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Sujet : Malgré d'assez gros sabots...


De Impétueux, le 16 août 2007 à 17:25
Note du film : 5/6

Oui, malgré d'assez gros sabots sur quoi je reviendrai, ce film de Christian-Jaque qui mixe avec une certaine habileté deux nouvelles très connues de Guy de Maupassant, Boule-de-Suif, donc et Mademoiselle Fifi, est un bon spectacle, réalisé avec cette honnêteté qu'avaient les cinéastes de la Qualité française jusqu'à cette expression devienne comme un gros mot dans la bouche des petits messieurs de la Nouvelle vague (petits messieurs, malgré le talent de certains).

Gros sabots, parce que, tournant en 1945, et se référant à deux récits censés se dérouler pendant la Guerre de 1870, Christian-Jaque n'a pas mégoté dans la métaphore résistante, au travers de la veulerie collaborationniste et de la sauvagerie boche. Et parallèlement, il a dressé, devant les personnages antipathiques, deux belles figures que, par rapport aux textes du nouvelliste, il a embellies, voire transformées et idéalisées.

Évidemment, ça n'est pas pour retirer de l'intérêt au film, mais, c'est assez amusant de le constater : dans les deux récits originels, Boule-de-Suif (et Rachel, qui est son pendant dans Mademoiselle Fifi) sont des prostituées assez communes et guère jolies (et le nom même de Boule-de-Suif le marque assez !), bouffies et rougeaudes… Rien qui rappelle la magnifique Micheline Presle ! Mais les exigences de la production voulaient sans doute cela !) ; il est vrai que, dans le segment La Maison Tellier du Plaisir, la sublime Danielle Darrieux incarne Rosa-la-Rosse (la Rosse, non pas la Rose !) décrite comme une petite boule de chair tout en ventre avec des jambes minuscules !

Et puis Christian-Jaque et son adaptateur et dialoguiste, Henri Jeanson transforment complètement le personnage de Cornudet (Alfred Adam), le républicain exalté, qui, chez Maupassant est tout aussi ridicule et malfaisant qu'aristocrates et bourgeois, en grand honnête homme, image du résistant et du patriote impeccable. Et de la même façon, le réalisateur accentue la bassesse d'âme de tous les autres, qui ne sont que des minables sans envergure chez l'écrivain.

Tout cela n'est que vétilles, puisqu'une adaptation est le plus souvent une trahison ; là, la trahison est assez heureuse ; la jonction des deux contes se fait de manière un peu artificielle (guet-apens de francs-tireurs : toujours la référence aux maquisards, à la Résistance), mais assez habile.

Outre le charme extrême de Micheline Presle, une mention spéciale est à décerner à Louis Salou, qui interprète l'officier prussien immonde, fascinant de méchanceté, arrogant, portant au plus haut les ignominies allemandes, destructeur par ennui et par plaisir des œuvres d'art, des bibelots de prix du château où les officiers cantonnent. Salou est mort très jeune, à 46 ans, ce que l'on regrette d'autant plus qu'il a joué un remarquable comte de Montray – l'amant riche de Garance (Arletty) des Enfants du Paradis – et un excellent Ranuce-Ernest IV, persécuteur de Fabrice del Dongo (Gérard Philipe) dans l'honnête adaptation de La chartreuse de Parme par Christian-Jaque.

Ah ! et puis, si vous voulez rire un brin, appréciez l'éternel Robert Dalban en sergent prussien, ce pour quoi il semble fait comme moi pour visionner une intégrale de Godard ! Impayable !


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De Azurlys, le 22 février 2010 à 12:44

A la suite de l'intervention d'Impétueux sur ce film de l'immédiate après-guerre, j'ajoute que si l'on regarde bien il y a aussi un tout jeune débutant, qui n'a qu'une seule réplique, au milieu (si je ne fais pas erreur) des "francs-tireur", c'est Mouloudji ! Il n'apparait que sur un seul plan. Mais ni le visage, si le timbre un peu trainant de la voix ne laissent poindre de doutes !

