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Sujet : Le meilleur Huston ?


De Montecristo, le 3 septembre 2005 à 14:33
Note du film : 6/6

Je ne suis pas sûr que ce Moby Dick soit le meilleur de Huston. Mais je suis sûr que c'est une des meilleure adaptation du roman de Melville. Le Moby Dick de 1998 me semble nettement moins réussi. Il y a toujours un risque de rabâchage quand on veut faire un remake.

Pour qu'une nouvelle œuvre sur un vieux mythe soit réussi, il faut prendre le risque de faire œuvre personnelle. C'est ce qu'a réussi Philippe Ramos dans un court-métrage très malicieux : Capitaine Achab avec Valérie Crunchant et Frédéric Bonpart. Je le mets à égalité avec Huston, car il a réalisé son film dans un registre tout différent.


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De JIPI, le 28 septembre 2006 à 17:27

Des paroles inquiétantes sont prononcées par un illuminé juste avant le départ de Pequod un baleinier au capitaine fantôme amputé d'une jambe dont la présence ne se manifeste que par le bruit désordonné de son handicap de long en large dans sa cabine.

« Dans cette aventure un seul d'entre vous survivra, un cercueil sera sa providence ».

Moby Dick est un mythe, cette baleine blanche insaisissable hante les nuits du capitaine Achab (Grégory Peck) être damné en révolte contre son créateur dont il ne supporte pas d'être la subordination.

Marqué dans sa chair par une première rencontre avec le monstre sa détermination est au dela du respect de ses hommes.

Ce personnage a une influence néfaste sur son équipage qu'il considère comme corvéable et sacrifié à l'avance dans cette chasse. Se servant de phénomènes naturels (Feux de Saint Elme), il ensorcelle une matière grise primaire et sans défense.

Le Pequod commence à s'environner d'un mysticisme inquiétant. C'est une secte sur la mer guidé par un gourou transfiguré par le rendez vous final avec le monstre.

Adapté du roman très détaillé d'Herman Melville, Moby Dick est un voyage initiatique qui prépare les hommes par l'épreuve de la rédemption à la vision du Léviathan suprême.

Ces baleiniers aguerris ne savent pas faire la différence entre la contemplation passive autorisée de cette force de la nature et une détermination imbécile consistant à croire que l'on est capable d'anéantir une telle masse.

Moby Dick dans son épilogue est une remise à niveau des forces en présences. Le microcosme humain vocifère par le verbe son impuissance à mater cette île en mouvement.

« Baleine de l'enfer, je te frapperai encore »

Les dernières scènes sont représentatives de l'autodestruction sur l'ordre du gourou Achab de cette secte qui inconsciemment par son sacrifice fait soumission devant ce monstre des mers.

Le Dieu de l'océan est indestructible.

Le capitaine en second (Leo Geen) a perçu la folie de son supérieur, il n'a pas la force de le supprimer quand l'occasion se présente. Par ce manque de courage, le destin tragique du Pequod est scellé.

A signaler dans la distribution la présence d'Orson Welles qui à l'époque courait le cacheton afin de financer ses propres films.


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De vincentp, le 19 octobre 2006 à 23:15
Note du film : Chef-d'Oeuvre

Admirons cette extraordinaire entreprise de Huston qui fait se succéder ou se juxtaposer, dans un élan à la fois frénétique et réfléchi, ordonné et désorganisé, personnel et correspondant à certains canons collectifs, un ensemble d'éléments constitués de :

