Forum - Fahrenheit 9/11 - Avis
Accueil
Forum : Fahrenheit 9/11

Sujet : Avis


De O.D., le 20 juillet 2004 à 10:08

Sur Fahrenheit 9/11, ou du cinéma à l'estomac…

Olivier Douville (Psychanalyste, Paris)

Que célèbre la palme d'or obtenue par ce film à Cannes ? Un geste politique fort ou les bonnes vieilles ficelles du cinéma américain ? La question peut être envisagée.

Le film de M. Moore n'a, en effet, rien d'un cinéma immédiat, d'un cinéma-vérité ou d'un documentaire. Construction sophistiquée et hyper-violente , plaidoirie ébouriffante et maniaque, il se place d'emblée dans le champ d'un manichéisme de propagande, avec tous les ressorts émotionnels que cela suppose. Et le cocktail marche, emporte le spectateur, lui donne constamment le beau rôle. Après-coup, de se retrouver assigné à une telle posture, et bien cela dérange. Nous serions-nous fait avoir ? Cannes : Un festival enchanté, emballé, qui tenait là sa jouissance et sa revanche sur Bush, sur la bêtise, sur le mensonge. Une fois sorti en salle, ce film récolte des douches dont la température va du tiède au réfrigérant. Les critiques ferraillent. La revue Les Cahiers du cinéma s'énerve. Godard assène que Moore ne fait pas des films, juste des discours. Le dernier opus de Moore dérange sans doute en raison de l'aspect véhément et incantatoire qui est comme la marque de fabrique de ce film.

Et nul ne trouvera dans ce film des informations bien nouvelles. Si le travail d'archiviste mérite d'être reconnu et salué il n'est qu'un ingrédient de plus dans cette énorme pièce montée ; et, sans doute prétexte à autre chose, il concourt tout au plus à la fabrication d'une machine filmique, avec un montage rodé, des références rodées et usées, des rhétoriques implacables. Un patchwork de procédés filmiques, certes, plus qu'un film. Et c'est sans doute là que l'objet devient intéressant : dans sa grossièreté même.

Un des premiers réflexes du cinéphile qui se prétend « non-dupe » et averti est de redouter ou de déplorer l'aspect manipulateur de ce film. Certes, on respire peu ou mal, à ce film qui propose des idées politiques pour, immédiatement, les faire s'évaporer en un pathos tout dégoulinant. Mais que veut dire ne pas être manipulé au cinéma ? Que serait un cinéma froid, impartial, qui prendrait fait et cause contre un système de domination par le mensonge, que serait un cinéma impatient de dénoncer l'aspect voyou d'un gouvernement et d'une politique et qui respecterait comme logique de construction la sacro-sainte distanciation ? Une chimère.

L'aspect manipulateur de ce film est trop évident, trop immédiat, trop loufoque aussi pour ne pas être examiné, le plus froidement possible.

M. Moore, qui passe à la moulinette trois années de présidence de G.W. Bush, ne se présente pas comme un témoin, ou un chroniqueur. Il se présente comme un justicier. La plainte prend valeur d'allégorie, la grossièreté remplit ici la fonction d'arme. Nous sommes dans un Western new-look. Moore est un justicier, Bush un shérif débile et corrompu. Et avant de fabriquer de l'entendement entre le cinéaste et son public, sans doute faut-il mobiliser de l'affect ; tel est le pari et il ne sert de rien de s'en indigner, de regretter que Moore laisse la bride sur le cou à la larmoyance, de déplorer que d'autres points de vue (ceux des kurdes, bien évidemment) soit totalement passés sous silence. On peut, de plus, tout à fait se demander si la situation irakienne importe réellement au cinéaste. N'est-elle pas que prétexte, car à l'évidence ce film est tout sauf une analyse historique de la guerre contre l'Irak. Ce film est très américain (et qui s'en étonnera réellement ?). – ce que dévoile sa fin. Un président énonçant qu'on ne peut mentir au peuple. Par là nous retrouvons ce qui est le plus souvent un thème traumatique de la mythologie filmique made in U.S : le péché de mentir à ses concitoyens. C'est fort compréhensible. Un pays de pionnier, un pays qui se réfère encore à la mythologie des pionniers, se doit de croire qu'il est fondé sur le respect de la parole donnée, sur la mise en commun de l'engagement de la parole et de la bonne foi par rapport à un référentiel transcendantal descendu dans le quotidien de chaque vie : La Bible. Souvenons-nous de la scène déchirante du Gaucher d'A. Penn dans laquelle Billy the Kid, que joue Paul Newman, apprend à lire dans la Bible, ce qui lui vaudra une fidélité indéfectible et mortelle au souvenir des promesses nouées entre son mentor et lui.

