Forum - Le Crabe-tambour - L'homme légendaire...
Accueil
Forum : Le Crabe-tambour

Sujet : L'homme légendaire...


De L'Alsacienne, le 9 janvier 2007 à 22:07

Il est curieux de voir que le film le plus connu et le plus primé n'ait pas reçu de message. Peut-être est en raison de cela ? Pour ceux qui ont connu la colonisation française et les guerres coloniales – les jeunes gens qui ont fait l'Algérie par exemple-ils trouveraient dans ce film une expression lyrique sur l'un des combattants.

On parle de l'homme légendaire, comme on parlait de Kurtz dans Joseph Conrad mais on ne le voit pas, si ce n'est en couleurs brillantes par réminiscences: c'est l'homme jeune en blanc avec un chat, promis à un bel avenir.Tout ce que n'est pas Schöndoerffer, il l'appelle cependant Willsdorf (village de Guillaume) alors qu'il s'appelle lui-même: le beau villageois en alsacien (Schöndoerffer).Lui, c'est cet officier qu'il admire mais c'est aussi une partie de soi et de son passé.Le bâteau en bouteille sera présent dans tous les films de Schöndoerffer comme pour attester ce passé qui les lie l'un à l'autre.

L'Indochine à Saint Pierre et Miquelon, c'est là qu'est la trouvaille.Dans une mer démontée on voit apparaître enfin, un bateau rouillé le Shamrock avec ses deux yeux de démon; c'est là que se trouve le héros, jadis en uniforme blanc, promis à être amiral.Il est devenu ce que Schöndoerffer a été un marin-pêcheur, lui qui combattit dans les rachs et les arroyos d'Indochine! Si l'on nous raconte les batailles de Dönitz à la Morue Joyeuse, c'est sans doute un rappel des batailles du héros absent.On l'espère, mais on n'entendra de lui que sa voix et ses signaux en scott: adieu, adieu…Adieu au passé semble dire ce message, adieu à la jeunesse et à ses bateaux éventrés.

J'ai vu ce film alors que j'étais en France pour quelques jours seulement, et ce fut un éblouissement. Les vagues, la mer, le passé qui revient et auquel on songe, temps et espace conjugués, la mélancolie et les paraboles, celle des talents bien sûr, et celle de la crucifixion pour rire qui s'achève dans la mort; parole d'ivrogne ou crainte de Dieu ? J'ai acheté le DVD après avoir retrouvé le livre de Pierre Schoendoerffer au marché aux livres d'occasions d'Antananarivo.Certes le film n'a pas une bande son à la hauteur des techniques actuelles, mais il a une force d'évocation- avec quelques longueurs il faut le dire-. Quant au message évangélique, je crains qu'il ne soit plus compris aujourd'hui.


Répondre

De Impétueux, le 9 janvier 2007 à 23:43
Note du film : 5/6

Votre message est lumineux et je déplore – si je comprends bien certaines de ses indications – que vous ne soyez ici qu'une passagère, peu amenée à contribuer à l'animation de ce site ; c'est d'autant plus regrettable que votre propos sensible et intelligent porte, avec une grande qualité d'écriture, sur un des films de cet étrange, atypique réalisateur qu'est Pierre Schoendoerffer dont les valeurs, les ferveurs, les engagements ne peuvent pas trop être compris, ni même admis par beaucoup de ceux qui n'ont connu – ne fût-ce que par les récits que leurs aînés leur en faisaient – l'aventure coloniale, la fascination de l'aventure étrangère et ce qu'on appelait jadis la mission civilisatrice de la France, ou le fardeau de l'homme blanc.

On ne va pas ouvrir de polémique sur des sentiments, des regrets, des nostalgies si fluides, sur des souvenirs si poignants, sur des fiertés si ténues… Si quelqu'un a pu un temps montrer au cinéma une face noble, mais réelle, douloureuse, mais exaltante, condamnée, mais enivrante d'un morceau de l'histoire de notre pays, c'est bien Schoendoerffer, que ce soit dans l'épurée 317ème section que dans l'accablant Dien Ben Phû, en passant par le plus didactique Honneur d'un capitaine et par l'admirable fantasmagorie du Crabe-tambour qui portera à jamais, pour des gens de moins en moins nombreux, l'image lumineuse du Commandant Guillaume…


Répondre

De droudrou, le 10 janvier 2007 à 09:54

J'avouerai mon incompétence pour parler de Pierre Schoendoerffer hors la "317ème section".