  • couleurs (ocre, bleu, blanc…)
  • formes (rondes -les baleines-, pointues-les navires, le mat-, simples traits -les oiseaux-)
  • sons (danses endiablées, chants galvanisant, phrases rauques, cris aigus)
  • dialogues (diatribes, confidences, mono-syllabes)
  • regards (inquisiteurs, admiratifs, hagards, hallucinés)
  • émotions (fanatisme, peur, haine, ennui, repentance,…)
  • points de vue (ceux du matelot, du capitaine, du second, de l'équipage)
  • modes de représentations (concret et abstrait, évidence et non-évidence)
  • modes d'organisation de la matière (les accords entre les quatres éléments -eau, terre, air, feu -, et entre le vivant et l'inerte : "il est mort, il nous appelle", "l'eau est le reflet de l'âme humaine",…)
  • philosophies de l'existence (hédoniste, totémiste -voir la pièce gravée sur le mât du navire-, calviniste)
  • rythmes de narration (lent, rapide, saccadé)
  • modes de narration (voix-off, images évocatrices)
  • tonalités (lyrique, humoristique, dramatique)
  • temporalités (passé, présent, futur -avec le futur et le passé dans le présent-)
  • spatialités (terre, mer)

Tel un capitaine Achab, Huston semble engagé dans une quête spirituelle, à la tête d'une petite armée, avec pour outil tout ce qui est constitutif de l'art cinématographique, et avec pour objectif manifeste de percer le mystère de la condition humaine.


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De gaulhenrix, le 20 octobre 2006 à 01:09
Note du film : 6/6

Je salue, "vincentp", votre savante et pénétrante énumération de l'incroyable richesse – que vous révélez – de ce film hors du commun : ce sont là autant de pistes à suivre pour savourer ce (très) grand film. Félicitations et merci !


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De droudrou, le 20 octobre 2006 à 09:25
Note du film : 5/6

Connaît-on bien Moby Dick comme Vincentp nous le représente ?

Ce que je pense fort c'est que l'enseignement devrait peut-être inscrire le cinéma dans les diverses disciplines au même titre que l'Histoire, la Géographie ou la Littérature.

Le cinéma peut cohabiter avec nombre de sujets. Les déviantes scénaristiques entretiennent le débat et l'enrichissent culturellement. Il n'est pas mauvais de se replonger dans et sur certains sujets. Notre mémoire a besoin d'une bonne activation de temps à autre.

Et puis, c'est vrai : Huston est un personnage, capable du meilleur comme du pire mais il n'est pas le seul.

Le cinéma c'est un peu nos jeux du cirque : on en veut toujours plus et toujours plus loin si bien qu'on arrive à une saturation où faute d'avoir trop voulu on ne sait plus entrer dans la profondeur des choses.

D'autant plus réaliste que l'on reproche cruellement l'absence de scénario à certains films.


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De DelaNuit, le 25 février 2016 à 18:06
Note du film : 6/6

« Dieu avait préparé un gros poisson pour avaler Jonas. » Ainsi Orson Welles, prêtre à la formidable présence, commence-t-il son sermon depuis sa chair en forme de proue de navire sous un toit en coque renversée, devant les fidèles de l’église de Nantucket chargée d’ex-votos marins. La question du poisson ou de l’animal n’est pourtant qu’apparence. Derrière la baleine blanche surnommée Moby Dick se cache l’indicible, le surhumain, le surnaturel, la présence du Divin manifestée dans notre monde. Le marin Stub a bien prévenu le narrateur lors de sa première soirée dans l’auberge garnie de peintures éloquentes de chasse au cachalot : « Si Dieu s’était fait animal, il se serait fait baleine, p’tit gars, il se serait fait baleine ! » Et c’est parce qu’il voit en cet animal ce pouvoir au-dessus de tous les autres, s’imposant aux hommes en un rapport de force insupportable, que le capitaine Achab est obsédé par la chasse à la baleine blanche, véritable croisade impie.

Quand on pense que le roman de Melville « Moby Dick » est considéré par certains comme un classique de la littérature de jeunesse à classer entre Robin des bois et Ivanhoé, alors qu’une page sur deux traite de questions métaphysiques ou philosophiques ! John Huston ne s’est pas trompé en jetant son dévolu – son filet devrais-je dire – sur cette histoire, lui qui se passionnait pour la vanité des entreprises humaines et l’incompréhension entre l’Homme et son Créateur. (tel est d’ailleurs le sujet de sa version de La Bible, ce qui lui valut d’être si mal comprise par tous ceux qui attendaient un beau livre d’image ou une glorification docile des dogmes religieux, et rend aujourd’hui le film si précieux et original face aux autres péplums bibliques de la même époque.)

