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Forum : La Raison du plus faible

Sujet : Belvaux s'affirme


De passionné, le 26 juillet 2006 à 22:24

Dans le cadre du festival "Paris-Cinéma", à l'Arlequin, j'ai assisté à la projection de votre film,

en votre présence. Puis ce fut une interwiew dans le journal de 20 heures.

Il existe des films (c'est rare) qui vous bouleversent. Je ne suis pas un cinéphile. Juste un pas-

sionné de la vie qui pose, parfois, un regard sur ce monde qui bouge…

Je vous suis depuis le "Hurlevent" de Rivette. Vous êtes un artiste qui m'importe.

Je vous souhaite une longue et belle route.


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De Impéteux, le 29 août 2006 à 13:54
Note du film : 5/6

Prenons Patrick (Eric Caravaca), un jeune trentenaire, un garçon formidable ("parfait" dit même sa femme), titulaire de trois licences (de quoi, d'ailleurs ? sociologie, psychologie, philosophie, la trilogie gagnante du monde moderne ?) mais chômeur dans la mouise.

Prenons sa femme, Carole (Natacha Régnier), lumineuse, amoureuse, qui se tue la santé dans une blanchisserie industrielle. Ces deux-là, vraiment attachants, ont un fils, Steve, espiègle et sympa comme tout (Elie Belvaux, formidable de naturel).

Prenons Robert (Claude Semal), la bonne cinquantaine, qui, lorsqu'il se réveille la nuit (et ça doit être toutes les nuits, et même plusieurs fois par nuit) a pour premier réflexe d'écluser une Jupiler, la bière wallonne bien connue. Et son meilleur ami, Jean-Pierre (Patrick Deschamps), paralysé des jambes, dont Robert s'occupe presque maternellement. L'un et l'autre ont été métallurgistes, jusqu'à ce que la désindustrialisation, la mondialisation, les concentrations, les retraites anticipées, etc.

Prenons Marc (Lucas Belvaux) qui vient d'obtenir un travail de nuit, à l'embouteillage, précisément chez Jupiler (Quelle chance t'as ! va lui dire Robert lorsqu'ils feront connaissance, dans un estaminet) ; Marc a déconné naguère, a déconné très fort : attaques à main armée ; il est en liberté surveillée, il ne veut pas replonger.

Prenons enfin Liège, Liège ou sa banlieue : une atmosphère pesante d'usines dinosauriennes, de friches industrielles, de pays foutu.

Un peu comme l'Angleterre des Midlands, de The full monty ? Si vous voulez ; un peu le décor. En pire. Et ça va être beaucoup moins rigolo.

En fait, cet équilibre minable, cet équilibre décourageant pourrait durer longtemps, pourrait durer toujours. Tout le monde s'y est fait ; même Patrick, le triple licencié, ne regimbe presque plus. Jusqu'à ce que la mobylette familiale qui emmène Carole chaque matin à son boulot tombe en panne ; et qu'on ne puisse en acheter une nouvelle, même une mob d'occasion. Et Carole doit se lever encore une heure plus tôt. Mais lorsque le père de Carole offre à sa fille un engin neuf, Patrick prend ça comme une humiliation, la dernière, celle qui fait déborder l'amertume.

Et donc, presque naturellement, l'idée vient à ce petit groupe de paumés d'aller faire un casse facile, chez le ferrailleur (Gilbert Melki) qui – en plus ! – vend en morceaux l'ancienne usine où en ont bavé Robert et Jean-Pierre.

Belvaux lors de sa conférence de presse au festival de Cannes, disait Petit à petit, les gens qui dérapent, qui ne savent plus comment faire, ne croiront plus en la démocratie, ils renonceront à l'idée de revendication, d'action commune pour aller vers une économie parallèle, souterraine, pas forcément le braquage, il peut s'agir de deals, de détournements de fonds, des affaires, quoi ! Des trucs tombés du camion…. C'est tout à fait ça : on veut faire un braquage pour payer une mob à Patrick, pour que Carole puisse se lever une heure plus tard, pour que Jean-Pierre ait un fauteuil roulant neuf : des Pieds Nickelés tragiques, braves et minables.

Naturellement, tout ça va très mal finir : deux morts, un blessé, des vies encore plus foutues qu'avant.

Et ce que ce film a de plus désespérant, c'est son épilogue : les billets du braquage jetés du haut d'une tour, les badauds qui se précipitent pour les ramasser. Dans les années Soixante-Dix, embuées d'un naïf gauchisme militant, la foule aurait levé le poing et chanté L'Internationale : là, comme dans un Audiard cynique et classique, chacun s'en met plein les poches et songe au joyeux ribouldingue qu'il va s'offrir avec cette rentrée inespérée !

La solution n'est pas la Révolution.

Et comme je n'ai pas non plus de recette miracle, je me concentre sur l'extraordinaire qualité du film, sur la façon qu'a Belvaux de filmer la déconfiture industrielle, les crevasses des usines, avec tant d'émotion qu'il les rend belles, sur sa direction d'acteurs, trognes de bistrots où on encafouine sa vie, visages de personnages denses qui font partie de la "famille" Belvaux (Jean-Pierre (Patrick Deschamps, c'est Jaquillat, le boss de la drogue de l'admirable trilogie Un Couple épatant/Cavale/Après la vie, comme le ferrailleur Gilbert Melki y est le policier Pascal Manisse).

