AccueilInterview : Youri Norstein

INTERVIEW DE YOURI NORSTEIN

Dans le cadre du festival "Terre et Paix", la ville de Fougre a eu le privilge de (re)dcouvrir les merveilleux films d'animation du matre russe, en sa prsence ! Au milieu d'un public intress et curieux, Youri Norstein nous parl de son travail et de son point de vue sur le monde qui l'entoure. Moment rare et exceptionnel, qui a dpass vite le cadre du cinma...

Totoro : Vous vous dplacez rarement dj dans les capitales des pays, alors pourquoi la petite ville de Fougre ?


Norstein : Fougre est une belle petite ville et son chteau est harmonieux, bien fait. Il se dgage un certain romantisme, que l'on ne retrouve plus dans les constructions du monde moderne actuel. Il y fait bien bon et c'est agrable de s'y promener... Il y a perptuellement en moi ce mlange d'merveillement et de tristesse...

Totoro : Une publicit dit : "Si vous n'avez pas vu le chteau de Fougre, vous n'avez rien vu !" Qu'en pensez-vous ?

Norstein : Je n'aime pas la publicit car il y a souvent du mensonge. Mais celle-ci n'est peut-tre pas fausse. Je vous rpondrai qu'en Russie, si vous n'avez pas vu le fond d'un verre de vodka, vous n'avez rien vu ! Cela me rappelle cette blague o deux russes boivent ensemble et l'un dit l'autre : Tu as tort de boire, car on vit deux fois moins. Oui, rpond l'autre, peut-tre... Mais, dis-moi, quel ge as-tu ? 30 ans, rpond l'autre. Eh bien, tu vois, si tu n'avais pas bu tu aurais 60 ans !

Totoro : Tous vos films sont d'une grande beaut graphique et le rythme est toujours trs musical et trs prcis. Quelle est votre mthode de travail avec Francesca [ndlr: son pouse qui s'occupe de la partie dessin et graphisme de ses films] pour obtenir ce rsultat ? Quelle place a le storyboard dans votre ralisation ?

Norstein : Je fais d'abord un brouillon de storyboards, o je dcris la trame gnrale de l'histoire que je vais raconter. Ceci fait, le dessinateur fait les premiers dessins et les premires esquisses graphiques. Ensuite, je fais un second storyboard dans lequel je dcide du rythme et des valeurs de plans. Quand, au niveau des dessins, les personnages sont assez dfinis, j'essaye de les animer et de leur donner une me. Pass ce stade, je passe la mise en scne proprement dite en plaant les personnages par rapport aux dcors de fond... Je rflchis alors leurs mouvements dans le cadre et aussi au dcoupage des plans les uns par rapport aux autres. ce niveau, je fais des storyboards assez intuitifs dans ma tte. Il faut alors trouver un fil commun entre l'animateur, le dessinateur et le chef oprateur. Je me refuse faire des storyboards trop rigides, car mon sens, cela restreint le processus cratif. Par contre, au niveau du travail avec le compositeur et la musique du film, je suis trs prcis : il m'arrive de fournir le dtail d'un plan et de dire au musicien d'ajouter une note, l, cet endroit prcis ! Donc, chaque tape, il y a un nouveau storyboard, et il faut trouver un "truc" pour amliorer sans cesse le film. En tant qu'artiste, je me dois de faire le meilleur travail possible.

Totoro : Vous travaillez sur un film en ce moment ?

Norstein : Oui, mais il a t retard pour diverses raisons... Il s'agit d'un film pour adultes, un film "srieux", sur les rapports d'un tre humain avec autrui. Il s'agit du Manteau d'aprs Gogol. Cela parle de l'humanit et de la cruaut. Le travail d'animation est difficile, portant surtout sur les expressions du visage. Pour arriver une grande prcision, nous avons choisi de faire un personnage sur une chelle assez grande, pour animer les dtails de sa figure. Paralllement, il y a des scnes de foules, permettant un point de vue sur l'individu, au sein d'une socit... Travailler sur la psychologie humaine, d'aussi prs, est un exercice difficile, lourd et assez nouveau pour moi. En tant qu'artiste et ralisateur, j'observe le monde autour de moi, je regarde les gens, je vois leur visage...

