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Sujet : Une île méditérranéenne


De dumbledore, le 28 août 2003 à 09:36
Note du film : 4/6

Respiro est un des succès de l'année dernière. Succès bien compréhensible car le film propose une plongée dans le bleu de la mer d'une île de Sicile, dans la douceur apparente de cette vie au ralenti, ludique et aérée. Un coin de ciel bleu dans un univers de grisaille. Mais Respiro, c'est aussi un personnage, Grazia, qui possède les yeux du même bleu que la mer, la même séduction. Charmante, légère et capricieuse, il est difficile de ne pas succomber à son charme.

Voilà pour la séduction, ou l'attraction, selon chacun, suscité par le film. Mais Respiro, c'est heureusement plus que cela. C'est tout bonnement l'histoire d'une lapidation, montrée avec douceur, avec distance, comme anesthésiée. Grazia est une femme libre, qui ne se soucie d'aucune tradition, d'aucune règle du jeu, une enfant dans un corps d'adulte. Autrement dit, une provocation incessante pour un monde machiste et construit sur des us et coutumes patriarchales : on ne se baigne pas seins nus, on n'entre pas dans la discussion d'un groupe d'hommes, etc.

Le long du film, le réalisateur nous présente une gamme de position devant l'introjection de l'interdit culturel. Tout en haut de la hierarchie se trouvent les "commères", vieilles femmes ou vieux types qui n'ont rien d'autres à faire que de regarder les autres vivre. Juste en dessous, les amis du mari, qui n'en pensent pas moins mais qui en disent par contre beaucoup moins. En dessous, se trouve le père, déchiré entre l'amour qu'il porte à sa femme et le perpétuel trouble qui consiste à vivre avec cette femme anormale. Tout en bas de l'échelle, les enfants, personnages les plus intéressants après Grazia. Très accrochés à leur mère à l'inverse de tous les autres enfants présentés dans le film, ils la suivent mais connaissent des brusques réactions de censure, de "ce n'est pas bien". On les sent totalement sous l'influence des codes des hommes de l'île, présentant le même machisme mais en version culotte courte.

La scène durant laquelle le petit frère d'une dizaine d'années intervient et s'interpose entre le Carabinier et la grande sœur est tout à la fois très représentative et très ludique… Autre réaction révélatrice, quand tout le monde dit à demi-mots que la mère est folle, ils sont attristés, sans doute furieux, mais ils ne remettent pas en question cette vision, car eux aussi le pensent finalement.

Est-ce que Grazia est folle? Oui, sans doute, dans la mesure où la folie se définirait comme un comportement psychologique inadapté à la réalité qui l'entoure, à une incapacité à voir la même réalité consensuellement admise par le groupe.

La société décrite dans Respiro est à la fois terrible et violente, une île prison finalement, dont les murs seraient moins la mer que les codes sociaux. Mais l'intelligence du film est de ne pas dramatiser cette société, de rester toujours distant en ellipsant les scènes de souffrance de Grazia dans ses accès de dépressivité, ou bien en poétisant des scènes ultra-violentes comme celle durant laquelle les hommes du villages flinguent tous les chiens sauvages remis en liberté par Grazia.

Comme toute brebis noire, pour reprendre le terme du réalisateur, son destin est d'être sacrifiée pour le bien de la communauté. Evidemment une telle lapidation dénoterait dans le ton détaché et apparemment touristique du film. Alors, le réalisateur propose une autre fin, plus ouverte, plus belle également en réussissant à transformer la "folle" en "sainte" voire même en "miraculeuse". On regrettera juste qu'il se soit refusé de jouer le jeu de ce Miracle en Sicile…

Ce regret sera la seule critique formulée contre la mise en scène dans l'ensemble très belle, très somptueuse et surtout très intelligente. Un exemple assez révélateur est la présentation des personnages qui porte déjà tout le sujet du film, tous ses thèmes. Le film s'ouvre sur des enfants, réunis en groupe, en une communauté qui chope un membre de la bande rivale et l'humilie en le déculotant. Dans ce microcosme des bandes, on devine déjà l'existence de règles, de coutumes, de détermination de ce qui se fait et ce qui ne se fait pas.

