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Forum : Fin d'automne

Sujet : Comédie humaine, condition humaine


De vincentp, le 2 janvier 2007 à 23:00
Note du film : Chef-d'Oeuvre

Vous avez agité l'eau dormante

Une jeune fille refuse de se marier. Les amis de son père défunt imaginent un stratagème pour l'amener à prendre un époux.

Cette intrigue minimaliste sert de fil conducteur à un récit subtil, plein d'humour, et dont la construction narrative est particulièrement sophistiquée. Ce récit donne vie à des personnages ordinaires organisant leurs relations par des petits complots et des grands mensonges, des alliances stratégiques et des opérations ponctuelles… Des anti-héros, faits de chair et de sang qui se côtoient et s'affrontent en kimono ou en costume sur le tatami de la comédie humaine.

Mais l'élément le plus remarquable de ce film est sans doute la liaison qu'opère Ozu entre cet aspect de comédie et une vision personnelle qui lui est propre et qui a trait, ni plus ni moins, à la condition humaine. Ainsi, à plusieurs reprises la mort est évoquée, mais de façon dédramatisée, presque joyeuse, sur un ton apaisé, entre quelques répliques de comédie.

Ozu montre en filigrane tout au long de Fin d'automne un homme mortel qui organise sa courte existence par le biais de projets menés au sein du noyau familial et professionnel. Ces idées sont mises en image par l'emploi des techniques habituelles de l'auteur : les personnages assis côte à côté, filmés de dos, évoquent par exemple une communion entre eux. Mais également le regard simultané de la mère et de sa fille tournés vers un paysage extérieur, qui donnent au final une tonalité lyrique, sans équivoque.

Fin d'automne pourrait être une illustration cinématographique de la célèbre phrase de Jean-Paul Sartre (extraite de "l'existentialisme est un humanisme") : " L'homme peut naître esclave dans une société païenne ou seigneur féodal ou prolétaire. Ce qui ne varie pas, c'est la nécessité pour lui d'être dans le monde, d'y être au travail, d'y être au milieu d'autres et d'y être mortel… Et bien que les projets puissent être divers, au moins aucun ne me reste-t-il tout à fait étranger parce qu'ils se présentent tous comme un essai pour franchir ces limites ou pour les reculer ou pour les nier ou pour s'en accommoder."

De toute évidence un très grand film, qui fut probablement sous-estimé à sa sortie (étant considéré comme le simple remake de Printemps tardif, qui est, lui, unanimement considéré aujourd'hui comme un chef d'oeuvre).


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De vincentp, le 13 mars 2014 à 23:12
Note du film : Chef-d'Oeuvre


C'est Fin d'automne (1960) qui va ouvrir la rétrospective de la Cinémathèque française consacrée à Ozu, le 23 avril 2014. Il vaudrait mieux ne pas le manquer. Je viens de revoir ce soir ce film en dvd et mes réflexions sont les suivantes :


1) Il vaut mieux être reposé et concentré pour suivre et apprécier Fin d'automne, qui avance très rapidement, délivrant un flot d'informations important, avec un nombre de personnages considérable. J'ai revu hier les trente premières minutes et un peu fatigué, ai été largué, et ai du reprendre ce film ce soir depuis le début.
2) Chaque élément de ce film (jusqu'au moindre des objets intégrés au sein du décor) a été soigneusement réfléchi et il n'y a pas de place au hasard. Mais en même temps, l'oeuvre reste spontanée et absolument pas artificielle. Importance symbolique de la première image, que je laisse à chacun le soin de décrypter.
3) C'est un film intéressant dans la mesure ou il montre l'archétype des personnages utilisés dans l'oeuvre de Ozu. Shin Saburi et Setsuko Hara représentent le couple idéal ou idéalisé d'un certain âge. Clairement, Saburi est le prolongement physique et intellectuel de Ozu. De mon point de vue, il possède dans l'oeuvre de Ozu une envergure supérieure à celle de Chishu Ryu. On imagine sans peine que Ozu avait le béguin pour Setsuko Hara. Yoko Tsukasa et Keiji Sada incarnent eux la jeunesse idéalisée par le metteur en scène. Keiji Sada est décédé, soit-dit en passant, en 1964, à l'âge de 38 ans seulement. Il fut dans le cinéma d'Ozu un acteur presque anonyme, mais en réalité, fantastique.



4) On observe le rôle de la musique dans Fin d'automne pour générer des émotions (le piano…). Influence de John Ford évidente de forme et de fond (le scénario emprunte au passage des éléments à The searchers).
5) Ozu inscrit son oeuvre dans une forme d'intemporalité. Tourné en 1960 certes, mais son écriture cinématographique ou l'emploi des décors stylisés ne le rattachent à aucune époque précise.
6) Ce qui frappe à un moment donné, mais chaque spectateur peut ne pas être sensible à cet aspect, c'est le caractère artistique totalement grandiose de cette oeuvre. On est clairement dans le domaine du chef d'oeuvre artistique absolu, avec l'impression d'avoir touché les dernières limites de ce qu'il est possible de créer via un langage cinématographique. Personnellement, je suis juste soufflé… Je pense aujourd'hui que Ozu est le plus grand metteur en scène de l'histoire du cinéma, devançant (d'une courte tête, certes) Ford, Hitchcock, Chaplin mais aussi ses compatriotes Kurosawa et Mizoguchi (sans oublier quelques européens comme Rossellini, Visconti ou Renoir).


NB : Fin d'automne ressort en salles, en version restaurée, le 30/04/2014.


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