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Sujet : La tempête satirique du siècle (suite)


De Arca1943, le 12 août 2004 à 18:25
Note du film : Chef-d'Oeuvre

La force de frappe de cette fresque tragicomique est tout simplement prodigieuse. C'est un miracle d'expression comme j'en ai bien peu vu à l'écran. Une satire parfaite, aussi corrosive que prenante, où Alberto Sordi atteint le plus haut sommet de son art, qui est pourtant déjà allé très haut et souvent. Tour à tour bouleversant et risible, lâche et courageux, opportuniste et intransigeant, il incarne à lui tout seul les contradictions, les espoirs, les désillusions d'un peuple balloté dans tous les sens par les avanies de l'histoire.

Dans la construction de cette amère farce, il y a un principe retors : d'un côté, le personnage est risible, avec ses idéaux mésadaptés à leur temps; mais dans le même souffle, c'est vrai, dites donc, que l'Italie d'après-guerre se normalise back-to-business à vitesse grand V ! Le film passe son temps à nous bousculer d'un point de vue à l'autre. Alors, quand Sordi se retrouve dans la mouise parce qu'il refuse jusqu'au plus petit compromis, on rit de lui : sa posture est aussi vaine que celle de Don Quichotte contre les moulins à vents. Mais quand plus tard, il devient le secrétaire d'un riche banquier, on rit encore de lui en se disant : " Quel larbin ! Qu'est-ce que c'est que ce type qui laisse tomber son idéal !" Comme spectateur, tu n'es jamais content de Silvio Magnozzi. Ce sont les lois de la satire qui veulent ça : on part dans un sens en exagérant, on part dans le sens contraire en exagérant aussi… C'est vraiment génial. Et surtout, c'est tordant.

Ah, cette scène près de la plage où il tente de récupérer sa femme (inoubliable Lea Massari) en lui disant : " Je te donnerai tout ce que tu voudras ! " Seulement, c'est là qu'elle remarque ses souliers éculés…

Et la scène où il crache sur les voitures… Et la scène où… Mais je n'aurai pas fini demain, puisque chaque scène, chaque plan est inoubliable.

Tout reste à dire sur Une Vie difficile, un des meilleurs films de tous les temps. Ca fait des mois que je me retiens d'en parler parce que j'ai peur de ne pas être à la hauteur de ce monument fabuleux. Mais entre autres, qu'on ait pu, en 1961, construire ce personnage de résistant antifasciste qui n'est jamais un héros, mais toujours un homme incurablement ordinaire, c'est vraiment formidable. Même quand il fait l'intellectuel – pendant sa période "cinéma", où il a la chance de rencontrer Vittorio Gassman et Silvana Mangano en chair et en os ! – Alberto Sordi reste l'homme ordinaire, l'homme moyen par excellence. Il faut le voir pour le croire.

D'ailleurs je parie que, ne l'ayant pas vu, vous ne me croyez pas !

Que le chef-d'oeuvre absolu de Dino Risi, maître de la comédie à l'italienne, ne soit pas disponible sur DVD – et il ne l'était pas plus sur VHS – me met dans une rage folle. Comment peut-on passer à côté de ce film? C'est inimaginable. C'est simple : ce film est encore plus fort que Nous nous sommes tant aimés, qui en constitue une sorte de puissant sequel.

Mesdames et messieurs, de grâce, votre vote. Il faut absolument qu'on fasse sortir ce film. Rééditons Une Vie difficile ! Rééditons la comédie à l'italienne !

Arca1943


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De Sandokan, le 13 août 2004 à 22:45

A chaque fois que j'ai entendu parler de ce film, c'était pour en faire un éloge pas croyable. Ca fait bien longtemps que je veux le voir. Ca serait génial d'avoir ça en DVD. Puis il y a deux Risi qui sont sortis cette année (Les monstres et le Fanfaron) et ça m'a mis en appétit !


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De Arca1943, le 30 novembre 2004 à 17:54
Note du film : Chef-d'Oeuvre

Salut, Sandokan.