Pour appuyer le thème du combat de l’homme contre Dieu (telle la lutte de Jacob avec l’Ange), Melville a carrément donné au capitaine obnubilé par la chasse à la baleine blanche le nom d’un des monarques les plus ambigus de l’Ancien Testament : Achab, détesté par son peuple pour avoir épousé une princesse païenne (la sulfureuse Jézabel), prêtresse de la déesse phénicienne de l’amour Astarté (comme Lana Turner dans Le fils prodigue). Cette tentative de rapprochement entre les peuples et d’adoucissement du caractère irascible du dieu hébreux en lui offrant une épouse divine déclencha la colère des prêtres et prophètes israélites, qui dressèrent le peuple contre ses monarques et provoquèrent un bain de sang.

Tel l’Achab biblique, le capitaine du Péquod avance avec obstination vers une issue fatale. Huston ne craint pas davantage les gros poissons et réussit à synthétiser ce gros bouquin avec une remarquable fidélité doublée d’une réalisation efficace. Le trop rare Richard Basehart, descendu de sa corde de funambule (La strada) ou des plaines de Russie (Les frères Karamazov) et suivant les eaux ruisselantes pour un retour à la mer, est parfait dans le rôle du narrateur Ismaël (encore un nom biblique, celui du fils d’Abraham et de sa servante égyptienne) venu s’embarquer sur un baleinier et se retrouvant emporté dans cette aventure en compagnie du harponneur indigène tatoué Queequeg obnubilé par l’heure prochaine de sa mort et du second Starbuck (surprenant Léo Genn, loin de ses rôles de courtisant dans Quo Vadis ou de général chinois amant d’Ava Gardner dans Les 55 jours de Pékin).

Le rôle du capitaine Achab menant cet équipage bariolé dans sa quête infernale aurait dû échoir à James Mason, qui avait déjà incarné deux célèbres capitaines ténébreux et perturbés : le Hollandais Volant amoureux d’Ava Gardner dans le somptueux Pandora et le capitaine Nemo dans Vingt-mille lieues sous les mers. Mais cette année-là, Mason avait promis à son rejeton de ne plus interpréter de personnage finissant mal et déclina donc l’offre. Tant pis pour lui. Ce fut donc Grégory Peck qui revêtit la redingote et les cicatrices d’Achab pour galvaniser son équipage à grand renfort de rite infernal avec feu de Saint-Elme flamboyant sur les harpons pour les conduire aux tréfonds de l’abîme dantesque à la poursuite de la Bête, l'oeil fou habité de démons.


Faut-il y blêmir devant la folie de l’homme prêt à se détruire en s’opposant à ce qui le dépasse (ce que les anciens nommaient « hybris », la démesure que ne manquent pas de punir les dieux, ou bien admirer le courage de l’homme prêt à mourir en refusant de se laisser dominer par qui ou quoi que ce soit ? Chacun appréciera selon sa sensibilité. Achab est en tout cas plus effrayant que sympathique, mais on ne peut le haïr tant il porte de souffrance en son corps et son âme. D’ailleurs même son second Starbuck, tout en sachant d’avance l’issue fatale de l’expédition, n’a pas le cœur de le tuer pour sauver les autres et sa propre vie.

Un bateau grandeur nature est utilisé pour l’occasion, de vraies scènes de chasse à la baleine sont incluses dans le montage et les apparitions du monstre demeurent impressionnantes pour les années 50. Les effets numériques d’aujourd’hui en montreraient trop et gâcheraient l’atmosphère mystérieuse du film… Un grand voyage à la fois horizontal (géographique, sur les mers) et vertical (mystique ou infernal) !


