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Forum : Les Bacchantes

Sujet : Vous boirez le vin en mémoire de moi...


De DelaNuit, le 11 février 2008 à 18:45
Note du film : 5/6

Curieux peplum, vraiment, et unique en son genre.

On a droit à tout le lot habituel du kitsch "peplumique" italien, que l'on adore ou que l'on déteste, avec toutes ces nymphes et bacchantes frivoles en petite tenue surgissant des montagnes et des grottes pour porter dans Thèbes le goût du plaisir…

Mais surtout, le personnage de Dionysos, fils de Zeus / Jupiter, prête à réfléchir : ce dieu grec de la vigne et du vin, nommé aussi Bacchos (ou Bacchus en latin) et dont le nom grec signifiait "deux fois né" ("dio-nysos") était considéré selon certaines traditions et cultes à mystères antique comme un dieu au départ humain, parcourant le monde sous le surnom de "Libérateur" afin de diffuser son culte (la libération de l'homme par le vin et "l'extase mystique"), avant de mourir et de renaître divin, pour monter rejoindre les autres dieux sur l'Olympe, en laissant aux hommes le vin "à consommer en souvenir de lui".

Par sa mort et sa renaissance, il ouvrait aux hommes des perspectives de salut post-portem et était donc fréquemment représenté sur les tombeaux.

On pourra percevoir dans ce culte païen pré-chrétien des éléments annonçant déjà le Christianisme. Ce péplum, inspiré d'une pièce d'Euripide, force encore plus le trait, puisque Dionysos, mis à mort par les hommes de Thèbes (auxquels il apporte sa "bonne parole libératrice" mais qui ne croient pas en sa divinité), puis ressuscitant, s'exclame : "Tout est consommé"…

Mais ne nous y trompons pas : son message n'a rien de platonique ou sulpicien : il s'agit bien de plaisir physique et charnel, pleinement compatible ici avec la spiritualité.

Comment un tel film a t-il pu être tourné à Cinecitta et sortir sur les écrans au nez et à la barbe du Vatican sans provoquer de scandale ou de polémique ? Ou bien y en eut-il ??? Un mystère du cinéma !


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De Arca1943, le 12 février 2008 à 04:10

Je n'ai jamais vu ces Bacchantes, mais si je les vois, il me faudra une période d'adaptation pour croire à Bacchus/Dionysos en noble héros ! À chaque fois que lui vois la tronche, à ce dieu-là, c'est plutôt une franche envie de rigoler qui me prend : à cause d'Aristophane, bien sûr. Dans "Les Grenouilles", Bacchus, dieu du vin mais aussi des arts (et par extension dieu des intellos) est un risible pleutre. Dans une des scènes les plus poilantes de cette farce, on le voit arriver grotesquement déguisé en centaure à la demeure d'Hercule : il a besoin du colosse pour descendre aux Enfers, car il est bien trop peureux pour y aller tout seul ! Et le voilà qui cogne à la porte d'Hercule avec la grosse massue qui est l'arme traditionnelle des centaures. À ce bom! bom! bom! retentissant à sa porte, Hercule a un mouvement de recul et fait "Oh", l'air inquiet. Car il a beau être Hercule, un centaure est un centaure, c'est-à-dire une créature vraiment pas commode. Et c'est que là que dans la salle, on se marre comme des baleines : car nous, on voit bien que de l'autre côté de la porte, c'est n'est pas un vrai centaure mais seulement ce froussard de Bacchus grimé en centaure d'opérette ! Ha ! Ha ! Ha ! Ha ! Ha !

Cela dit, ce Giorgio Ferroni m'intéresse. En plus des Bacchantes et de quelques autres peplums, on voit qu'il a à son pedigree un célèbre film d'horreur (Le Moulin des supplices), deux westerns (Wanted et Le Dollar troué), un film de guerre (La Bataille de El Alamein), une Grande chevauchée de Robin des Bois qui a ses fans (voir la fiche dvdtoile) et bien sûr un drame néoréaliste (Tombolo, paradis noir avec Aldo Fabrizi et John Kitzmiller). Je sens que je vais m'efforcer de prélever quelques échantillons et sortir ma balayette d'archéologue.


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De DelaNuit, le 12 février 2008 à 19:20
Note du film : 5/6

Il vous met visiblement en joie, Arca, de nous rappeler l'humour parodique et la truculence des comédies d'Aristophane, bien loin des tragédies à la spiritualité mystérieuse et sauvage d'Euripide, dont ces Bacchantes sont inspirées.

