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Forum : El (Tourments)

Sujet : Sans jalousie, l'amour est sans moustaches


De Impétueux, le 8 mai 2013 à 16:00
Note du film : 4/6

Il me semble que Luis Buñuel est un peu au purgatoire, en ce moment, alors qu'il a traversé le siècle passé avec beaucoup de fulgurance et qu'il a connu dans sa carrière au moins trois manières, toutes également étonnantes et intéressantes. Le surréaliste violent des débuts a peut-être un peu trop envahi l'espace de la mémoire et entretient des gloses vivaces grâce au Chien andalou et à L'âge d'or. Et le succès tout de même assez consensuel – quoique mérité – des collaborations ultimes avec Jean-Claude Carrière (Le journal d'une femme de chambre, Belle de jour… jusqu'à Cet obscur objet du désir) a, me semble-t-il, un peu occulté toute la période mexicaine, pourtant d'une très grande originalité.

Au Mexique à partir de la fin de la guerre, Buñuel trouve une atmosphère à la fois profondément hispanique et décalée. Alors que l'Espagne pansait les plaies ouvertes de la Guerre civile, le Mexique avait été naturellement épargné par le conflit mondial (il est vrai qu'il sortait d'une période de troubles sanglants qui avait empuanti tout le début du siècle, avec la répression antireligieuse et la révolte des Cristeros). Toujours est-il qu'en 1950, le pays connaissait une opulence similaire à celle de la plupart des pays d'Amérique latine qui avaient prospéré, grâce à leurs exportations agricoles vers les pays en guerre. Ça n'empêchait évidemment pas – loin de là – que s'étalent à la périphérie des villes des poches de misère noire (voir Los Olvidados, du même Buñuel), mais il y avait une sorte de miracle mexicain, porté par la formidable expansion des échanges de la période.

Seulement les mentalités, surtout en pays hispanique, n'évoluent pas si vite que ça : machisme, arrogance, orgueil démesuré, morgue, caractère ombrageux : archétypes que Buñuel, qui n'en était lui-même pas exempt, met en scène à merveille (et ce n'est pas une caractérisation politique : voir Tristana, qui date de 1969, où Don Lope (Fernando Rey), grand bourgeois républicain, sans doute franc-maçon et évidemment anticlérical séquestre sa pupille (Catherine Deneuve) avec une parfaite bonne conscience).

Tourments est un film presque expérimental, une étude clinique (qui fut, paraît-il, citée par Jacques Lacan devant ses étudiants) où un riche bourgeois, Francisco (Arturo de Córdova) est ébloui par une jeune femme de son monde, Gloria (Delia Garcés), elle-même séduite. Il l'arrache à son fiancé, l'épouse… et lui fait vivre un enfer par sa jalousie et sa paranoïa continue et obsessionnelle.

Il y a dans la jalousie plus d’amour-propre que d’amour, écrit lumineusement La Rochefoucauld : Tourments filme avec cruauté cette évidence, cette maladie qui contamine tous ceux qu'elle touche. Francisco, sûrement amoureux de sa femme, l'est plus encore de son statut social, de la défense de ses intérêts (il est engagé dans un interminable et ingagnable procès pour récupérer des biens de famille), de points d'honneur puérils qui le conduisent souvent à la muflerie. Il finira par sombrer dans une folie totale qu'il expiera dans la sérénité d'un couvent franciscain.

Machisme, donc, orgueil, obsessions habituelles de Buñuel, fasciné par les souliers de femmes et leurs chevilles (qu'on se rappelle, dans Le journal d'une femme de chambre, la folie fétichiste de M. Rabour (Jean Ozenne) pour les bottines qu'il veut essayer à Célestine). Étrange parcours d'un étrange cinéaste qui ne laisse jamais indifférent.


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