Totoro : 0 puisez-vous votre imagination ? Votre grand-mre vous racontait des histoires lorsque vous tiez enfant?

Norstein : Non, ma grand-mre est morte pendant la guerre de Crime. J'ai t marqu par la guerre. Mon grand-pre a t emmen par les Allemands et ma grande mre voulait le suivre. Elle accompagnait le peloton d'excution, elle devenait folle, cela n'a pas plu aux Allemands, qui l'ont excute. C'est ma mre qui me chantait des berceuses, que j'ai chantes mon tour pour endormir mes enfants. Quand mes deux enfants, d'une dizaine d'annes l'poque, ont vu Le Conte des contes, cela les a amuss de retrouver ce thme de la berceuse, car c'est exactement la mme ! J'ai d'ailleurs dirig le comdien dans ce sens quand je faisais la bande son du film.

Totoro : C'est quoi "tre Russe" aujourd'hui?

Norstein : C'est une trs bonne question. Et ma rponse dplairait certainement mon pays. Si je prends en considration la philosophie et la culture russe, alors, je suis fier d'tre Russe. Mais, aujourd'hui, j'ai honte. J'ai honte car l'individu qui vit actuellement dans le pays est humili et dfigur, car la diffrence entre les riches et les pauvres n'a jamais t aussi grande, et les nouveaux millionnaires qui apparaissent sont tous issus du mensonge et de l'escroquerie. Le pire, c'est que ceux qui dtiennent l'argent (et donc le pouvoir) manquent d'rudition et d'ducation. Or, tant que l'humanit ne respecte pas ces trois valeurs que sont: l'ducation, la culture et la sollicitude, il y aura quelques gens qui auront encore la soif du pouvoir et alors le danger sera toujours l! Mais cela n'est pas nouveau ! Si quelque chose doit ressortir de ces valeurs, c'est la notion d'honneur, qui se perd notre poque. Le 11 septembre, le monde s'est rveill et c'est souvenu quel point l'homme tait vulnrable, quel point un individu, ivre de pouvoir et avare, peut tout faire basculer. Aujourd'hui, j'ai 5 petits-enfants que je regarde avec joie et tristesse, car je crains pour leur avenir: vont-il croiser eux aussi un fou ivre de pouvoir, ou pire, l'un d'eux pourrait-il le devenir?

Totoro : La posie et l'humanisme ressortent dans tous vos films... Dans quel but?

Norstein : Toutes sortes de choses influencent l'Homme. Et souvent la bonne volont ne suffit pas pour rendre le monde plus merveilleux. Mme si mes films ne parlent pas directement des valeurs prcdemment cites, elles sont continuellement en moi. Et je le rpte, tout dpend de l'ducation. Mme la vulgarit s'immisce dans l'art d'aujourd'hui. Il faut faire attention. Cela me fait penser d'ailleurs une anecdote: un jour, mon gendre a tap sur la main de ma petite fille. Je lui ai dit: "En la frappant aujourd'hui, tu as tort. Elle sent ta force et ne peut la contrer, elle l'accumule dans son for-intrieur comme un complexe et il peut en sortir deux choses: soit elle le subit en se pliant aux conditions de l'adulte, soit elle extriorise en dveloppant une haine envers l'adulte". Finalement, la vie, c'est l'apprentissage plus ou moins russi de la matrise de ses sentiments depuis l'enfance. Tout tourment doit se terminer par une bonne fin afin d'viter toute animosit.

Totoro : Pour en revenir votre cinma, pourquoi avoir choisi la technique du papier dcoup ?

