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Sujet : Film de transition


De Bastien, le 3 mars 2004 à 02:29
Note du film : 4/6

"Manon" est un film parfois impressionnant mais moyennement convaincant dans l'ensemble… Après trois films maitrisés de bout en bout, celui-ci est une manière pour l'auteur d'expérimenter d'autres choses sur le plan de la mise en scène et du contenu, tout comme une occasion de règlements de compte avec la société française issue de la Libération et qui l'a interdit de travail pendant deux ans.

Très graphique, le film se présente comme un tableau en trois actes, malgré une narration en flash-back pendant les deux premiers tiers. La première partie est la plus réussie, avec la rencontre Desgrieux/Manon pendant la libération d'un petit village: le village en ruine donne lieu à des plans d'une beauté visuelle renversante, magnifiés par une photo noir et blanc très travaillée. Une vision de l'enfer et du chaos ou les symboles sociaux et religieux sont réduits à néant… Peut-être est-ce parce que le film a été fait assez tôt dans la suite des évènements, mais le tableau des FFI est sans complaisance et tranche avec les visions officielles de la Résistance qui encombreront pendant longtemps le cinéma français. On y voit l'agressivité des villageois, des femmes tondues en sous-vêtements s'enfuir dans les rues. Un cauchemar de l'épuration qui navigue dans des eaux troubles et ambiguës. C'est de ce chaos que nait l'amour pur entre les deux héros. Des personnages qui s'aiment à la folie dans le dépouillement, de manière beaucoup plus problématique dans un monde règlementé socialement.

C'était toute la problématique de l'Abbé Prevost que Clouzot reprend à son compte dans la suite de son récit en s'en servant pour éreinter sans ménagement la France d'après guerre, en présentant un univers d'individus vivant pour les nouvelles occasions d'argent facile (profiteurs de guerres et profiteurs d'après guerres, mêmes combats). Le film casse toutes les morales de l'époque, qu'elles soient chrétiennes ou marxistes. Mais cette pilule passe moins bien que dans d'autres films du cinéaste… Les partis-pris nihilistes de "Manon" sont plus directement placés sous le signe de l'esthétisation et le portrait de la masse ou de diverses catégories est plus grossier. Il n'y a qu'à voir le long passage de la gare et du train ou Manon traverse une foule et cherche dans divers compartiments son amant devenu meurtrier… Si l'idée de voir l'humanité comme du gros bétail devait être symbolisée, ces scènes seraient un bon exemple. Puis il se pose aussi le problème de la solennité de la transposition d'un classique littéraire. L'ambiance du film est souvent pesante, et le film s'enferme dans quelque chose de très étouffant. La respiration via les personnages secondaires qui allègent et équilibrent le propos sont ici quasi absents (on ne peut pas compter sur Reggianni: seul le commandant du bateau remplit un petit peu cette tâche).

La dernière demi-heure en Terre promise laisse aussi dans le doute… D'une réelle beauté visuelle, elle annonce le travail sur les décors du "Salaire de la Peur" et les futurs travaux photographiques de Clouzot. La séquence la plus dérangeante c'est le massacre par de vagues bédouins de toute une population yiddish traversant le désert. En une séquence violente, tout "Manon" est là, dans ce massacre d'une population sans patrie qui avait presque atteint celle qu'elle rêvait. C'est plus intéressant que le destin Manon/Desgrieux finalement, esthétisée là aussi via un visuel très fort mais dont l'impact est peu léger: un chemin de croix sous le soleil très loin de la beauté de la fin du roman. C'est un peu dommage pour le touchant couple Michel Auclair/Cécile Aubry dont l'alchimie est vraiment réussie (mais on pourrait débattre aussi des paires de claques que donnait Clouzot à son actrice pour y parvenir?)

"Manon" est un film de transition, plein de choses très intéressantes, mais dont la volonté de noirceur vive est assez mal maitrisé… Le film sera suivi d'une autre œuvre de transition , "Miquette et sa Mère", où Clouzot essayera de faire uniquement dans le registre positif et rose cette fois-ci, ce qui sera encore moins convaincant.