Il est en effet surprenant de constater que le monde gréco-romain permettait que se côtoient des approches très variées du divin.

Si les philosophes et les prêtres concevaient les dieux comme des symboles ou incarnations de valeurs élevées, les poètes cherchaient en eux l'inspiration de la beauté, et tout cela n'empêchait pas les parodistes d'écrire à leur sujet des farces propres à réjouir le peuple, telles les moqueries au sujet de Dionysos dont vous vous faites l'écho.

D'ailleurs, Dionysos incarnant l'idée même de démesure et d'excès, le rire ne lui était nullement étranger, au contraire !

Sans doute s'agissait-il aussi d'un moyen de se rassurer face aux côtés plus sombres et dangereux des dieux, Dionysos étant notamment réputé apporter la folie à ceux qui refusaient de rendre hommage à sa divinité.

L'esprit ouvert et non dogmatique du polythéisme, sans doute, permettait une telle licence. Il est regretable que nos religions monothéistes, par ailleurs si porteuses sur d'autres plans, soient à l'inverse si promptes à inspirer intolérance et fanatisme…

Heureusement, le cinéma permet de multiplier les approches. De même qu'Aristophane vous réjouit visiblement plus qu'Euripide, le cinéphile est libre d'approcher le Christianisme par La vie de Brian plutôt que Le Roi des rois ou Ben-Hur, ou bien la légende arthurienne par Sacré Graal plutôt que Les chevaliers de la table ronde ou Excalibur.

Certains rétorqueront que si les oeuvres parodiques permettent de rigoler un bon coup, elle n'invitent en revanche guère à la réflexion. Mais après tout, si certains explorent les mythes pour y trouver du sens, d'autres ont bien le droit d'y chercher de l'amusement : à chacun sa quête !

D'ailleurs, truculence et profondeur ne sont pas forcément incompatibles, et peuvent se révéler complémentaires. Mais il faut le talent trop rare d'un Fellini pour cela.

Jean-Jacques Annaud s'y est récemment essayé avec Sa majesté Minor, mais le public comme la critique, déconcertés, n'ont pas suivi. Hors des sentiers battus, on ne croise guère de foule…


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De Arca1943, le 12 février 2008 à 20:14

« Certains rétorqueront que si les oeuvres parodiques permettent de rigoler un bon coup, elle n'invitent en revanche guère à la réflexion. »

Ce qui est bien entendu tout à fait faux. Les oeuvres comiques n'invitent pas à la réflexion dirigée, magistrale, du haut vers le bas; elles laissent au public une liberté que le lettré ne prise guère. Mais à travers le personnage de Bacchus, Aristophane – qui est un satiriste, soit dit en passant, et non un parodiste – attaquait bien évidemment les letterati de son époque. C'est la bonne vieille bataille entre artistes et intellectuels, qui n'est d'ailleurs pas terminée !


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De DelaNuit, le 12 février 2008 à 22:36
Note du film : 5/6

Vous choisisez de citer une de mes phrases en oubliant bien commodément la suivante, dans laquelle j'exprimais que la truculence et la profondeur pouvaient être complémentaires, pour peu qu'elles soient maniées avec talent… Ce n'est pas très "fair play".

Quant aux apports des différents types d'oeuvres, j'imagine que tout dépend de ce que l'on attend, en terme de réflexion comme d'amusement.

Ainsi, lorsqu'un récit mythologique porteur d'un sens philosophique ou spirituel est détourné pour devenir une satyre sociale, il devient porteur d'un nouveau type de message ou de réflexion tout autant digne d'intérêt en soi, mais plus forcément dans le cadre des mêmes préoccupations…

Mais c'est la vie, il est bon j'imagine de dépoussiérer les mythes et de les faire vivre, y compris dans des développements inattendus.

Quant à la lutte éternelle dont vous parlez entre les artistes et les lettrés, ces querelles de clocher ne m'inspirent guère, je l'avoue. Je ne vois pas pourquoi les lettrés ne pourraient pas être aussi artistes ou les artistes être lettrés. Leurs ouevres réciproques ne peuvent qu'en être enrichies.

Personnellement, je me sens autant concerné par les deux côtés, et face à deux façons d'être distinctes ou deux opinions différentes, je préfère toujours chercher le terrain d'entente pour bâtir avec complémentarité plutôt que se battre en faisant s'affronter les différences.

