Forum - Charulata - Une oeuvre organique, qui agit sur nos sens
Accueil
Forum : Charulata

Sujet : Une oeuvre organique, qui agit sur nos sens


De dumbledore, le 29 août 2005 à 00:37
Note du film : 6/6

Couronné en 1965 de l'Ours d'Argent à Berlin, Charulata est l'un des films les plus tendres du prolifique réalisateur indien Satyajit Ray. L'histoire est celle d'une histoire d'amour. Charulata est mariée à Bhupati, intellectuel engagé qui édite un journal qui entend bien critiquer le gouvernement. Seulement, Charulata s'ennuie, ne s'accommodant guère de la vie d'épouse censée rester à la maison. Alors, Bhupati invite Amal son cousin, à la fois pour l'aider dans le journal et pour distraire sa femme. Peu à peu, Charulata se prend d'amitié et puis d'amour pour le cousin, drôle et dévoué.

Comme souvent dans les grands films de Satyajit Ray, la réussite incombe aux personnages qu'il décrit avec une minutie et une justesse qui n'a rien à envier à Ingmar Bergman.

Le film est un superbe portrait de femme, Charulata, merveilleusement interprété au demeurant par la charmante Madhabi Mukherjee. Tout son drame est qu'on la sent réellement amoureuse de son mari et qu'elle est encore plus tragiquement attirée par Amal. D'ailleurs, au demeurant, aucun personnage n'est vraiment "méchant", tous ont leurs raisons, leurs droits, mais la vie avec ses aléas est comme toujours la plus forte.

Outre le drame humain que nous présente Ray, il y a également des dimensions thématiques fortes. D'abord, au niveau du personnage de Charulata, la position de la femme en Inde. Tout son parcours est celui d'une femme qui décide de suivre son cœur, ses envies, ses désirs. De la femme soumise, elle passe au stade d'une femme qui se libère. Le vecteur de ce changement est l'éducation : l'apprentissage de la littérature, de l'art… Ce thème de l'émancipation est une des récurrences de l'œuvre de Satyajit Ray.

La confrontation entre Bhupati et Amal est également fort thématiquement. L'un représente l'esprit, l'analyse, le politique, le second représente l'imaginaire, le romantisme, l'artiste. Les deux sont totalement opposés, aussi bien dans ce qu'ils représente que dans leurs attitudes, dans leurs manies. Entre les deux conceptions du monde, Satyajit Ray fait évidemment pencher la balance vers l'artiste, plus à même pour lui de "remporter la victoire" (la femme).

La mise en scène est d'une rare perfection. Les présentations des personnages sont particulièrement travaillées. Ainsi, l'on voit Charulata en train de coudre, puis s'ennuyer et épier par les fenêtres la vie "à l'extérieur", moyen efficace de montrer qu'elle ne fait pas partir de ce monde extérieur, qu'elle est prisonnière chez elle. Bhupati, lui est montré entrant et sortant du champ rapidement, passant devant sa femme sans la regarder… Ou bien Amal que l'on voit pour la première fois alors qu'une tempête fait des ravages dans la maison, des courants d'airs menaçant de tout casser à l'intérieur. Difficile d'exprimer plus clairement que cela l'idée que l'arrivée d'Amal va créer un cataclysme dans le foyer.

Cette tempête, on la retrouvera d'ailleurs plus tard dans le film, comme pour fermer cette parenthèse que fut Amal dans la vie de Charulata. Elle interviendra quand la jeune femme se met à pleurer suite à une lettre d'Amal. Dans cette tempête, le mari comprendra le lien qui unissait sa femme à son cousin.

Le final est splendide. Parti, effondré de cette découverte, le mari revient finalement.

Charulata lui dit d'entrer. Elle a un geste vers lui que le réalisateur fige dans un arrêt sur image. Plusieurs plans figés se succèdent montrant ce même geste depuis plusieurs axes. Le film s'arrête sur cette suspension, laissant ouverte la seconde vie que le couple va peut-être pouvoir avoir, vie plus équilibrée puisque tout laisse à penser que Charulata va participer au nouveau journal que va créer son mari…

Superbe.


Répondre

De vincentp, le 24 décembre 2008 à 22:41
Note du film : Chef-d'Oeuvre

Effectivement Charulata est un film sublime, proche de la perfection, réalisé par un Satyajit Ray au sommet de son art (Ray aurait émis l'idée que Charulata est son meilleur film). Les plans-séquences, montrant alternativement les émotions et postures de Charulata et de Amal confrontés au même sentiment amoureux, sont prodigieux et à montrer dans toutes écoles de cinéma. Ce film n'est pas sans rappeler Sandra de Visconti sorti en salles un an plus tard (1965), autre portrait féminin admirable réalisé dans un espace clos, et filmé en noir et blanc.

Charulata est typiquement un film de cette époque, marquée par l'émergence du courant de la modernité : il en possède toutes les caractéristiques (voir fil Les liaisons coupables de Cukor). Moderne, Charulata l'est encore aujourd'hui par son rythme, son sujet -qui croise superbement plusieurs thèmes, mais ne dévoilons pas tout-, sa musique.