Le Crabe Tambour je l'ai abordé à différentes reprises par la télé et j'avoue que ce média n'est certainement pas l'idéal pour approcher ce film. Je pense qu'il convient d'être soi-même dans un certain cadre pour pouvoir le regarder et l'apprécier tranquillement tant dans son image que dans son cadre le plus profond.

En ce qui concerne les ouvertures dites "coloniales", on est confronté là à un domaine où, effectivement comme le dit mon ami Impétueux, le cadre des récits autour de la table ou dans les fauteuils du salon crée une ouverture (positive ou négative) pour pouvoir mieux apprécier ces moments qui furent (quoi que l'on veuille bien dire) des grands moments de notre (nos) civilisation (s).

J'avouerai par contre avoir à la fois collectionné et beaucoup lu les ouvrages de Jean Larthéguy mais je ne pense pas qu'il soit possible de pouvoir rapprocher les philosophies de Pierre Schoendoerffer de Larthéguy, notre journaliste-écrivain apparaissant par trop rivé dans une logique militaire.

Et pan ! C'est lancé ! Qu'est-ce que je viens de déclencher sur DVDToile ?

Au fait : comment se fait-ce que la note moyenne soit 3.5 quand je ne vois que le 5 d'Impétueux ? cela voudrait dire qu'il y a eu un 2/6 déjà attribué à ce film… Evoquant Joseph Conrad et le colonel Kurtz, sans avoir pu voir le "Crabe-tambour" dans de bonnes conditions, je serais assez tenté de mettre la même note qu'Impétueux, histoire de donner une valeur plus conséquente à cette oeuvre qui est loin d'être mineure…


Répondre

De Arca1943, le 10 janvier 2007 à 12:17

« On ne va pas ouvrir de polémique. »

Puis-je néanmoins faire entendre l'avertissement du philosophe conservateur Edmund Burke ? « Il ne faudrait pas que les briseurs de loi de l'Inde deviennent les faiseurs de loi de l'Angleterre. » Les briseurs de loi de l'Inde ! Comme c'est bien dit. Les esprits agiles, qui ne manquent pas sur ce site, feront les transpositions qui s'imposent.


Répondre

De L'Alsacienne, le 10 janvier 2007 à 13:34

Que l'on ne se méprenne pas: je n'assimile pas le Crabe -Tambour, un héros positif à Kurtz l'anti-héros, mais l'un et l'autre sont des figures de l'absence et l'objet de la quête. D'ailleurs le Crabe-tambour est plus vu comme Lord Jim de Conrad, l'ouvrage se trouve dans la chambre du commandant. Quant aux propos sur l'ordre en Angeterre et l'ordre outre-mer- ils auraient pu être tenus en France, mais nous sommes dans une rubrique cinéma.


Répondre

De Impétueux, le 27 septembre 2012 à 18:02
Note du film : 5/6

J'aimerais bien rester, pour ce film presque mythique, dans le seul cadre du cinéma, mais je ne suis pas certain d'y parvenir, tant l'œuvre singulière de Pierre Schœndœrffer est inextricablement mêlée à dix ou quinze ans d'histoire française, à une partie très douloureuse de cette histoire.

Mais bien parcellaire ou partial serait celui qui verrait dans la cohérence interne de cette œuvre un plaidoyer engagé pour la colonisation. La pensée de Schœndœrffer est autrement plus complexe et ne s'attache pas aux causes, mais aux figures, à la guerre vue comme inhérente à l'Humanité, à l'aventure de guerriers réunis par la même Fortune (c'est-à-dire aussi dans la commune Infortune), la responsabilité du Chef et, si on veut, au malheur de se battre pour des causes perdues. Et même quelquefois dans des combats que l'on réprouve (ainsi, dans Le crabe-tambour, les propos rapportés de l'adjudant Wilsdorf, celui de la 317è section, engagé de force dans la Wehrmacht, Je me suis battu comme un diable pour ces cochons de Boches. Tout le temps j'ai souhaité la défaite de l'Allemagne (…) mais gagner c'était ma survie et celle de mes camarades).

Donc le film.

Qui n'a pas rêvé de cette symphonie de gris splendidement photographiée par Raoul Coutard ? Bateau gris fer dans des vagues grises argentées par l'écume, gris satin du ciel de Terre-Neuve, gris mercure de la mer boréale presque gelée qui ondoie comme une peau, gris sale des quais enneigés de Saint-Pierre ou de Saint-Jean de Terre-Neuve.

