 à 21:00
Note du film : 5/6

On a compté cette semaine – le 26 février 2016 exactement – seize siècles depuis que la belle Hypatia, la "rose d'Alexandrie" a été sauvagement massacrée par les Chrétiens fanatiques. Seize siècles plus tard, le fanatisme religieux nous gâche toujours la vie… On peut toujours marquer ce moment en revoyant Agora et la sublime Rachel Weisz en espérant que cela change un jour…


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De Impétueux, le 27 février 2016 à 10:55

Ah, bah ! Le 27 février 1884, il y a donc 132 ans, jour pour jour, à Marseille, la bienheureuse Marie de Jésus Deluil-Martiny, apôtre de la dévotion au Sacré-Coeur et fondatrice d’une congrégation contemplative fut assassinée par un anarchiste, en haine de la religion.

On voit que le progrès fait rage.


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De DelaNuit, le 27 février 2016 à 12:21
Note du film : 5/6

Il apparaît en effet que toute démarche d'imposer une vérité unique, qu'elle soit religieuse ou politique, conduit à la violence.


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