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Forum : Un Héros très discret

Sujet : Le soldat inconnu...


De Tamatoa, le 9 novembre 2013 à 20:51
Note du film : 5/6

Je me souviens de la pensée de Pierre Dac : "Les résistants de 1945 sont parmi les plus glorieux et les plus valeureux combattants de la Résistance, ceux qui méritent le plus d'estime et le plus de respect parce que, pendant plus de quatre ans, ils ont courageusement et héroïquement résisté à leur ardent désir de faire de la Résistance.".
Sauf que là, il ne s'agit pas d'un homme qui a "oublié" que son pays était dans une tourmente épouvantable et a continué à siffloter Tout va très bien madame la marquise, mais d'un être immature qui, depuis sa tendre enfance, s'est mollement borné à regarder le doigt qui lui montrait les étoiles. Jusqu'à ce qu'il se décide à devenir quelqu'un. Et en cette sortie de guerre, pourquoi ne pas devenir un de ces résistants de la première heure sans qui le pays aurait été obligé d'apprendre l'Allemand dans le texte.

Beaucoup de metteurs en scène ont abordé le sujet à la fois épineux et douloureux de la résistance. De bien différentes façons. Clément et son héroique Bataille du rail, Melville avec son implaccable Armée des ombres, Louis Malle et son cri, Au revoir les enfants mettant à l'honneur les prêtres, avant qu'ils n'entrent dans la spirale des rumeurs, Autant-Lara sur un ton plus léger ( sans atteindre la riante Grande vadrouille) avec sa Traversée de Paris, mais le pompon revient quand même à Carné et ses formidables Portes de la nuitReggiani évoque à lui seul et avec un immense acharnement les Nuits et les Brouillards qui ont fait rougir notre pays. Lâche, pleutre et veule, c'est à mon avis, son rôle le plus dégueulasse qu'il se plait à rendre des plus noirs. Même s'il en fait des tonnes, il est le personnage caricatural de la gouape comme il en existait tant en cette époque trouble, où on ne savait pas très bien qui était qui, qui faisait quoi. Sachant que l'Armée des ombres nous parle de la Résistance en général, avec ses codes, ses rouages, et Les portes de la nuit, d'un salaud en particulier. Il n'est pas question, ici, de comparer les deux films.

Audiard, lui, joue la carte de la malice, de la débrouillardise pour accéder aux honneurs immérités. Lui qui, à la façon de Cayatte tranche dans le vif dans tous les sujets qu'il aborde, nous offre ici un film d'une grande qualité. Avec un Mathieu Kassovitz roublard et sournois à l'envi, il détaille l'ascension de ce gugusse, ce guignol qui décide de sortir de l'ombre, au milieu de gens qui n'ont connu que ça et l'ont servi avec un courage exemplaire. C'est un milieu très fermé, encore très encodé, qu'il devra convaincre avec force malices. Plusieurs scènes sont de toute beauté. Le canular le mènera jusqu'aux plus hautes fonctions et il prendra sur lui de faire fusiller plus dégueulasse encore. Plus l'énorme imposture prend de l'ampleur et plus notre Héros très discret devient bizarrement brillant comme si il l'avait toujours été. Il ne se lamente plus dans sa médiocrité : il existe. Même la sensuelle Anouk Grinberg succombera à son charme louche.

Audiard est méticuleux dans ses approches de toute nature. Chaque détail compte pour que le faux Héros soit crédible, autant sur son passé guerrier que sur ses prouesses sexuelles. D'où une certaine lenteur qui confère à ce film un sérieux de façade qui cache une pirouette de grande envergure. Et sans difficulté, nous sympathisons avec l'imposteur de génie. Mathieu Kassovitz, formidablement dirigé, nous emmène là où ne ne voulions pas aller. Dans le mensonge nauséeux et la mémoire d'un pays, je le redis, qui n'a pas à se glorifier du comportement de tous ses hommes sans exception. Nous savons tous que les résistants de la dernière heure sont légion. Un héros très discret est un film qui casse, qui dérange. Une œuvre qui donne le tournis devant la véracité qu' elle expose. Et l'idée assez bonne de faire se mélanger le documentaire et la fiction accentue le vertige. Et même si parfois, nous nous sentons au cœur d'une comédie qui se voudrait plaisante et souriante, les témoignages des différentes personnes bernées sont d'un criant incroyable.