Et puis, si cette histoire est désespérante, elle n'est en aucun cas, et jamais larmoyante. Une preuve supplémentaire de la qualité d'un Belvaux sacrément inspiré.


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De droudrou, le 4 septembre 2006 à 18:37
Note du film : 6/6

Cher impétueux – mon épouse et moi avons vu ce vendredi écoulé le film – c'est bouleversant – c'est très dur – il est difficile de demeurer insensible à ces gens qui se démènent dans cet univers absurde qui est devenu le nôtre – néanmoins, le film m'a paru quelque peu longuet certains moments et j'avoue avoir été quelque peu surpris par l'évolution prise par l'action dans les derniers instants – que Marc ne souhaite pas retourner en prison, on le comprend mais on peut se poser la question de savoir s'il était nécessaire qu'il connût une fin aussi tragique… – Je pense que Lucas Belvaux a voulu rééditer la fin de "Cavale" dans sa trilogie…

Néanmoins, j'avoue avoir été fasciné par le générique et les dernières images du film : le démantèlement de l'outil de production sous le regard des anciens de la maison et ce traveling en hélicoptère au-dessus de Liège avant de repasser au-dessus du toit de l'immeuble où git le cadavre de Marc.

J'ai eu la malchance de connaître un démantèlement de l'outil de production et de le vivre en tant que cadre : c'est très dur et il faut voir comment réagissent les hommes (et les femmes) dans de pareils instants. Les séquelles sont toujours là bien longtemps après. C'est comme une partie de soi-même que l'on enlève à un vivant.

Je reviens d'ailleurs sur ce point particulier qu'il faut savoir : bien souvent, les raisons profondes d'un démantèlement ne sont pas connues du public qu'il concerne. Le couperet tombe. Pour celui ou ceux qui l'ont décidé, les raisons sont très pernicieuses. Il y a ce que l'on avoue et ce que l'on n'avoue pas. Et ensuite, dans les membres du staff qui sont chargés de gérer ces instants, il y a ce que l'on sait et que l'on est obligé d'appliquer. Il y a ce que l'on sait et qu'à aucun instant on ne peut dire…

Ces cruautés là, si on ne les voit pas dans le film, néanmoins, elles sont omniprésentes.


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De Impétueux, le 29 avril 2007 à 18:31
Note du film : 5/6

J'ai revu hier en DVD ce beau film de Lucas Belvaux et, même si les (minces) critiques de Droudrou sont pertinentes, je suis à nouveau tombé dans la fascination (on ne peut vraiment pas dire sous le charme) d'un univers absolument désespérant et sans remède.

Plus rien n'a de sens, la lutte syndicale ou politique, l'espérance collective ne sont plus que des mots auxquels personne ne croit ; c'est L'horreur économique décrite, il y a quelques années sur un ton violemment polémique, mais très attachant, par Viviane Forrester.

Je maintiens et je répète désespérant et sans remède et Belvaux lui-même, au début du making-off ne semble pas vouloir ouvrir la moindre piste ; il y a très peu de scènes gaies, ou simplement sereines : un dîner en commun, une farce au jardin ouvrier, quelques gestes de tendresse entre Patrick (Eric Caravaca) et Carole (Natacha Régnier) et c'est à peu près tout ; tout, à tout moment, est pesant et inquiet, jusqu'au désastre final, au delà de lui, puisque le panoramique qui clôt le film, même pris d'un hélicoptère, enferme tout autant que le reste des images…

Si le making-off n'est pas très intéressant, hors une dizaine de minutes au début, où le réalisateur explique certains de ses choix, un Repérages fait de photographies des lieux de l'action commentées par Belvaux est absolument éclairant.


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De droudrou, le 29 avril 2007 à 22:22
Note du film : 6/6

On suit ce film de bout en bout ! Et ce désespoir fascine !


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De Torgnole, le 4 décembre 2008 à 14:36
Note du film : 5/6

Lucas Belvaux est sûrement un des réalisateurs français les plus interessants de ces dernières années. La raison du plus faible fascine dès les premières secondes et pourtant, qu'y a-t-il de captivant dans cette zone industrielle sordide, ces usines moribondes, ces vies usées? Le savoir faire du réalisateur nous entraîne dans sa vision subtile d'un desespoir moderne, sans jamais tomber dans le piège du film à message ou de la tragédie facile.

La crédibilité de ce desespoir est rendue interessante à un point où le film n'est même pas déprimant, comment ne pas deviner que tout ça va mal finir? ça en devient horrible tellement c'est inéluctable, la moindre petite lueur d'espoir reste dans le domaine de l'hypothèse prétentieuse comme l'attente des résultat du Lotto. Le spectateur ne peut alors que ce réjouir d'une façon assez disproportionnée en profitant avec les personnages de ces rares moments heureux de tendresse, de franche amitié, de rigolade et de solidarité cités plus haut.

Dans sa dernière demi-heure, le film bascule dans un cauchemar haletant dont la fin prévisiblement fatale est encore pire que ce que l'on pouvait imaginer. On accompagne les personnages dans leur descente aux enfers, notre coeur bat en même temps qu'eux, leurs réactions nous font oublier qu'il s'agit d'acteurs… Le fatalisme est sans concession et terriblement éprouvant.


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