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De Impétueux, le 6 janvier 2006 à 19:54
Note du film : 4/6

J'ai vu une fois ce film à la télévision, sur la seule et unique chaîne de l'époque, et en des temps très anciens où je ne devais pas avoir plus de six ou sept ans (comment m'a-t-on laisser regarder ça demeure un mystère !). Autant dire que je ne me rappelle plus du tout cette Manon, si ce n'est que je conserve en mémoire un fouillis d'images des deux amants dans le désert, où un sein de Cécile Aubry se faufile hors de sa robe, ce qui était, jadis, une audace inouïe (la preuve, c'est que je m'en souviens).

Le retour sur cette émotion enfantine vaut-il qu'on édite ce film ? Certes pas ! Mais ne pas éditer, en revanche, un seul des Clouzot en revanche serait une grave faute ; et il en manque encore bon nombre ! Celui-là, mais aussi Miquette et sa mère – ce ne sont pas les plus réussis, sans doute – et surtout La Vérité où, pour une fois Brigitte Bardot réussissait à émouvoir dans un rôle tragique. (j'exagère : il y a aussi En cas de malheur – évidemment aussi d'un grand réalisateur, Autant-Lara, mais là, Bardot et ses moues crispantes et son ton de voix acidulé était tellement dans le rôle qu'elle y a moins de mérite…).


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De Gilou40, le 18 octobre 2010 à 17:16
Note du film : 3/6

Ce qui frappe d'abord dans ce film, c'est qu'on se demande ce que pouvait bien faire Simone Signoret en cette fin d'années quarante. Sa filmographie nous apprend qu'elle venait de terminer Dédée d'Anvers et elle ne pouvait pas être au four (ce que ce film ne fut pas) et au moulin de ce Manon.

Je dis ça parce que voyant cette œuvre hier au soir, diffusée au cinéma de minuit, il saute aux yeux que Cécile Aubry s'est très largement inspirée du jeu de son ainée, jusqu'au "cheveu' sur la langue, et personne ne peut nier une certaine ressemblance, à l'époque, entre les deux actrices.

Dans un papier du journal Libération, un journaliste s'écriait : Manon est l'étrange et magnifique orchidée qui s'épanouit sur le fumier de l'après-guerre. Là aussi, difficile de dire le contraire . Car si Manon est avant tout une catin, comme il était de bon ton de le dire en ces moments troubles, et Robert Desgrieux, Michel Auclair, un paumé que le joli minois de Manon va faire revenir à l'état de larve, c'est d'abord le climat pourri de cette sortie de guerre qui est dépeint, bien plus méticuleusement que la passion qui unit les deux amants.Manon ou comment avoir la foi bien ancrée pour vivre une histoire d'amour dans une société plus encline à régler ses comptes qu'à relire la bibliothèque rose. La libération est passée par là, et avec elle, passés les épanchements qu'une liberté retrouvée peut engendrer, se reforme la noirceur des âmes qui ont été flouées. Et l'Amour, lui-même tortueux, devient vite le jouet d'une société qui a du mal à retrouver ses repaires, la boule d'un immense flipper désespéré.

Michel Auclair est parfait dans ce rôle de pantin amoureux. Et son beau-frère Reggiani porte encore une fois un manteau bien trop grand pour lui. Il a, quelques fois, du Michel Blanc en lui cet acteur. Mais bien heureusement, il s'est mis à chanter…Gabrielle Dorziat en tenancière de claque mal-élevée est autrement plus crédible même si surprenante. Tout aussi surprenant que vous ne la citiez pas au générique ! Et Michel Bouquet, si jeune et si maigre qu'il nous faut quelques secondes pour le découvrir..