Cette impunité du mensonge est au fond le grand trauma dont ce film nous entretient. Et sur cette chute de la parole, véritable attaque terroriste contre les fondements mythologiques d'une Nation, Moore ne fait nullement film révolutionnaire. Il exalte les pauvres, les familles et les mères. Il demande une vraie promesse de bonne foi entre un président et son peuple.

Revenons alors à la construction formelle de ce film, elle se tient en un bombardements de chutes d'images et de discours, des cadrages explosés, des intrusions sonores permanentes. Et entrecoupant ce flux, deux pauses, disjonctives entre le visuel et le sonore. Un plan noir, sans images, tout comme dans les films situationnistes de Debord, qu'accompagne la bruit effarant, puis effrayant des avions qui percutent les Twin Towers. Chacun là est renvoyé à sa propre incapacité à imager et à imaginer, à son propre trouage dans ses maillages de représentations – ce d'autant que l'attentat est resté non revendiqué. Un second plan retient l'attention, un plan fixe cadrant un président hébété, continuant à faire de la figuration dans une école au moment où il apprend la nouvelle des attentats. Scènes isolées, figées, entre un excès et un défaut, un président qui se vide, sous les yeux du spectateur de ce qui lui restait de sa propre substance, de sa propre présence, d e sa capacité de proférer un peu de discours. La condensation est possible entre ce mutisme hébété et le vide d'images de la première séquence. La mythologie a foutu le camp et son grand énonciateur est devenu muet.

Oui, ce film est une arme de guerre contre Bush en même temps qu'il réclame un président qui tienne le coup à la façon américaine, un président gardien du discours et de la bonne foi.

Mais l'analyse à s'en tenir à ce simple constat tournerait rapidement à vide.

Parlons encire de cinéma.

L'on sait que ce cinéma comme discours de combat réplique à la formidable inélégance du mensonge par des arguments de boxeur poids-lourd. En reconstituant la réserve d'énergie que tout projet de dénonciation (et non de révolte, ici) exige. Posons-nous alors la question de savoir comment l'image peut résister, dans sa rhétorique, comment peuvent se déplier ses enchantements mytho-poétiques et s'offrir ses recels de plans et de plurivocité de points de vue, dans un Monde où le discours ne tient plus ?

Si avec Penn ou Kazan le cinéma ouvrait sur le théâtre, si avec Ford ou Mann il ouvre sur l'épopée, avec Moore le cinéma ouvre sur l'amnésie a-discursive de la télévision ; à armes égales. Et l'image fiche le camp, restent les chocs d'image. Dont nous nous remettons tant bien que mal.


Répondre

De jemalo, le 21 juillet 2004 à 14:16
Note du film : 4/6

Alors que je croyais avoir suivi l'actualité depuis le 11 septembre, j'ai appris beaucoup de choses dans le film de Michael Moore: le décompte incomplet de la Floride, le départ de 24 personnes de la famille de Ben Laden, les connivences/accointances entre la famille Bush et la famille Ben Laden, le recrutement des plus démunis…

Effectivement film coup de poing et pour moi, j'ai pensé à "Z" de Costa-Gavras, notamment pour la scène du sénat où les députés afro américains venaient plaider leur cause.

Par contre, j'ai aussi réalisé qu'il y avait tellement de choses dans le film qu'il était nécessaire d'en parler avec d'autres car cela défile très vite.

Je suis aussi d'accord que c'est un film américain, destiné avant tout aux Américains mais comme le président des Etats-Unis est aussi devenu le gendarme du monde, il est évident qu'on ne peut pas ignorer ni ce qu'il est ni ce qu'il fait.

Jean-Marc (45 ans)


Répondre

De paul_mtl, le 20 avril 2006 à 16:59
Note du film : 1/6

Belle analyse Olivier mais ce FILM en vaut il l'etude ?

Je sais bien que les series B sont parfois riche d'enseignement.

Ce FILM n'est pas une arme redoutable contre Bush j'oserai presque dire le contraire

car il discredite par sa maladresse et noie les autres attaques serieuses

avec son discours de propagande.

Bush a été réelu avec une large majorité.

A mes yeux, il a aussi discredité avec son cesar le festival de cannes.

Et tout ca j'en suis certain avec les meilleures intentions du monde.

Je vous recommande ce DOCUMENTAIRE plus serieux et objectif.

Le Monde selon Bush


Répondre

De fretyl, le 30 août 2007 à 22:01
Note du film : 5/6

Je souhaite voter pour une (ré)édition de ce film en DVD.


Répondre

Installez Firefox
Accueil - Version bas débit

Page générée en 0.0060 s. - 5 requêtes effectuées

Si vous souhaitez compléter ou corriger cette page, vous pouvez nous contacter