Norstein : Ce n'est pas un choix. C'est un cheminement naturel. Cela me permet d'atteindre une certaine beaut que je recherche dans l'image. Et cela me convient, moi. Ce que j'aime dans Rembrandt par exemple, c'est que sa peinture est si belle et surtout si dsintresse. Je ne fais pas des images pour plaire au public ou pour flatter l'oeil des gens. J'vite tous les "effets" qui crent, mon avis, de faux sentiments. Je n'aime pas les artifices qui rsultent du travail sur ordinateur par exemple....

Totoro : Sinon, vous avez d'autres dsirs de films?

Norstein : Pour en revenir tout ce que l'on a dit, je peux vous parler d'un projet "antimilitariste" que j'ai eu en tte, bien avant les court-mtrages que vous avez vus ce soir. L'histoire commence comme cela: Des gens trs intelligents, des grands scientifiques-physiciens se retrouvent autour de la mme table afin de crer une balle extraordinaire, que rien ni personne ne pourra arrter. Ils font des tas de calculs savants pour dterminer la trajectoire idale. Le soir, ils rentrent chez eux. Certains vont promener leur chien, d'autres passent la soire l'opra en coutant Ada de Verdi. Le lendemain matin, de nouveau, tous runis, ils russissent fabriquer la fameuse balle. Ensuite, on voit la balle qui rentre dans le canon. Et on tire. On tire sur un homme, au loin, que personne ne connat... Et chaque fois que la balle dchire un tissu humain, il se produit, ailleurs, en cho, une terrible catastrophe. Ainsi se succdent tremblements de terre, temptes, etc... Je vous laisse imaginer la fin de l'histoire... En cela, quel est le "sens" de cette histoire ? Depuis longtemps, en tant qu'tre humain, j'ai un regret: A quoi l'humanit dpense son nergie ? A se dfendre d'un ennemi invisible qu'elle ne connat pas ? C'est un sentiment contradictoire que de se dfendre contre l'invisible. Ne serait-il pas plus facile d'tre ouvert, car on s'apercevrait qu'on est un peu tous pareils finalement ?! Faut-il l'arrive d'un cataclysme pour que les gens ragissent et s'essayent penser "autrement", de faon pacifique, vitant ainsi l'apparition continuelle d'une minorit de gens recherchant le profit par soif du pouvoir ? Mme la religion ne peut rien y faire : Ben Laden dtruit au nom d'Allah. Et qu'il y avait-il d'crit sur les ceintures des Allemands lorsqu'ils ont envahi l'Europe en 1939: "Dieu est avec nous"... Modestement, je pense que si l'art doit avoir un but, c'est de rendre plus douce l'me.

Totoro : Pour terminer, en tant que Matre en cinma d'animation, que pensez-vous des films de la gnration qui vous suit, comme ceux de Petrov, par exemple?

Norstein : Petrov a t mon lve et il travaille bien, il est dou. Il n'a pas pu produire son dernier film en Russie, il l'a fait au Canada et il a t rcompens un peu partout. Il est trs soucieux de l'art et il en souffre assez, ce qui fait que j'ai confiance pour la suite... Je suis sr qu'il fera avancer le cinma d'animation vers l'avant... Mais personnellement je prfre ses premiers films comme La Vache plutt que Le Vieil homme et la mer. Sinon, je vois rarement des films qui m'enchantent vraiment. Si, il y a peu j'ai vu un film merveilleux, plein de gnrosit, une grande russite: Father and daughter de quelqu'un que je ne connaissais pas, quelqu'un qui a un nom si compliqu! [ndlr :Michael Dudok de Wit) Cela a t une belle dcouverte, surprenante. Vous savez, on espre toujours que la prochaine gnration sera meilleure que la ntre. Il faut vouloir y croire, en tous cas.

PROPOS RECUEILLIS le 16 mai 2002
Thtre Victor Hugo, Fougres.