Pour le reste, il semble qu'il n'y ait rien à ajouter au texte d'Impétueux. Le tricot entre deux contes de Maupassant est assez habile, mais on peut être un peu encombré, aujourd'hui, par la référence idéologique obligée qui n'a pas manqué d'écorcher les intentions de Maupassant. Il était choqué – enfin, peut-être – par la bassesse des bourgeois, face à ce qu'il prête d'héroïsme et de gentillesse à la prostitué, et les auteurs, le réalisateur, et bien entendu Jeanson, ont très lourdement appuyé sur le fait que seuls le républicain et la prostituée se révélaient des gens fréquentables, les autres n'étant que lie humaine. Pour la jeune Boule de Suif, elle a toutefois une excuse, que lui offre une réplique du dialoguiste, et éclaire mieux son comportement. Elle dit (je cite de mémoire) "Tout le monde me dit "que tu es bête", c'est vrai, puisque je ne pense pas !" Cela donne une autre lumière sur son attitude devant l'officier prussien (excellent Louis Salou, qui s'est suicidé en 1948). Malheureusement, le rappel des faits transposés à la sortie de l'Occupation allemande, n'ouvre que sur une version déjà officielle, et n'a guère changée depuis. Même le comte de Bréville – qui est joué, sauf erreur – par Marcel Simon, apparaît comme un crétin satisfait qui semble justifier l'emploi qui lui est offert.

Mais c'est oublier que l'un des tout premiers résistants aux Allemands était d'Estienne d'Orves, authentique aristocrate, ou noble plutôt, puisque les deux notions ne se recouvrent pas. Il ne cesse qu'ils soient les uns et les autres présentés comme autant de "collabos", alors que personne n'explique ou ne veut expliquer quelles raisons aurait-ils eues d'admettre la présence d'Allemands sur le territoire français.

Quant aux autres, bourgeois préoccupés de réussite financière ou de ripaille (Jean Brochard, excellent, comme à l'habitude)et prêts, s'il y a lieu, aux compromissions avec l'occupant, ou menus prébendes de conseillers général(aux) pour obtenir plus facilement un laisser-passer des autorités prussiennes, permet à Pierre Palau une jolie prestation d'acteur.

Quelques trouvailles qui sont à souligner : quand la voiture s'ébranle, les voyageurs assis à gauche et à droite du véhicule, l'appareil avance vers le fond laissant aux uns et aux autres l'occasion de découvrir l'inconvenante présence de la "fille" Rousset, puis un retour de la caméra en arrière altère leur dédain dès qu'elle sort le panier provisions apporté avec elle, et, bonne fille, les partage aussi avec ses compagnons de voyage. Devenue officiellement généreuse, elle change dans l'instant – qui ne durera guère – de statut. Mais dès que le départ de la voiture, au lendemain d'une nuit à l'auberge est conditionné par la soumission de Boule de Suif à l'officier prussien qui réclame ses compétences, elle redevient la "fille Rousset" à nouveau ramenée au rang qu'on lui assigne, celui du "fille publique".

La scène ou le républicain (son nom m'échappe) joué par Alfred Adam, lit un texte vibrant de Victor Hugo, la caméra avance vers lui, et les dernière phrases qui célèbrent la Patrie et la Nation sont soulignées par le final de la Marseillaise. Jolie scène, un peu appuyée, dont les derniers mots, même signés du Père Hugo ("le plus grand poète français, hélas", disait, je crois, André Gide), ne permettrait peut-être plus le passage à la télévision. Quant à la scène bien connue du prêtre et de l'épouse de l'otage (Denis d'Inès et Berthe Bovy, tous deux du Théâtre Français), très connue, est un assez datée en raison du jeu très théâtral des comédiens.

Mais en redécouvrant cette œuvre hier soir, (son et images restaurés, chez Monsieur Château) on y prend un plaisir certain, même si le détournement de l'œuvre initiale de Maupassant plombe un peu l'ensemble, on se trouve devant un film bien bâtit, avec de bons dialogues ("Non, mais alors, je vous interdit de me tutoyer! On n'a pas gardé les Bismarck ensemble" ou encore "Oh ! oui, on vous connait ! Quand on en a vu un, on les a tous assez vus !". Les trois épouses, un peu en retrait, me semble-t-il, où je n'ai reconnue que Louise Conte et Suzet Maïs, manquent sans doute de relief. Mais c'est une œuvre à redécouvrir.


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