Réjouis-toi, Sandokan, nous ne sommes pas seuls : 275 visiteurs sont aussi venus sur cette fiche depuis sa création. C'est peu, évidemment, si on considère que L'Armée Brancaleone approche les 2 000… Mais c'est mieux que rien. Vous, internautes qui passez sur la fiche de Une Vie difficile, un des meilleurs films de tous les temps en même temps qu'un des plus méconnus, je vous le demande en grâce, laissez une trace concrète de votre passage en votant pour la réédition cette satire tragicomique de très, très haut vol où Alberto Sordi explose littéralement comme un des plus grands comiques à jamais avoir traversé un écran.

Arca1943


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De dumbledore, le 30 novembre 2004 à 19:40

Allez, Arca1943, juste pour rafraichir encore plus la mémoire (et te faire souffrir de ne pouvoir revoir le film), je rajoute quelques photos du film.


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VOTE
De Impétueux, le 30 novembre 2004 à 20:04
Note du film : 6/6

Je n'ai jamais vu ce film mais je fais confiance au bon goût – peu pris en défaut – de toute l'équipe et je vote des deux mains !


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De Arca1943, le 30 novembre 2004 à 21:08
Note du film : Chef-d'Oeuvre

Génial ! Et une nouvelle affiche en prime. Merci, Dumbledore, pour ce cadeau qui fait rêver… et tourner le fer dans la plaie. Mais bah! Envisageons l'avenir avec optimisme. Des Risi sur DVD, il y en a au moins quatre de sortis, y compris Il Mattatore, grand cru qui est encore antérieur à Une Vie difficile… Alors, demain, ou après-demain, qui sait… Du fin fond des voûtes où il est enfoui…

Arca

P.S. : C'est fou comme l'uniforme de prisonnier colle bien à Alberto Sordi ! :)


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De Arca1943, le 30 novembre 2004 à 21:22
Note du film : Chef-d'Oeuvre

Merci, Impétueux ami, pour ton vote de confiance. Le jour où tu pourras voir ce film, je t'assure que tu ne le regretteras pas. Il est évident que je suis vendu corps et âme à Cinecittà. Ce fut un coup de foudre d'adolescent et comme on dit, old love dies hard. Mais si un spectateur, dans sa vie, ne devait voir qu'un seul film italien, je dirais : celui-là. Et quand Fruttero et Lucentini, dans Le Retour du crétin, écrivent que le cinéma comique italien d'après-guerre donne à voir l'Italie mieux que beaucoup d'historiens, il est difficile de croire qu'ils n'avaient pas en tête Une Vie difficile. Et puis, c'est avec d'humbles votes, d'humbles messages comme ceux-ci que, de proche en proche, la réputation de ce film se maintiendra dans la culture et qu'éventuellement, nous pourrons saluer, ravis, sa triomphale réédition. Encore merci.


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De Gianni, le 30 décembre 2004 à 05:45

Bien que je n'aie jamais vu Une Vie difficile, je vote pour encourager mon ami Arca1943, straniero ("étranger") enthousiaste qui fait de gros efforts pour faire aimer les films de mon pays (enfin, le pays de mes parents, pour être exact). Quand je parle d'Alberto Sordi aux membres de ma famille qui ont vécu en Italie, leurs yeux s'illuminent, et puis ils me racontent des blagues, ils tentent une imitation…. C'est vrai qu'il a l'air drôlement bon, ce film… Allez, je vote !


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De Arca1943, le 8 février 2005 à 13:14
Note du film : Chef-d'Oeuvre

Salut Gianni ! Merci du coup de pouce. Grâce à toi, la fiche de Une Vie difficile compte désormais cinq signatures et a franchi le cap des 500 visiteurs. Ça ne sera pas facile, mais on va y arriver…


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De david-paul, le 9 mars 2005 à 00:02
Note du film : 5/6

bien sûr la réedition s'impose…


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De Arca1943, le 3 août 2005 à 13:30
Note du film : Chef-d'Oeuvre

Oh que oui. De Risi, les éditeurs français nous ont donné sur DVD L'Homme aux cent visages (1959), Le Fanfaron (1962), Les Monstres (1963), Parfum de femme (1974*), Valse d'amour (1991)… À l'évidence, Une vie difficile est la prochaine étape…

(*) Sortie en septembre.


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De mathieudu07, le 14 septembre 2005 à 19:29

Peut-être le meilleur film de Risi malgré qu'il ne soit pas le plus connu!