Ensuite, on présente la mère, dans plusieurs scènes très intimes, presque erotiques ou du moins sensuelles avec son plus grand fils. Elle est, elle, déjà montrée comme hors norme. Rappelons que c'est quasiment la seule mère présente dans le film. Ensuite, elle part avec ses enfants se baigner nues. Un bateau de pêcheurs passe et la siffle. Ce ne sera qu'une vingtaine de minutes après le début du film qu'on apprendra qu'elle a un mari et que celui-ci est un des pêcheurs de ce bateau. La famille est montrée dès le début comme en déséquilibre, claudiquant, dans laquelle le père n'a pas sa place de pilier comme il se doit dans cette société patriarcale sicilienne.

La mise en scène est également brillante dans les scènes de groupe, retrouvant la force du cinéma italien des années 50 qui savait si bien gérer les improvisations comme si le sang chaud des italiens étaient particulièrement fait pour cela.


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De Gaulhenrix, le 1er septembre 2003 à 23:51
Note du film : 5/6

Une bien belle critique. Quelques mots en complément…

Emanuele Crialese dépeint, dans son film, le vie immuable sur l'île de Lampedusa, au large de la Sicile : les enfants se distraient à travers des jeux humiliants, les hommes passent leur temps à leur métier de pêcheur, les femmes sont astreintes aux taches qui leur sont dévolues traditionnellement et leurs actes sont surveillés par le mari ou le frère, sourcilleux de leur « honneur ».

Le réalisateur sait montrer les charmes de cette vie simple et naturelle (les habitants vivent proches les uns des autres, les travaux des jours sont rythmés par la nature) mais il en montre aussi l'envers : la monotonie et le sentiment d'étouffement pour qui a dans les yeux et l'esprit le désir d'un « ailleurs », ou la « grâce ». Or, la femme de Pietro, prénommée – précisément – Grazia (Valeria Golino) est cette personne-là : tantôt gaie, joueuse, aimante et proche de sa famille, tantôt lointaine et mélancolique, elle porte en elle le rêve d'aller à Paris. Ce besoin d'évasion, de respirer (d'où le titre), le réalisateur le fait ressentir en montrant l'envers du décor : cette île n'est pas celle des dépliants touristiques, mais est présentée comme un bloc minéral nu de toute végétation, arborant de désolantes constructions inachevées en béton ; une île où les distractions pour les jeunes consistent en de répétitives balades en scooter, ou, à pied, à arpenter la même rue principale ; une île, enfin, où les habitants s'immiscent dans une vie privée réduite à sa plus simple expression et où le mari cède au jugement de la famille et des amis plutôt que de chercher à comprendre.

Bref, cette vie est étouffante et, de façon récurrente, un même plan revient dans le film pour le suggérer : Grazia nous est montrée s'enfonçant dans l'eau, comme étouffée par cette eau qui encercle l'île, qui l'enferme, à la recherche d'un souffle de vie. Un souffle qu'une musique de film haletante, obsédante, suspend à un saxo dont les sons brefs, retenus, comme assourdis, illustrent à leur tour les aspirations bridées de Grazia.

Plus généralement, le réalisateur met l'accent – comme en écho à la minéralité de l'île – sur l'animalité (nombreux chiens errants enfermés dans un chenil mais que l'on ne voit pas, poissons omniprésents mais morts, corps humains filmés sous l'eau mais semblables à des poissons). C'est d'ailleurs un étonnant plan des habitants nageant sous l'eau filmée par-dessous, en contre plongée, qui clôt le film et insiste sur cette idée d'une collectivité (ou d'une espèce) qui n'abandonne pas ses membres et à laquelle, quoi qu'on fasse, on appartient…

Un film à la fois simple et émouvant qui oppose réalité et rêve, espoir et désillusion, individu et collectivité et qui mérite d'être découvert.

      

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De vincentp, le 12 février à 23:39
Note du film : 5/6

15 ans ont passé depuis ces deux chroniques fort intéressantes. Nos deux chroniqueurs se sont depuis exilés sur cette ile de Lampedusa, et vivent de poissons fris péchés à l'épuisette. Mais moi, je veille derrière mon ordinateur ! Respiro est un film contemporain extrêmement original et réussi, sur le thème de la difficulté de mener une vie en société dans des milieux refermés sur eux-mêmes. Le scénario est non formaté, même si l'influence du cinéma de Kusturica se fait sentir. La mise en scène est brillante. A voir absolument.


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