Mais dans ces gris perpétuels des latitudes désolées, c'est toujours l'Indochine qui revient, voluptueuse, obsédante et désespérante, puisque le temps du film -1975 -, nourri de constants allers-retours vers la guerre française, est celui de la fin de la guerre étasunienne, de la chute de Saïgon, de celle de Phnom-Penh, d'un des plus invraisemblables génocides de l'Histoire (au Cambodge, entre 20 et 25% de la population massacrée). Gris du brouillard d'étoupe du fleuve remonté par la jonque du Crabe-tambour (Jacques Perrin), gris noirâtre de la boue des camps de rééducation, gris fumée de l'opium, gris ardoise des pénombres… Si présente et si forte, l'Indochine que le Shamrock, le chalutier commandé par le Crabe, porte, peinte sur la proue, l'image grimaçante d'une divinité de là-bas…

Bien que les deux films aient été tournés à la même époque et soient sortis la même année (1979), je sais qu'on a trouvé des analogies entre Le crabe-tambour et Apocalypse now, ce qui est concevable s'il ne s'agit que d'évoquer l'Extrême-Orient, la guerre menée dans des conditions atroces, la séduction vénéneuse et le raffinement de vie de ces contrées… (Mais alors pourquoi ne pas citer Full metal jacket et sûrement une palanquée d'autres films ?). Mais s'il s'agit de rapprocher le destin du Crabe et celui du commandant Kurtz (Marlon Brando), on voit mal l'analogie… Kurtz est un soldat devenu fou, recherché pour des méthodes sauvages, sanguinaires, même. Le Crabe s'est engagé dans la folle aventure du putsch d'avril 1961 et dans la plus folle encore désespérance de l'OAS, mais c'est une rébellion qui lui est imputée, non pas des assassinats de masse… Le personnage du Crabe-tambour est adapté, librement il est vrai, de la vie de Pierre Guillaume, aventurier de légende qui n'a jamais été suspecté par quiconque de folie ou de cruauté. Est-ce l'époque trouble décrite qui veut la confusion des genres ?

En plus d'être un fascinant reportage sur la mer et ceux qui la vivent, ou en vivent, Le crabe-tambour est aussi émaillé de figures qu'on n'oublie pas : dignité austère du Commandant, (Jean Rochefort, qui reçut pour son rôle un César), originalité alcoolisée du chef mécanicien (Jacques Dufilho, également césarisé), intelligence attentive de Pierre, le médecin (Claude Rich)… Et si c'est, comme tous les films de Pierre Schœndœrffer, un film d'hommes (mais comment définir cela ?), les apparitions d'Aurore Clément et d'Odile Versois, l'infirmière et la patronne du bistrot La Morue joyeuse à Saint-Pierre, sont lumineuses et tendres…

Très beau film. Mais qui en comprendra encore le sens aujourd'hui ?

Ah ! Je signale à L'Alsacienne qui a dit sur ce fil des choses bien intelligentes, que le livre de Joseph Conrad qu'on aperçoit dans la cabine du Commandant, n'est pas Lord Jim, mais Le nègre du Narcisse. Et pour eux qui seraient peu familiers avec les grades de la Marine française, que celui qu'on appelle Commandant sur le Jaurréguiberry est formellement un Capitaine de vaisseau, à cinq galons uniformes, c'est-à-dire, dans les autres armes, un Colonel.


Répondre

De Pianiste, le 20 décembre 2013 à 11:21

Le rôle tenu par Jean Rochefort dans Le Crabe-Tambour est tout simplement magnifique. Il fait preuve d'un immense talent et reste durant tout le film d'une très grande pudeur. Il a bien mérité les honneurs qui lui ont été décernés pour ce rôle inoubliable. Aucun autre acteur n'aurait été capable de si bien interpréter cet homme brisé par une fin de vie très proche.


Répondre

De Monsieur le commissaire, le 28 février à 12:25

En même temps un commandant d'aviso n'a jamais été un capitaine de vaisseau ou alors un sacré pas bon.


Répondre

Installez Firefox
Accueil - Version bas débit

Page générée en 0.020 s. - 5 requêtes effectuées

Si vous souhaitez compléter ou corriger cette page, vous pouvez nous contacter