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De Arca1943, le 17 septembre 2005 à 19:03
Note du film : Chef-d'Oeuvre

Pas le plus connu, en effet : pour la raison bien simple que ce film de 1961 n'est sorti en France qu'en 1976. Et sans les efforts acharnés de monsieur Simon Mizrahi, qu'il convient je crois de saluer bien bas, il ne serait sans doute jamais sorti en France et nous (nous francophones) n'en aurions jamais entendu parler. Quinze années perdues ! Dieu du ciel, mais pourquoi ? Que s'est-il passé? Comment un tel sommet pouvait-il être tenu pour quantité négligeable? Je crois qu'une partie de la réponse se trouve dans la question que posait, en 1961, Michelangelo Antonioni à Dino Risi : « Pourquoi fais-tu ce petit cinéma? » (*)

Antonioni était loin alors d'exprimer sa seule opinion : il exprimait la doxa.

Quelle doxa ? La voici, exprimée dans les termes du scénariste Furio Scarpelli, autre artisan du genre, au cours de confidences rapportées par ses amis Fruttero et Lucentini dans un article de La Prédominance du Crétin (1988) intitulé «Années de plomb et années de plumes» (en hommage au Pigeon) :

«Nous mêmes, dit-il, nous nous sentions à une distance astronomique du «vrai» cinéma. Des fourmis sur la marche la plus basse de l'escalier de marbre. Nous cuisinions nos farces, nos bouffonneries, nous construisions nos personnages déments, nos folles extrapolations, en pêchant cependant toujours dans ce que nous voyions autour de nous, inconscients, inspirés. Nous riions, nous nous amusions, que pouvait-on demander de plus? C'étaient des années de plumes. Il nous semblait normal que les critiques, les intellectuels, les hérauts des chefs-d'œuvre nous regarde de haut en bas, ignorent notre travail. »

De haut en bas : voilà bien la question d'Antonioni à Risi : elle s'adresse à une fourmi sur la marche la plus basse de l'escalier de marbre.

Quelque part dans Adorno (je n'ai plus le courage de le relire pour vous dire exactement où) il est exprimé la très belle idée que quand surgit une nouvelle théorie de l'art, au même moment l'art s'arrange pour produire quelque part une œuvre, un phénomène, un mouvement qui va contredire cette théorie et en montrer les limites. Eh bien, c'est fou comme cette observation semble aller comme un gant à la comédie à l'italienne ! Au moment précis où, en France puis en Italie, la «théorie des auteurs» et de la «spécificité filmique» est érigée en dogme absolu et où la «Nouvelle Vague» est la Vérité révélée, explose de l'autre côté des Alpes cette apogée du cinéma de genre.

Et si quelqu'un à l'époque avait voulu, de propos délibéré et conscient de son acte, faire un film pour contredire point par point tout ce qui fait un bon film selon les Cahiers du cinéma, il n'y serait pas parvenu aussi bien que Risi, Sonego, Sordi, Monicelli, Scarpelli et leurs amis ! Les Cahiers aiment les avant-gardes, les manifestes? Ils valorisent par-dessus tout les films issus d'un programme, d'un plan concerté? Eh bien la comédie à l'italienne surgit «dans le tintamarre, dans le désordre, dans l'improvisation, dans un creuset d'effronterie et d'irrévérence, dans la spontanéité et le hasard les plus grands» (Fruttero et Lucentini) ! Les Cahiers – et leurs épigones – dénoncent vertement le «cinéma spectacle» ? Rappellent, sourcilleux et not amused, comme la reine Victoria (car ce SONT de puritains) que le cinéma n'est pas un spectacle de foire ? Eh bien ça, c'est l'apothéose du spectacle de foire, avec tir aux pipes et numéros d'avant-spectacle inclus ! Et produit par Dino de Laurentiis, en plus ! Ils dénoncent plus vertement encore le cinéma commercial, qui fait d'ignobles «concessions au public»… qui «sacrifie au culte des vedettes»… qui s'abaisse à «raconter une histoire» alors qu'un bon film, c'est bien connu, doit d'abord et avant tout s'attacher à décortiquer ses propres codes… et ainsi de suite, point par point : l'un dit noir quand l'autre dit blanc.