L'ensemble de ce film se laisse voir sans ennui mais on se demande pourquoi il n'a pas été traité avec plus de soins. Le corbeau, Quai des orfèvres, et L'Assassin habite au 21 édités quelques années avant, ont quand même une autre gueule…Manon en tout début de carrière de Clouzot, on aurait compris. Là, je trouve que ça pose question. Tant qu'à cet exil en Palestine, formidablement bien filmé, il est surement le point d'orgue d'un film dont on se demande si, tout compte fait, il ne serait pas à bien des égards, un hommage à Cocteau.La scène finale (et l'ensemble) aurait largement pu être réalisée par le poète qui n'a pas toujours fait comme certaines mauvaises langues le prétendent, que des nouilleries esthétisantes (!). J'ai toujours pensé que Cocteau c'était du Clouzot très édulcoré, mais porteur d'une même noirceur et d'une dramaturgie égale. La tuerie des juifs dans le désert Palestinien eut été pour Cocteau l'occasion, non pas de renverser le cours des choses, mais d'en inspirer le pardon. Là ou Clouzot enfonce le poignard, Cocteau fait le sang moins rouge, dans le même désespoir. Et à qui apprendrai-je que Clouzot n'a jamais traité la passion sans lui adjoindre la mort ?

 

La mauvaise langue que j'évoquais se souvient d'un sein jaillissant de la poitrine sans vie de Manon. Je pense qu'à l'époque, ce devait être le comble de l'érotisme. Revu aujourd'hui, il serait loin de vous émouvoir comme le simple décolleté d'une Angélique. C'est dire !


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De Impétueux, le 21 novembre 2010 à 19:13
Note du film : 4/6

Je partage assez globalement les points de vue fort intéressants exprimés ci-dessus par Bastien et Gilou40 : en regard des films de Clouzot, ceux d'avant et d'après, c'est plutôt en retrait, et quelquefois même un peu médiocre. Mais il y a par ailleurs des noirceurs magnifiques et la patte d'un grand réalisateur.

Si le récit est transposé du début du 18ème siècle au lendemain de la guerre, son adaptation est assez fidèle à l'esprit du roman de l'Abbé Prévost : une histoire de passion charnelle mortifère et dévastatrice qui unit deux êtres assez faibles et pourtant attachants et qui les conduit vers une déchéance inéluctable autant que fascinante. Le scénario est habile et installe d'emblée le spectateur dans le malaise : trafic d'émigrants juifs rescapés des ghettos et des massacres, porteurs des caftans traditionnels ou futurs kibboutzniks en short, obnubilés par la perspective de la Terre promise, et supportant tout avec une infinie patience. Dans les cales malsaines de ce petit Exodus, deux fugitifs terrifiés, Desgrieux et Manon, l'assassin et sa maîtresse. Leur absolue désespérance finit par toucher le capitaine du navire, qui n'est pas un bien méchant homme, et le flash-back commence : dans le roman, le chevalier Des Grieux raconte ainsi au narrateur (L'homme de qualité du titre) ses mésaventures.

Si la segmentation en trois épisodes est bien fichue, si les images sont toujours d'une grande force, je suis médiocrement convaincu par le début – la rencontre de Desgrieux et de Manon dans une petite ville normande à peine libérée – et la fin – la mort des deux amants dans le désert de Judée – ; je trouve que l'attirance immédiate ressentie par le jeune résistant et la gamine légère et amorale n'est pas très bien traduite et survient maladroitement ; je ne dis pas que Clouzot aurait dû, à l'instar de Robert Wise dans West side story, lors du bal, quand Tony et Maria se rencontrent, filmer une sidération mutuelle ; mais là, dans l'église dévastée, la grande passion arrive un peu nigaudement. Et le dialogue est tout de même emphatique et faux.

Comme il est relevé supra, Clouzot a l'audace assez vengeresse de filmer les villageois libérés animés par toute la haine de ceux qui ont pété de trouille pendant tout le conflit, sans toutefois lever le petit doigt, et qui déchargent leur rage sur celles qui se sont montrées un peu plus visiblement complaisantes avec le Boche : il ne devait pas y avoir tellement d'images de femmes tondues et humiliées dans la France de 1949…

