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Forum : Le Paquebot Tenacity

Sujet : Esquisse ..


De Tamatoa, le 13 janvier 2014 à 02:26
Note du film : 4/6

Pour celui qui, par une catastrophique inadvertance, n'aurait jamais posé un œil sur le cinéma désespéré de Duvivier, celui-là pourrait prétendre voir un film un peu maladroit où il ne se passe pas grand-chose. Pour les abonnés du génial réalisateur de La fin du jour, il se fait la main… On sent bien qu'il va revenir en force. Car enfin, Le Paquebot Tenacity est l'esquisse du brouillon de La belle équipe, à n'en pas douter. Et rien n' y manque. Ni les copains que tout oppose mais réunit parce que l'époque et la galère qu'elle engrange les font se blottir pour espérer plus fort encore. Ni les envies de départ que Duvivier n'oublie pas de figer, en gros plans fixes, dans les regards qui n'y croient plus guère . Les promenades un peu faussement gaies, quand on s'promène au bord de l'eau… Les petites fêtes bien arrosées histoire de faire croire que l'on sait rire encore… D'ailleurs Aimos ne tape t-il pas le carton, discrètement, dans un coin du film ? Il attend la tempête. Celle qui le fera monter sur le toit un soir d'orage, avec ses copains, pour éviter que s'envole la toiture… Et cet amour, cet amour sans qui l'histoire du cinéma se serait éteinte depuis bien longtemps. Cet amour qui se mêle de ce qui ne le regarde pas. Cet amour qui vient si tard et bouscule et fracasse les choses les plus belles de l'amitié.

C'est Albert Prejean qui javase, c'est Gabin qui pourrait valser. C'est Hubert Prélier qui se résigne à partir seul vers les contrées enneigées du Canada, ce sera Charles Dorat, dans La belle équipe qui adoptera la même et navrée décision pour la même destination. Bien sûr que bien des scènes présagent de La belle équipe. Elle est là, à un jet de pierre de désespérance. Une pierre qui n'a pas encore frappé Raphaël St-Clair et Cabrissade mais ça viendra. Réduite à un duo, La belle équipe du Paquebot Tenacity est peut-être moins bruyante mais l'aspiration pour un monde meilleur n'est pas moins grand. Le fatalisme se glissera sournoisement sous les traits de la jolie Marie Glory pour qui Michel Simon se fera assassin d'opérette, trois ans plus tard dans Le mort en fuite. C'est fou ce que l'enfer d'un homme peut devoir aux yeux d'une femme…

Magnifique artisan du cinéma, Duvivier, déjà, sait manier l'adversité et la dure réalité avec un talent qui ne fera que croitre tout au long de sa carrière. L'ombre qui plane sur les ames comme sur les murs n'a déjà plus de secrets pour ce savant ouvrier de la pellicule. Ce film n'échappe pas à une sombre règle dont nous nous régalerons sans pourtant nous complaire aux déprimés anonymes, notre bouteille de butane en bandoulière. Il sait jouer des voiles sur les regards et des sourires accablés comme personne. Les cheminées du Paquebot Tenacity envoient leur fumée vers un ciel plein de "demain", les sirènes donnent de la voix pour appeler plus fort encore et quelques larmes les balayent avec mépris. Aimer détruit partir et Duvivier se fraye un chemin parmi les plus grands. Une Guinguette, un Paquebot, qu'importe le flacon pourvu qu'on ait l'ivresse… Mais l'ivresse, comme tous les anxiolytiques du monde a ses effets secondaires et ses réveils pénibles. Le Paquebot Tenacity, c'est la pluie sur un port. C'est un rêve cassé. Ce sont des bateaux qui partent laissant leur chargement d'illusions sur le quai. Des promesses envolées et des goélands qui leurs font un bout de chemin… C'est cruel, c'est la vie.

C'est Duvivier et c'est tant mieux !


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De Impétueux, le 4 novembre 2014 à 22:50
Note du film : 3/6

Qu'ajouter, Tamatoa, à votre subtil commentaire ? En découvrant cette après-midi Le paquebot Tenacity, j'ai, avant de vous lire, évidemment songé à La belle équipe, mais aussi, ce qui est une marque plus forte encore de complicité intellectuelle et cinéphilique au Mort en fuite, dans l'errance assez triste des deux copains dans la dèche, Albert Préjean et Hubert Prélier là, Jules Berry et Michel Simon ici… (Toutefois comme, avec assez d'imbécillité, je m'efforce toujours d'avoir le dernier mot et que je ne crains pas le pédantisme, je m'aperçois avec plaisir que vous n'avez pas repéré, au tout début du film, lorsque les deux compères Préjean/Prélier sont au cinéma et rêvent devant des exotismes dénudés, trois ou quatre secondes des Cinq gentlemen maudits, réalisées en 1931 et réintroduites ici sans pudeur excessive).

Oui, donc, c'est La belle équipe sur l'Atlantique et sur les quais, loin de la Marne et du phalanstère démoli par l'éclatement de la bande, le départ de Jacques/Dorat, la mort de Tintin/Aimos, les vacheries de la belle garce Gina/Romance et la bouffée de haine primale qui secoue Charlot/Vanel et Jeannot/Gabin. Sans tout cela, qu'est-ce qui reste au Paquebot Tenacity ? Pas grand chose, à dire le vrai, parce que Bastien/Préjean et Alfred/Prélier ne font pas le poids, pas davantage que Thérèse/Marie Glory, pourtant si charmante Dactylo de Wilhelm Thiele, mais bien davantage divette à petite cervelle que femme fatale.

Il y a de la tristesse, dans Tenacity, mais il n'y a pas le poids lourd des fatalités et du destin ; il n'y a, d'ailleurs, pas de drame, mais simplement du chagrin et de la pluie, ce qui n'est déjà pas si mal. Il est vrai qu'en usant avec beaucoup de talent de l'extrême photogénie des grands ports atlantiques, grues et darses, portiques et filins, Julien Duvivier parvient à faire sentir dans un récit un peu terne, la morosité des vies parcimonieuses, sans grands espoirs : ainsi Thérèse au vieux libertaire Hidoux (Pierre Laurel) qui l'interroge sur ce qu'elle va devenir, aux côtés de Bastien, lorsqu'ils auront quitté Le Havre pour le Nord, dans ce train qui va les emporter : Il fera le camelot sur les marchés, répond-elle. On est loin du Canada et des grandes espérances : pessimisme fondamental de Duvivier.

J'ajoute que l'édition René Château est particulièrement dégueulasse, striée, dotée d'un fréquent bruit de fond et complètement délavée quelquefois. Et le margoulin a le culot de prévenir pompeusement le chaland que bien que rénovés, le son et l'image de ce film très rare de 1946 présentent quelques imperfections dues à l'épreuve du temps. Manque de pot, René, le film est de 1934. On voit la désinvolture des équipes de l'éditeur, à la limite inférieure du foutage de gueule.


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