Animés par des intellectuels, Les Cahiers et consorts adhèrent, somme toute, au dogme selon lequel les intellectuels sont le sel de la terre ? Eh bien, quoique la cible la plus ordinaire, la plus courante de ces satires italiennes fût évidemment l'establishment démocrate-chrétien, la droite – et aussi l'ignorance, l'amnésie – il n'en reste pas moins que les intellectuels (généralement de gauche) n'étaient pas logés à meilleure enseigne : dans ces comédies satiriques, l'intellectuel est un "type" comique pontifiant, un Tartufe, un pleutre qui est régulièrement couvert de ridicule  – une tradition qui remonte à Aristophane (voir par exemple «Les Grenouilles» et son tir aux pipes magistral sur le personnage de Bacchus, dieu du vin mais aussi des arts, qui se déguise en Centaure d'opérette et se cache derrière Hercule pour descendre aux Enfers). Et dans Une Vie difficile, alors là, c'est vraiment la fin de tout : car Silvio Magnozzi est un journaliste engagé, muni d'une instruction toute relative, qui signe les pétitions, est condamné pour avoir voulu lancer une radio clandestine au milieu des désordres qui suivent la tentative d'assassinat contre Togliatti…

Autrement dit, les choses ne pouvaient pas tourner autrement, surtout si on considère l'irrévérence suprême, le tabou ultime : c'est qu'en plus de tout le reste – et là, je pense qu'on touche spécifiquement à la comédie à l'italienne, car la chose est beaucoup moins vraie des comédies de Blake Edwards ou des films de Louis de Funès – ce cinéma de divertissement populaire choisissait systématiquement des sujets, s'avançait régulièrement sur un terrain qui d'après la doxa (ou encore ce qu'on appelle parfois la «division des discours») est censé être la chasse-gardée du «vrai» cinéma d'auteur, difficile et sérieux. Et la chose est particulièrement vraie de cette Vita difficile.

Arca1943

(*) : cité dans CAPRARA, Valerio. «Dino Risi, maître de la comédie italienne», ed. Gremese International, 1991.


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De paul_mtl, le 27 avril 2006 à 15:05
Note du film : 5/6

Arca, tu es intarissable sur ce film. :D

Mes félicitations pour ton long article qui j'imagine t'a pris pas mal de temps a écrire.

Je te recommande de voir Vérités et mensonges (F for Fake 1974) de Orson Welles.

C'est un tres bon film-documentaire sur un grand peintre faussaire qui se moque des experts. :D

il y a plusieurs sortes d'intellectuels: les scientifiques et les litteraires

mais je les classe aussi entre les cons (pédants) et les intelligents (modestes). ;)

Oui il faut faire une distinction entre culture et intelligence.

Les gens attachent trop d'importance au critique et au dela de leur propre goût personnel.

C'est l'effet social ou 'moutons' si tu preferes :D

Voila pour la doxa et les Cahiers du Cinema que je lis parfois.

L'art qui met la forme au dessus du contenu m'ennuie souvent comme une belle blonde idiote

et pour moi la forme doit être au service du contenu que ca soit de l'art ou pas.

Pour revenir au film rapidement que j'ai vu en VO il y a plusieurs mois:

un acteur pour être au sommet de son art doit avoir un excelent partenaire,

pour gagner un effet de synergie.

Ici Lea Massari joue bien mais un peu trop terne.

Dommage.

7/10


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De Arca1943, le 28 avril 2006 à 08:56
Note du film : Chef-d'Oeuvre

Lea Massari est à cent pour cent le personnage. Son jeu subtil, très intérieur, est le parfait contrepoids de l'expansif Sordi. Je ne changerais pas une seule seconde à ce film miraculeux, classé numéro 2 dans ma liste des meilleurs de tous les temps. De tous les rôles d'Albertone, c'était aussi celui qu'il préférait… avec Un Bourgeois tout petit, petit. 10 sur 10.


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De paul_mtl, le 28 avril 2006 à 14:06
Note du film : 5/6

Un peu trop interieur je dirais :D et le contraste est effectivement utile

sauf quand ils doivent être content tous les 2 :

Ce que preferait Sordi m'importe peu.

Pourquoi ?