Et puis c'est sans doute un des films de Ray les plus facilement accessibles à un public européen, qui ne baigne pas tous les jours dans la culture bengali.

Plaisir et émotion assurés !


Répondre

De vincentp, le 6 novembre 2016 à 10:58
Note du film : Chef-d'Oeuvre


Revu sur grand écran en copie numérique restaurée. Sur grand écran, Charulata, écrit et réalisé par Satyajit Ray en 1964, possède de toute évidence un impact supérieur à celui procuré par le support dvd. Le grand écran possède une dimension physique supérieure à celle de notre enveloppe corporelle ce qui a pour effet, quand un certain nombre de conditions sont remplies, de générer des phénomènes bien connus d'expérience physique et mentale, proches de celles que pourraient produire des addictifs relevés (drogue dure, ou boisson fortement alcoolisée). Un bonus contenu dans le dvd Les sept samouraïs relate un témoignage en ce sens d'un cinéaste japonais, découvrant adolescent le chef d'oeuvre de Kurosawa sur grand écran, et devenu par la suite metteur en scène. Charulata est susceptible de prendre aux tripes, et de mettre KO le spectateur, assommé par un déferlement ininterrompu, pendant deux heures, d'idées et d'émotions. Le tempo au ralenti des dernières séquences, qui se conclut par des arrêts sur images, produit l'effet d'un uppercut adressé à la face du spectateur.

Mais peut-être ne s'agit-il là que d'un ressenti subjectif d'un spectateur, passé par un cheminement personnel de cinéphile, et doté d'une certaine sensibilité… On ne jurera pas que les désormais fameux monsieur et madame Michu, figures emblématiques de dvdtoile, ou les découvreurs de la première heure, exprimeront la même impression. A mon sens, Charulata explose le thermomètre : meilleur film de Satyajit Ray, encore meilleur que Le salon de musique et Le monde d'Apu, lesquels se situent déjà à un niveau artistique exceptionnel. Par extension, Charulata serait le meilleur film indien (le cinéma indien produit mille films par an). Et bien sûr, un des tous meilleurs films de l'histoire du cinéma. Cet avis n'est pas partagé aujourd'hui par les scientifiques du cinéma : non recensé au sein de la liste des 100 meilleurs films, formalisée sous la houlette du génial Claude-Jean Philippe. Non recensé parmi les 50 meilleurs films de la BFI -la cinémathèque britannique- (alors que Pather Panchali du même Ray y figure), et j'en passe… Mais ces illustres critiques n'ont visiblement pas tout vu et surestiment en général la production cinématographique issue de leur pays d'origine.


Vaste sujet abordé par Satyajit Ray dans Charulata, adaptant une nouvelle de l'écrivain Tagore (1861-1941), prix Nobel de Littérature en 1913, figure iconique de la culture bengalie. Un directeur de publication, accaparé par la situation politique de l'Inde et du Royaume-Uni (le récit se déroule en 1879), délaisse sa jeune et sublime épouse (Madhabi Mukherjee)… Le monde rationnel, intellectuel, de la politique, du journalisme et des affaires est confronté au monde artistique, de la musique, de la littérature et de la poésie. Des personnages appartenant à la même famille, rattachés à ces deux univers antagonistes, se confrontent et s'affrontent. Tout ceci est filmé dans quelques pièces, en quasi huit-clos, façon Bergman mais une impression d'aération prédomine. Les pièces en question sont de grande dimension, et Ray utilise la profondeur de champ (notamment dans les couloirs) pour donner une impression d'espace en trois dimensions. Arme ultra-efficace de mise en scène : la musique alliée à des déplacements physiques (comme pour la séquence de la balançoire), procurant des situations d'extase, de bonheur fugace, accrochant aussi bien le spectateur masculin que féminin.

Les effets sonores (bruits musicaux de l'horloge,…), les objets du décor (calendriers,…), participent à la création des ambiances, à la gestation d'un univers palpable, doté d'une existence temporelle. Autre levier redoutable de mise en scène : de l'humour, des répliques décalées, qui évitent un effet de grandiloquence. Traiter de la conscience de soi, des autres, du monde, des rapports entre l'homme et le cosmos, est un exercice délicat… Des situations amusantes modulent et atténuent l'amplitude des tensions issues de la dramaturgie du récit. Autre levier employé par Satyajit Ray : la grande variété des plans, cernant les personnages et portant leurs projections mentales. Enfin une alternance de crescendos lyriques, de plus en plus longs, et d'instants très terre à terre, techniques employées par exemple dans les oeuvres de John Ford (The Searchers, The Quiet Man…) ou de Douglas Sirk -Magnificent Obsession, All That Heaven allows,… ), maintiennent attentif le spectateur sur la durée du spectacle. L'impression finale que Charulata est une oeuvre organique, qui naît, vit, respire, et conclut son existence, avec notre participation et notre implication.


Répondre

Installez Firefox
Accueil - Version bas débit

Page générée en 0.010 s. - 5 requêtes effectuées

Si vous souhaitez compléter ou corriger cette page, vous pouvez nous contacter