Et guère vraiment, non plus, sur les profiteurs de guerre, hommes à gros pardessus et à la bourse craquante de billets, qui sont passés entre les gouttes… Raymond Souplex, M. Paul, gluant négociant en vins du Midi est absolument parfait, absolument répugnant et là le dialogue fait mouche : Toutes les femmes se couchent lance-t-il et, se touchant le portefeuille, Il suffit d'avoir le matelas !. Cette partie du film, celle de la déchéance graduelle et obstinée de Desgrieux entraîné par Manon vers la facilité et la veulerie de l'argent vite gagné, vers les bas-fonds de toutes les escroqueries, saloperies, filouteries possibles, vers le trafic de pénicilline (on songe au Troisième homme), vers l'acceptation de sa prostitution, est, à mes yeux, d'assez loin la meilleure du film ; mention spéciale à l'extraordinaire séquence dans la maison close de haut niveau, où Gabrielle Dorziat fait un numéro bluffant de maquerelle de luxe (et où la jolie soubrette est Simone Valère, qui vient de mourir presque oubliée n'ayant survécu que deux ans et demi à son mari Jean Desailly).

Toute cette partie tient dans les répliques échangées entre Desgrieux et Manon lors d'une dispute :
Tu pourrais vivre sans moi ?
Je ne pourrais pas vivre sans argent !

Très bien, dis-je ! La gangrène jusqu'à l'os. Mais la fuite au désert, au milieu des émigrés juifs est moins heureuse ; outre qu'on comprend mal comment une gamine si superficielle accepte en un clin d'œil de renoncer à la facilité du luxe, même si on sait qu'elle aime aussi sincèrement son amant désormais meurtrier, la longue marche des deux fugitifs dans le désert est d'un réalisme douteux, malgré la beauté et la photogénie des images et l'exaltation des amants trop emphatique pour être acceptée sans rire.

Cécile Aubry, impeccable Manon, mutine, crispante, innocente, exaspérante, perverse, amoureuse, idiote, dit, d'ailleurs, dans le supplément du DVD, que cette partie sentimentale, sans doute obligée, mais longuette, n'intéressait pas beaucoup Clouzot, bien plus observateur des saletés humaines (oh oui, d'accord avec Bastien, l'épisode du train et son amoncellement de buveurs de Pernod et de croqueurs de saucisson à l'ail, quelle perfection !).

Beaucoup de très bons acteurs, dans le film, outre Cécile Aubry ; on se demande bien pourquoi Michel Auclair n'a pas fait une grande carrière… un peu de facilité dans le choix des films, peut-être ? Son visage un peu veule a tenu des rôles marquants, le comte Maurice de Maigret et l'Affaire Saint-Fiacre, le Prince indifférent à ses partisans des Mariés de l'An II ou l'escroc Lucien Bonheur du Coup de sirocco… Et puis Henri Vilbert, Andrex, Dora Doll, Helena Manson, Gabrielle Fontan… Ah, évidemment, il y a le gros problème du globuleux Serge Reggiani, aussi mauvais que d'habitude, sauf lorsqu'il envoie une très belle claque à sa maîtresse (Rosy Varte)

Plein de contraste, ce film, qui connut la distinction d'un Grand prix à la Mostra de Venise, mais qu'on ne peut pas classer au rang des grandes œuvres du grand Clouzot.


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De Frydman Charles, le 7 mars 2015 à 12:48

Un roman du début du XVIIIème siècle transposé au XXème siècle… Deux destins parallèles aux motivations très différentes, mais qui finissent par se rejoindre.


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De vincentp, le 27 décembre 2015 à 22:23
Note du film : 4/6

L'impression que ce film a mal vieilli. Le récit est grandiloquent à de nombreuses reprises, invraisemblable à d'autres (la psychologie des personnages ne tient pas). Des séquences sur la débrouille d'après-guerre intéressantes, néanmoins. Sur la forme, rien à redire. Le récit avance à toute vitesse, avec une multiplication de plans judicieux (des contre-plongées habiles, créatrices de tension par exemple). De très belles images (les bateaux au loin, par exemple). C'est globalement un Clouzot mineur, dispensable… Le cinéaste a du chercher à réaliser quelque chose de nouveau mais n'y est globalement pas arrivé.


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