C'etait un excelent acteur tres expressif mais comme réalisateur et scenariste il était tres moyen.

Encyclopædia Universalis

"Autre mutation fondamentale, la vieille séparation entre scénaristes, cinéastes et comédiens a disparu au profit de personnalités protéiformes investissant toutes les fonctions et agissant devant et derrière la caméra. Pour mieux servir un univers égocentrique, les auteurs de comédies écrivent leurs histoires, les mettent en scène et les interprètent, réduisant ainsi le champ de vision d'un genre autrefois panoramique. Il faut ajouter que cette nouveauté est également à l'œuvre dans le cinéma dramatique et qu'elle constitue un des éléments de la crise du cinéma italien."

Ce critique pense tres vraisemblablement a Sordi et Carlo Verdone.

Apres 1980, ils ont fait des films comiques de 2e zone pour reprendre l'expression de David.

De même je ne partage pas ces opininons politiques conservatrice.

As tu vu il Tassinaro (The Taxi Driver 1983 Sordi) ou il interroge naievement Giulio Andreotti(*) sur l'emploi ?

  • : chef du gouvernement italien DC et accessoirement aussi chef mafieux a l'epoque.

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De Impétueux, le 9 janvier 2008 à 19:02
Note du film : 6/6

Nous savons tous, cinéphages de ce site, combien nous devons à Arca qui, dans son combat passionné pour la défense et l'illustration de la comédie italienne, nous a ouvert bien des portes ; si, jadis, bon nombre de Risi, de Monicelli, de Scola étaient présentés en France et rencontraient un grand succès, l'abondance de la production faisait que bien d'autres films formidables des mêmes réalisateurs sont demeurés méconnus au moment de leur sortie, même pour ceux qui, comme moi, ingurgitaient beaucoup de ce qui passait sur les écrans…

Si j'ai découvert tout à fait par hasard Le fanfaron, sorti dans une édition couplée avec Les Monstres, si appréciés à l'époque et que je voulais revoir, je dois à notre ami du Québec deux très grands moments de bonheur, Au nom du peuple italien, l'été dernier, et, en ce début d'année, Une vie difficile, placé d'ailleurs par Arca en tête de son palmarès (et en 2 de sa propre Immarcescible, je crois).

Cet hommage déférent rendu et ces remerciements sincères adressés, je n'irai pas jusqu'au niveau où il situe le film ; mais, dans mon Panthéon personnel des films de Dino Risi, il se classera juste après Le fanfaron, mais aussi Parfum de femme, sans doute parce que j'ai davantage d'empathie personnelle pour le Bruno Cortona (Vittorio Gassman) (et aussi, d'ailleurs, pour le Roberto Mariani Jean-Louis Trintignant) du premier, ou pour le capitaine Fausto Consolo (encore Gassman !) du second que pour Silvio Magnozzi (Alberto Sordi), héros d'Une vie difficile.

Un peu subjectif, cela, allez-vous penser, ami Arca ? C'est fort possible, mais qu\'y faire ? Ce qui distingue, au milieu de films tous également remarquables, l'un de l'autre, c'est, me semble-t-il, précisément cette touche irrationnelle.

Je trouverais extrêmement vain de devoir énumérer les cent merveilles d'Une vie difficile… Ceux qui ont vu cette œuvre d\'une qualité exceptionnelle se rappelleront avec jubilation des tas de scènes qui me reviennent en mémoire, de la beauté exceptionnelle des lacs alpins du début, au dîner – avec des têtes à la Goya – chez la Princesse Rustichelli, le soir du référendum de 1946 qui clôt la monarchie italienne et du repas seulement englouti par Silvio et Elena (Léa Massari) alors que résonne dans la rue Fratelli d'Italia.

Ou encore ce moment de pure jubilation chez l'industriel véreux qui va être dénoncé dans son journal par Silvio : Je suis payé 5000 lires et je ne retirerai pas l'article pour 50.000 lires ! Et l'industriel : Mais pour 5 millions ? … Ce qui se passe sur le visage de Sordi est du très grand art de comédien : la découverte du fossé entre ce que le peuple croit être beaucoup d'argent… et la réalité de l'argent…

Et le pathétique de la scène de ménage matutinale et ce dialogue époustouflant : Comment attendre amour et compréhension d\'une femme qui a brisé le crâne d'un Allemand avec un fer à repasser ? – quand on sait le début de l'histoire !