Casting, technique, très belle photo à l'appui, Audiard nous bouscule et par delà, met un immense coup de pied dans une mémoire qui a tendance à ne se souvenir que du beau, du glorieux… Mais avec quel talent !


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De Impétueux, le 23 janvier 2015 à 12:36
Note du film : 4/6

Il y a un peu, au tout début de Un héros très discret, une effluve de ces films qui ont scruté avec les yeux d'aujourd'hui ce qu'on a appelé impeccablement L'entre deux guerres, la révérence envers les héros de 14, la stupéfaction d'être sorti vivant du massacre, l'amertume de ceux qui restent là dans la sidération devant les vies coupées net sur la Marne ou aux Éparges, veuves et orphelins, témoignages en statues de sel de ce qui est arrivé. Les années folles… Tu parles ! Je veux bien le jazz, le charleston, le Bœuf sur le toit, le surréalisme, Marie-Laure de Noailles, L'âge d'or et tout le bataclan. Songer aussi aux mutilés de guerre, aux gueules cassées, aux pensions qu'on s'efforce d'obtenir, aux intérieurs rances, à la catatonie qui frappe tant et tant de survivants.

Et d'orphelins, donc,naturellement. Est-ce qu'il importe vraiment que le père d'Albert Dehousse (Mathieu Kassovitz) n'ait pas été un poilu héroïque mais sans doute un poivrot cirrhosé ? Albert naît et commence sa vie dans un monde épuisé où l'image du père est valorisée par son héroïsme ou sa disparition, en tout cas par son absence (car même ceux qui sont encore là ne reviendront mentalement jamais de l'horreur des tranchées). Lire L'enfance d'un chef dans Le mur de Jean-Paul Sartre.

Puis, dès la deuxième guerre venue, on passe tout naturellement chez Patrick Modiano qui affectionne les histoires troubles, où dans un monde dont les frontières morales et juridiques se sont estompées, surgissent des individus bizarres qui semblent émerger de toutes les sortes de nuits ; ainsi, là, M. Jo (François Berléand), en fait Joseph Joanovici, qui travaillait à la fois pour la Wehrmacht, pour la Résistance et pour le NKVD. Mais chez Modiano, les exercices de funambulisme ne sont pas vraiment de mise : ce sont plutôt des téléphones qui sonnent au fond de grands appartements vides, des rencontres furtives à la terrasse du Pam-Pam entre types inquiets à manteaux d'alpaga, ou de longs murs vêtus le lierre dans des petites villes de la banlieue ouest qui font le décor et la trame des choses.

J'ai un peu longuement cherché si le roman de Jean-François Deniau, multiples fois ministre et grand navigateur, dont est tiré le film, avait trouvé sa base dans une histoire réelle ; je n'ai pas trouvé de référence alors que Arrête moi si tu peux de Steven Spielberg qui décrit, de la même façon, l'itinéraire d'un mystificateur génial, est inspiré directement des aventures vécues d'un certain Frank Abagnale, dont l'existence est avérée. Dans l'un et l'autre film, le français antérieur (1996) à l'étasunien (2002), c'est bien davantage de virtuosité, d'inventivité, de culot et de toute une suite assez invraisemblable de hasards miraculeux qu'il est question et non pas de zones d'ombres des périodes incertaines qu'il est question, il me semble.

Sauf de temps en temps, c'est vrai : l’exécution du petit groupe de Waffen SS français de la division Charlemagne qu'Albert est amené à ordonner, par la logique interne de son propre système d'existence, est un point fort du film : à un certain moment, malgré qu'on en ait, on ne peut plus jouer, il faut aller jusque là où l'on s'est soi-même posé.

Mathieu Kassovitz est très bien, comme souvent, Sandrine Kiberlain, comme toujours. Anouk Grinberg détonne à mon avis un peu. La structure du récit, ses allers-retours entre les années, les témoignages de contemporains – contradictoires et forcément tels – insérés dans ce qui peut apparaître comme un reportage, (ce qui est habile) tout cela a de la qualité et du sens.


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