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Forum : Junon et le paon

Sujet : Avis


De boris, le 29 mai 2007 à 11:14

Je voudrais ici émettre un jugement sur un film qui est très mal servi par les éditions dvd (format non respecté, copie non restaurée, têtes coupées : un massacre scandaleux) pour dire et redire que c'est un film absolument majeur de son auteur. Contrairement à ce qui est souvent dit, ce n'était pas un film de commande mais un film très personnel que le cinéaste a vraiment voulu faire.

On est très sévère avec ce film, trop même. Junon traite un sujet typiquement hitchcockien, à savoir le motif de la naissance ou le refus de la naissance. Tous les personnages se coupent de la réalité (d'où le huis clos utilisé ici sciemment comme prison intérieure) et refusent le monde extérieur vécu subjectivement comme potentiellement dangereux. Le fils à la conscience tourmentée (comme plus tard Norman Bates)étouffé par une mère abusive laquelle reporte sur lui l'affection impossible avec son époux mythomane, l'avocat escroc qui sous couvert d'annoncer une bonne nouvelle est porteur de néant et de mort et qui se révèle aussi dangereux que l'oncle Charlie vient répondre à l'appel inconscient d'une famille qui se cherche un sauveur deviendront très vite des archétypes de l'oeuvre.

Esthétiquement, le film est très rigoureux même s'il est austère. Mais là encore, il s'agit d'un parti-pris délibéré. Comment pourrait-on livrer un film DYNAMIQUE à partir du moment où le sujet traité est précisément l'ENFERMEMENT consenti ?

Le cinéaste est très cohérent avec lui-même. La forme est toujours en adéquation avec son sujet.

Et comme dans FENETRE SUR COUR, la première partie délibérément longue est normale et montre l'univers quotidient des personnages avant de se transformer progressivement en un film où l'élément déclencheur (l'annonce de l'héritage) provoque jusqu'à la fin une réaction en chaîne où le but poursuivi est bien entendu la tombée des masques. Les personnages trouvent leur vérité (comme dans LIFEBOAT ou LES OISEAUX).

Le film n'est pas du tout du théâtre filmé mais du théâtre cinématographié. La théâtralisation est voulue. Nous sommes dans une "représentation" de la réalité, ce qui permet au cinéaste d'élever son propos et de rendre universelle la famille qui devient la famille du monde.

Ce drame est métaphysique (l'attentat contre l'orateur du début, véritable figure divine, est perpétré par des terroristes au visage filmé comme s'il s'agissait d'entités diaboliques) autant que politique (à force de se chercher "un sauveur", une patrie est bientôt prête à sombrer dans le néant après la crise de 29 où commme la famille montrée dans le film, une société et une époque se sont artificiellement endettées et ont provoqué un crash).

Dans l'impossibilité d'énumérer tout ce qui se faisait pour la première fois dans un film parlant, il est temps de réhabiliter ce film.

En fait, le principal grief fait à ce film rend compte d'un malentendu qui s'étend aux films majeurs du cinéaste. Pour ceux qui ne voient décidément en lui qu'un "maître du suspense", des films comme LES AMANTS DU CAPRICORNE, MARNIE, LIFEBOAT ou LA LOI DU SILENCE passent inaperçus. Pour les autres qui savent, ce sont les polars du cinéaste qui sont les plus secondaires (ses compromis commerciaux en fait).

Le vrai Hitchcock est davantage dans JUNON que dans MURDER son film suivant. Comme l'avait dit un jour Rohmer, son génie réside dans ses films sérieux ne procurant pas nécessairement le frisson.

Je m'attends à des réactions, naturellement, mais tel est mon point de vue.


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De urspoller, le 9 mars 2008 à 10:38

Les deux précédents avis replacent intelligemment ce film dans son contexte et auraient mérité des réponses plus nombreuses au vu de leurs qualités analytiques. A mon tour d'essayer de glisser quelques billevesées sur cet opus inégal mais néanmoins de bonne facture.

Malgré la faible renommée dont jouit actuellement ce métrage, il faut souligner qu'à sa sortie Junon et le Paon connut un indéniable succès populaire et critique. Néanmoins, ce drame méconnu a du mal à agréer aux admirateurs du maître du suspense. En effet, Hitchcock transpose ici une pièce de théâtre de Sean O'Casey. D'aucuns lui reprocheront d'utiliser à outrance le verbe au détriment d'une construction des relations entre l'action et les personnages. En règle générale, chez Hitch ce sont ces interpénétrations entre des symboles, des perceptions et le cadre de l'action qui forment le substrat initial de ses oeuvres. Le tout se meut sous l'égide de la caméra omnipotente. Bref, une conception radicalement inverse aux tenants de l'Actor's Studio ou aux cinéastes « verbeux » où les mots sont le moteur de l'action comme Mankiewicz.

Mais, trêve de digressions et revenons à cette fidèle adaptation du dramaturge irlandais. Ainsi, ce métrage peut être considéré comme un des films les moins personnels du réalisateur d'origine anglaise qui nous offrait ici une des premières expériences de théâtre filmé, genre auquel Hitchcock donnera, vingt ans plus tard, ses lettres de noblesse par le truchement d'innovations techniques, en signant La corde, Les amants du capricorne et Le crime était presque parfait.

Ici, la touche personnelle du cinéaste se résume en quelques scènes d'extérieurs notamment dans les séquences d'ouverture. En fait, sir Alfred admirait tellement le dramaturge irlandais qu'il se borna à retranscrire la pièce le plus fidèlement possible ce qui, in fine, peut déstabiliser le spectateur rompu à l'univers très personnel d'Hitchcock qui brosse ici une succession de « scènes dialoguées ».

Nonobstant ces bémols, inhérents à un premier film parlant et otées ces indéniables longueurs, ce métrage aux relents fordiens (Le mouchard, Qu'elle était verte ma vallée… synonymes de quête, de famille, de rédemption, de lutte…) mérite d'être exhumer ne serait-ce que pour nous plonger dans ce contexte politique trouble. Cette parabole métaphysique emmène le spectateur dans les arcanes enténébrées d'un conflit sanglant et nauséeux en inscrivant l'intrigue dans cette atmosphère élégiaque et lyrique.


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