Séquences à Cinecitta, à Viareggio, des merveilles d'observation clinique, de cruauté narquoise, de lucidité pathétique…

Et quoi que fasse Silvio, et son air de chien battu, même en faisant mine de révolter contre la main qui le nourrit – et qui l'humilie – en balançant son patron dans la piscine,sa révolte est puérile et Elena ne reviendra pas…


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De Arca1943, le 10 janvier 2008 à 02:21
Note du film : Chef-d'Oeuvre

Comment !? Oser mettre seulement 6 sur 6 à Une Vie difficile alors qu\'il existe une note encore plus élevée !?

Blague à part, j\'aurais bien du mal à \"hiérarchiser\" Une Vie difficile et Le Fanfaron, deux ahurissants tours de force signés Dino Risi, dissemblables et consécutifs (1961, 1962) qui se croisent pourtant comme la diachronie et la synchronie, ou comme l\'Histoire et la sociologie.

Une chose étonnante, en tout cas – un aveu de taille: j\'ai ce DVD en main depuis septembre, mais je n\'ai pas encore osé le regarder. Car j\'attends « le moment propice », les « conditions idéales». Ce qui est un peu ridicule, vu que ça fait nettement penser à la méthode du druide Amnésix pour cueillir le gui dans Astérix en Corse. Le druide fait la sieste au pied d\'un arbre. Passent Astérix, Obélix et Ocatarinetabellachichix. Astérix : « Il s\'y prend comme ça pour cueillir le gui? » Le Corse : « Eh oui. Il attend qu\'il tombe. »

Ce week-end, tiens, je vais enfin regarder en face mon plus beau trésor : l\'épopée dérisoire du résistant Silvio Magnozzi dans l\'Italie d\'après-guerre. Un film, qui plus est, incroyablement méconnu. Le simple fait d\'y penser me met en rogne. Vous verrez, essayez ça avec des types qui vous disent aimer le cinéma italien. Ils vous bassineront, ce qui est bien normal, avec De Sica et Rossellini, puis passeront évidemment à Visconti, Antonioni et Fellini, puis enfin à Pasolini. Et alors vous leur dites : « Ah bon. Et Une Vie difficile ? » Réponse, neuf fois sur dix : « – Une quoi ? »

Autre chose, avant de prendre congé, cher Impétueux. Au fil du temps, vous vous êtes bien rendu compte que je connaissais le cinéma français nettement moins que le cinéma italien. Or c\'est bien embêtant : car je cherche dans mes souvenirs, je me creuse la tête, j\'essaie de dénicher un film français qui serait un peu l\'équivalent de ce Risi, un film qui tout en étant bien sûr éminemment antifasciste – non seulement de propos mais d\'esprit – nous brosserait le portrait d\'un résistant qui serait, mais alors, tout à fait dégagé des poncifs héroïques, des images d\'Épinal, de l\'esprit de sérieux solennel, des simplifications \"pour la bonne cause\", un Résistant qui tout en étant admirable par certains côtés, serait en même temps ridicule, qui pourrait par exemple s\'arrêter de Résister pendant plusieurs jours pour vivre les délices de Capoue avec Lea Massari, pendant que ses copains poursuivent le combat… Eh bien, c\'est curieux, vous n\'allez pas me croire, mais je n\'en trouve aucun ! Peut-être pourriez-vous m\'aider ?


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De Impétueux, le 14 janvier 2008 à 00:06
Note du film : 6/6

Nous buttons là, ami Arca sur certaine impossibilité française à ne pas se prendre au sérieux ; des films de Résistance, il y en a eu beaucoup, dont certains admirables, comme – je la place au sommet, vraiment – L'armée des ombres, mais aussi La bataille du rail, toute en forme d\'épopée triomphale, ou un excellent Jéricho qu\'il faudra que je revoie et chronique quelque jour… Mais aucun, à ma connaissance comme Une vie difficile où, tout en se battant bien, on retrouve presque certains tons de l\'éternelle Italie, celle d\'Arlequin, de Pantalon, de la Comedia dell\'Arte ! Car, comme le fait Elena (Léa Massari), assommer un Allemand patibulaire avec un fer à repasser, c\'est retrouver la délicieuse tarentelle du Gendarme rossé par le Voleur, avec le bémol important c\'est que c\'est là le Voleur qui a raison , puisqu\'il est chez lui, un chez lui qu\'on veut prendre et occuper…

Le seul film qu\'il m\'amuserait de proposer à votre appétit est la guerre en gilet de flanelles et pantoufles que mènent les bourgeois tout petits, les employés et ouvriers d'une petite ville de Charente…c\'est Le Père Tranquille, vous le savez..