Car il me semble que rien ni personne n'est jamais tout à fait dans le vrai ou tout à fait dans le faux. Chercher le conflit pour le conflit m'apparaît bien vain.

Quant à considérer Dionysos comme un représentant des lettres et des intellos, j'en suis fort étonné, ces attributs corespondant habituellement davantage à Apollon (voire Hermès), Dionysos représentant quant à lui au contraire plutôt l'art et les comportements débridés.

Il me semble que dans cette pièce d'Aristophane intitulée "Les grenouilles", le rôle de l'intello de service serait plutôt attribué à l'ombre d'Euripide, que Dionysos projette de ramener des Enfers, mais à laquelle il préférera celle d'Eschylles. Mais je peux me tromper…

J'aime en effet soulever des interrogations, ainsi que je le faisais dans mon premier message sur ce sujet, mais ne prétends nullement imposer des réponses.


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De Arca1943, le 12 février 2008 à 23:39

Je reconnais être allé un peu vite en besogne, et m'être de ce fait rendu coupable d'injustice.

Cela dit je tiens à l'opposition (c'est-à-dire tout simplement à la distinction) entre artistes et intellectuels, car je considère qu'historiquement, le brouillage de cette distinction a entraîné pour la culture, tout au long du XXème siècle, des résultats catastrophiques. Mais plus important, si on avait écouté les letterati de l'époque de la commedia dell'arte, la commedia dell'arte serait inconnue de nos jours. Les intellectuels ont tendance à vouloir un art qui leur soit destiné en priorité, et se fâchent quand ce n'est pas le cas.


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De Arca1943, le 13 février 2008 à 00:09

Et puis ça m'avait échappé : il y a même Akim Tamiroff, dans ce film !


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De DelaNuit, le 16 février 2008 à 16:31
Note du film : 5/6

Le conflit dont vous parlez opposant les lettrés ou intellectuels (ou supposés tels) aux artistes me semble une des nombreuses applications du conflit éternel opposant d'un côté les tenants de l'ordre et de la réglementation, attachés à contrôler la société par des cadres bien établis qui leur conviennent, et de l'autre côté les partisans d'une liberté de penser, créer etc en bousculant les cadres.

Et bien justement, pour en revenir au sujet de ce film, le dieu Dionysos symbolise ce deuxième camp puisqu'il incite les hommes à se libérer de leurs cadres rigides par le vin et l'ivresse, à danser, chanter, aimer, jouer la comédie spontanément sans se soucier d'un ordre quelconque.

Les dignitaires de la ville de Thèbes, voyant débarquer dans leur cité ce dieu et sa cohorte de Bacchants et Bacchantes libérés, entendent, au nom de l'ordre et des règles immuables qui les rassure et sert leur pouvoir, contester la légitimité de cette nouvelle spiritualité et éviter tout débordement.

Le film raconte comment Dionysos se moque de ces partisans de l'ordre moral et déchaîne contre eux les forces vives d'une créativité et d'un hédonisme libérés.

Voici donc un message de vie propre à réjouir, me semble-t-il, le partisan de la Comédia del'Arté !?


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De fastivon, le 17 février 2008 à 10:28

Votre commentaire instructif comme toujours, pousse au désir ardent de posséder un film qu'on entend parler pour la première fois… 2 votes, autant dire que c'est la foule, pour inciter les producteurs à céder sous la pression d'autant de manifestants. Comme bien d'autres, une frange du patrimoine du cinéma retournera à la poussière… L'inoubliable SALOMÉ… LE CALICE D'ARGENT dont je n'ai appris que récemment l'existence… Quand les derniers aficionados ne seront plus là pour encore l'espérer, ces titres finiront bien par sortir. Mince consolation !


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De DelaNuit, le 21 juin 2012 à 14:13
Note du film : 5/6

En attendant le dvd, la musique des Bacchantes vient de sortir en CD.

Le compositeur Mario Nascimbene qui fit marcher en cadence les armées d'Alexandre le grand, danser lascivement Ava Gardner sur des boléros mélancoliques dans La comtesse aux pieds nus, chanter les célestes filles d'Odin au dessus des beuveries Vikings, retentir les trompettes de Rome aux oreilles de Barabbas et tournoyer Gina Lollobrigida au milieu des orgies païennes de Salomon et la reine de Saba, récidive en offrant aux prêtresse débridées de Dionysos harpes, percussions, flûtes et choeurs pour célébrer dans une extase libératrice les mystères de vie, mort et renaissance…

CD sous label Digitmovies, disponible chez Intrada…


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