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De Impétueux, le 26 février 2016 à 18:58
Note du film : 5/6

Ce qui est extraordinaire avec Moby Dick, c’est qu’on en prend plein les yeux à tous les âges !

Mes dix ans avaient découvert, émerveillés, une histoire de bruit et de fureur, où s’entremêlaient des lignes presque documentaires sur la marine à voile, ou la pêche à la baleine (oh ! ces quartiers de graisse que l’on fait fondre pour en tirer une huile pure !) un film d’aventures sur les mers, à l’instar des films de pirates bien moins rares jadis qu’aujourd’hui, un film d’horreur (ceux-ci au contraire peu fréquents en 1956), tout cela porté sur un des plus grands textes de la littérature mondiale, réalisé par un grand metteur en scène et joué à la perfection par un Grégory Peck au sommet de sa réputation et capable, à cette époque de jouer, trois ans auparavant les charmantes Vacances romaines et deux ans plus tard les amples Grands espaces.

Soixante ans après (je n’avais pas revu le film depuis lors), la magie et le charme du récit n’ont en rien disparu, mais, avec des yeux d’adulte (pour ne pas dire de vieillard), d’autres profondeurs apparaissent.

Il va de soi que ni livre, ni film n’auraient pu être conçu ou réalisé par quiconque d’autre qu'un Anglo-Saxon, et même sans doute plus précisément par un Américain de l’Est (je sais ! Huston est né dans le Missouri ; mais son père était de Toronto), nourri de Bible et insérés dans une réalité culturelle où les sectes protestantes les plus exaltées, quakers, méthodistes, anabaptistes, mennonites sont terriblement présentes.

Tout le début du film est plongé dans une sorte d’ambiance millénariste et la fin du Monde y est, sinon espérée, du moins attendue avec la certitude de sa proximité (ce qui n’empêche pas de faire des affaires : ainsi la discussion initiale sur la part que recevront Queequeg (Friedrich von Ledebur) et Ishmaël (Richard Basehart), ainsi la justification économique de la chasse à la baleine faite par Starbuck (Leo Genn) devant les autres seconds). La baleine – si présente dans l’Ancien Testament – (l’histoire de Jonas, le monstre marin nommé Léviathan) est aussi une présence symbolique forte et familière, image de la terreur pour qui pratique une lecture littérale de la Bible.

Autre observation, confirmée par quelques amis connaisseurs en marine à voile aux siècles passés : l’absolue nécessité d’obéissance de l’équipage aux volontés du Capitaine ; en ces temps-là, l’expression Seul maître à bord après Dieu n’est pas une aimable figure de style pour croisiéristes du Club Méditerranée, mais la reconnaissance d’une juridiction absolue du Capitaine, détenteur à la fois des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire ; d’où le crime absolu, qu’est la mutinerie. Et lorsque Starbuck essaye de monter les autres seconds contre Achab, il se fait clouer le bec par l’un d’entre eux, qui va prendre sa garde et lui lance Un capitaine ne peut enfreindre la Loi ; il est la Loi.

Lorsque cette autorité absolue et traditionnelle se mêle au charisme fascinant d’un obsédé, il n’y a pas lieu de s’étonner que l’équipage tout entier, sans beaucoup moufter, se lance à la poursuite du mythe.

La séquence finale dispense un effroi tel que je m’étonne de n’en pas avoir cauchemardé en 1956 ! Achab ligoté sur les flancs de Moby Dick, au milieu des harpons et des cordages accumulés par les ans, les baleinières happées par le monstre, le Pequod mis en pièces ! C’est au moins aussi réussi que Les dents de la mer et autrement plus grandiose !

D’autant que le film est tourné dans des tons figés, passés, un peu semblables aux tirages sépia qui donnent à toute image un côté légendaire…

Vraiment, un grand film, ample et brutal, sauvage et terrible. À l’image de l’Ancien Testament, non ?


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