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De Arca1943, le 27 janvier 2008 à 23:20
Note du film : Chef-d'Oeuvre

« Nous buttons là, ami Arca, sur certaine impossibilité française à ne pas se prendre au sérieux. »

En effet !

Ce regard ironique dans lequel baignent toutes choses, jusqu\'à la Résistance elle-même – regard que l'on retrouve dans d\'autres comédies comme Il federale ou La Grande pagaille – s'il a pour effet de désacraliser la Résistance en faisant sauter ce qu'il peut y avoir de commémoratif et de rhétorique dans les « films de Résistance », mène à nous la montrer plus terre-à-terre et donc plus vraisemblable, plus tangible – en somme, plus réaliste. Disons en gros, pour trousser une formule, disons que les Résistants des films français n'ont jamais mal aux dents, tandis que dans certains films italiens, ça peut arriver.

Mais bon, du point de vue du film Une Vie difficile, il était aussi très important pour le scénario de \"miner\", pour ainsi dire, l\'aura de Résistant de Silvio Magnozzi, de la relativiser, afin que l'humour fonctionne comme il est censé fonctionner dans une comédie à l'italienne. Alors d\'accord, pendant des mois, Silvio Magnozzi a joué au chat et à la souris avec les patrouilles allemandes, écrit et publié un journal antifasciste en pleine guerre, dans des conditions ô combien risquées; il a dormi dans les cimetières et mangé de la vache enragée. Très bien, d\'accord, c\'est vrai. Seulement, voilà : sur une période qui devait durer quelques jours mais finit par s'étirer sur trois mois – trois mois ! -, tandis que ses courageux camarades poursuivaient leur héroïque combat contre la racaille nazifasciste, lui se la coulait douce dans un moulin abandonné avec la plus qu'avenante Lea Massari ! Aha ! Non mais !

Cet épisode est crucial et nimbe le personnage jusqu\'à la toute fin. Car lorsque Sordi, ô surprise, arrive à l\'enterrement de sa belle-mère au volant d\'une superbe voiture de luxe (décapotable à commande automatique !), lui et Massari passent à nouveau devant le fameux moulin, il dit « Nostro mulino » et elle pleure dans ses bras. À ce moment précis, bien sûr, l\'épisode du moulin n\'a plus rien d\'ironique, c\'est le symbole de leur amour, le souvenir d\'un bonheur unique en son genre qui ne peut se répéter. Mais lorsque Magnozzi se drape dans les hautes valeurs de la Résistance pour justifier son refus de tout compromis, même minime, le spectateur a comme tendance à se rappeler que c\'est bien joli la Résistance et ses Valeurs, sauf que tu faisais quoi dans le moulin pendant trois mois avec Lea Massari, mmh?

Comme souvent – mais vraiment ici plus que jamais – le personnage d\'Alberto Sordi est un inextricable noeud de traits contradictoires : couard ou courageux selon les circonstances, à la fois imbécile et intelligent, naïf et lucide, et bien sûr, admirable (car c'est un héros !) et risible (car c'est un loser !). Et puis il a une touche de détestable, aussi : je ne sais combien de fois il traite sa femme d\'ignorante, et vu qu'il s\'agit de la sublime Lea Massari, ça me démange de lui flanquer mon poing sur la gueule ! (Mais bon, je me retiens car nous avons un écran de télé tout neuf).

Ce film est vraiment un miracle, à toutes sortes de points de vue. Les repérages, par exemple – un aspect du cinéma fort important pour les cinéastes italiens de l'époque – sont vraiment parfaits. La photo en noir et blanc est d\'une précision et d\'une modernité étonnantes – et sans le noir et blanc on n\'aurait pu ponctuer aussi bien l'action avec les brefs extraits de films d\'archives (Libération, référendum monarchie-république, élections de 1948, attentat contre Togliatti). Scénariste attitré de presque toutes les comédies d'Alberto Sordi, Rodolfo Sonego ici se surpasse, il signe un scénario traversant dix-huit ans d'histoire où tout s'enchaîne avec fluidité et équilibre, des dialogues aussi incisifs que naturels où chaque mot porte. Age-Scarpelli réussiront à faire aussi fort, mais pas plus fort, pour l'inoubliable Nous nous sommes tant aimés, autre sommet qui à l'évidence puisera une partie de son inspiration à ce film de Dino Risi (ce qui n'est pas un reproche : n'oublions pas qu'il s'agit d'un cinéma de genre).

Chaque scène est mise au point avec un art consommé du naturel et du mouvement; les détails exagérés, les extrapolations propres à la satire se glissent là-dedans toujours à point nommé, ni trop, ni trop peu; les blagues semblent advenir sans effort et les célèbres glissements de ton propres à cet éblouissant serial sont tous aménagés au cordeau. Alberto Sordi est à son summum, son nuage de dérision le nimbe et le suit partout, dans le maquis, au moulin, dans la salle de rédaction du journal, en prison, à l'université, dans le bureau du grand éditeur, dans les caves de Cinecittà (sic), sur la plage… Quel tragicomique né ! C'est incroyable. Lea Massari crève l\'écran et brise le cœur, elle est vraiment parfaite en femme terre-à-terre affligée d'un mari idéaliste. (« Toi, bien sûr – lui dit-il un soir, alors qu'ils sont au lit – toi tu voudrais la grande maison, la grosse voiture… » « Non, c'est pas ça, répond-elle, c'est que je porte les mêmes chaussures depuis trois ans ! ») Et jusqu'au maquillage de Mme Massari qui est miraculeux : elle a vraiment l'air d'une adolescente au moment où elle rencontre son beau résistant barbu et vraiment l'air d'une solide trentenaire en 1961 quand elle enterre sa maman.

Les personnages secondaires « risiens » sont aussi au rendez-vous : la vieille « princesse »* toute décatie au soir du référendum, le prisonnier accueilli à coups de pied au cul à sa sortie de prison par sa femme et sa belle-mère (« incapable ! » « bon à rien ! »), l'énorme religieuse à cornette qui annonce à Sordi la mort de Staline… Sans parler des personnages dans leur propre rôle : Edith Peters, puis Alessandro Blasetti, Silvana Mangano, Vittorio Gassman en costume de centurion, qui est en train de tourner un peplum, et voit arriver Sordi : « Ah non ! Le type au roman. Suivez-moi, légionnaires ! » et il s'enfuit à leur tête.

Et la scène de plage est là aussi ! Tout y est, quoi. Avec Le Fanfaron, ce film compose une espèce de dyptique idéal, l'abscisse et l'ordonnée de Dino Risi. Après cela monsieur Risi signera encore d'autres très grandes comédies satiriques (La Marche sur Rome, Les Monstres, Au nom du peuple italien, Parfum de femme…) mais il ne pourra jamais égaler ces deux-là : ce qui est bien normal, car une fois qu'un alpiniste a gravi l'Himalaya, il ne peut plus grimper plus haut !

(*) Bien sûr, je mets le mot « princesse » entre guillemets par obéissance à la 14, je veux dire la 14ème des Dispositions transitoires et finales (sic) de la Constitution italienne : «Les titres de noblesse ne sont plus reconnus. »


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De vincentp, le 5 juillet 2008 à 15:42
Note du film : Chef-d'Oeuvre

Ach, le mystérieux Sandokan a oublié de mettre une note à ce film… Brillant (portrait de groupe et d'une société), drôle, émouvant, instructif, un classique pour tous, même si ce n'est peut-être pas comme le dit Arca, un des meilleurs films de tous les temps ! Simplement un film parfaitement écrit, photographié, réalisé et interprêté, et qui est du même acabit que le Fanfaron , les Monstres, les Nouveaux monstres, et Au nom du peuple italien, autres réussites incontournables du prince de la comédie italienne : Dino Risi.


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