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Forum : La Prisonnière

Sujet : Le désir enigmatique d'Elisabeth Wiener


De RdT, le 11 avril 2006 à 15:59
Note du film : 6/6

J'aime ce film, j'apprécie la manière dont Clouzot a osé le faire. Il était bon qu'un réalisateur de son talent fasse une oeuvre ancrée dans les années soixante-dix. Un film habité par Vasarelly, Xenakis, et Gilbert Amy, un film sur l'époque où l'on roulait en 4L, en Deux chevaux, où l'on croyait naïvement à la quiétude des grands ensembles. Une époque où les femmes portaient des robes oranges et les cheveux longs.

Ce film est aussi un film sur la vérité nue derrière les apparences. Derrière le quadrillage urbain, derrière l'abstraction du cubisme, surgit soudain le désir tordu de Stan (fabuleux Laurent Terzieff) et l'attitude incompréhensible en réponse de Josée : extraordinaire Elisabeth Wiener.

Rarement il aura été donné d'incarner par une aussi jeune actrice (elle n'avait pas encore 21 ans au moment du tournage) un rôle aussi difficile à faire passer. Est il possible de jouer un personnage incompréhensible? Elisabeth Wiener y est parvenue avec un brio incandescent. Ce film est bien souvent mal compris, et donc méprisé. Il est bien possible que Clouzot ait un peu fait exprès de ne pas être compris. Mais n'est ce pas précisément le sujet du film? Un type (Laurent Terzieff) qui veut qu'on l'aime, mais qui a tellement peur qu'on le comprenne qu'il en devient haïssable, et une jeune femme qui se met à l'aimer car elle ne se comprend pas elle même… Le génie de La prisonnière réside aussi dans d'admirable moments d'abstractions visuelles : le voyage en train au début, la scène du coma à la fin. Clouzot touche quelque chose que Dreyer avait parfaitement atteint dans La passion de Jeanne d'Arc : le cinéma cubiste. Au début du film, il y a une inattendue cerise sur gâteau, (hommage comique de Clouzot aux Césars de cette années) l'apparition fugace et de profil de Pierre Richard en peintre gesticulant voulant que sa peinture soit mise en lumière…


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De Impétueux, le 4 septembre 2006 à 10:56
Note du film : 3/6

Sur le fil de Dragées au poivre, j'avais naguère engagé un dialogue fructueux avec RdT, notamment sur le charme – que nous trouvions l'un et l'autre exquis – d'Elisabeth Wiener ; notre seule disparité de vue était qu'il l'estimait susceptible de retrouver un succès dont je jugeais qui l'avait définitivement abandonné, sans grande possibilité de rejaillissement (elle a désormais soixante ans).

Dans le cadre de ce débat, citant un des rôles les plus éminents de la charmante, j'écrivais "La Prisonnière est un film raté de Clouzot, mais un film raté de Clouzot, c'est encore très bien, et ce n'était pas la faute de l'héroïne".

Je me fondais là sur un souvenir fort ancien, ravivé hier soir par un revisionnage du film, dans de bonnes conditions, puisque le DVD de la collection "Les films inclassables" (Canal+) est d'excellente facture (bien que fort chiche en suppléments).

Sans doute la chronique de RdT est-elle fort pertinente pour tout ce qui touche à l'atmosphère de ce film, terriblement – mais excellement ! – datée, à coup de mobiles, de stabiles, de bibelots cinétiques, de tout un code de couleurs et de matières (plastique et toc), de fausses hardiesses (le "couple moderne" formé par Gilbert (Bernard Fresson) et de Josée (Elisabeth Wiener) : "chacun fait ce qui lui plaît et on se dit tout !"), et, finalement d'une morale bien bourgeoise assortie d'un happy end réconfortant.

Sans doute la distribution est-elle excellente, et Laurent Terzieff dans ce rôle de pervers fragile est-il parfait ; et puis on s'amuse beaucoup de constater que Clouzot a recampé, notamment pour la scène du vernissage, une palanquée d'acteurs connus, seconds ou troisièmes rôles de l'époque (1968) qui viennent en quelque sorte faire une pige : Pierre Richard, mais aussi André Luguet, Claude Pieplu, Jean Ozenne, Michel Piccoli ou Charles Vanel. Et, en pochette-surprise Michel Etcheverry en attentif et rassurant chirurgien et Dario Moreno en valet de chambre !

Mais pour le reste on chercherait vainement dans La Prisonnière toute la puissance et le génie de l'intrigue et des dialogues de l'auteur du Corbeau, de Quai des Orfèvres, du Salaire de la peur et des Diaboliques ! Le dernier Clouzot de qualité, c'est donc La Vérité, et non pas cette Prisonnière inutile, dans quoi l'auteur met – trop timidement ! – en scène ses propres fantasmes, sans en faire vraiment pénétrer l'intérêt (toutefois, un peu sarcastiquement, on se prend à comprendre comment la femme du réalisateur, Véra , avait toujours cette tête d'animal traqué).

Cela dit je ne peux que me re-citer (quelle paranoïa !) : "Un film raté de Clouzot, c'est encore très bien".

En tout cas, mieux que du Godard.


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De RdT, le 4 septembre 2006 à 19:17
Note du film : 6/6

Je constate tout de même avec plaisir que nous partageons un point de vue commun sur La Prisonnière et Elisabeth Wiener. La reconnaissance du talent de Clouzot est un goût esthétique que nous partageons. En parallèle aux Godard que je vous ai promis je ferai donc bien quelques escapades Clouzotiennes dans les temps prochains. Vous m'y incitez.

A défaut de me convertir pour Guitry vous ranimez donc ma flamme pour Clouzot.

Je suis quand même un peu surpris par votre notation… Et du fait de l'apparition de la catégorie «chef d'oeuvre» sur DVDtoile, je remonte ma note.


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De Impétueux, le 5 septembre 2006 à 00:13
Note du film : 3/6

Vous ne m'avez pas bien lu, je pense : je trouve La Prisonnière assez tarte, simplement sauvée par une façon de filmer qui appartient en propre à Clouzot, mais aussi par le côté documentaire sur une époque niaise.

Si le réalisateur n'avait pas été un de ceux que j'apprécie le plus, sans doute n'aurais-je pas même regardé le film ; et, que voulez-vous !, là, comme beaucoup d'autres, mes chers Duvivier ou Autant-Lara, il a tourné le film de trop, qui n'ajoute rien à sa gloire.

On se prendrait presque à se féliciter que Jacques Becker ait été fauché en pleine gloire, après l'admirable chef d'oeuvre du Trou !


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De RdT, le 23 octobre 2006 à 18:45
Note du film : 6/6

« il a tourné le film de trop, qui n'ajoute rien à sa gloire.» Comme vous y allez Impétueux… Voilà une réplique qui m'avait échappé. Comment une telle chose avait pu m'échapper d'ailleurs. Ma vigilance serait-elle en train de fléchir. Comment puis je vous laisser traiter le film de l'immense Clouzot avec Elisabeth Wiener de «film de trop»…

Vous n'avez donc pas d'égards pour l'incroyable «prise de risque» de Clouzot autant que de Wiener ici?

Que vous puissiez ne pas aimer, je comprendrais, mais comment peut traiter un tel film de «film de trop»? Clouzot mène ici une réflexion sur l’aliénation des sentiments à la modernité ou de la modernité aux sentiments, qui n'a pas d'équivalent. Il bouscule le spectateur des années soixante dix en lui signalant qu'il risque d'aller dans le mur. En cela cette oeuvre est encore hautement actuelle. L'avertissement brandi alors est encore plus vrai aujourd'hui.

Quant à la cohérence artistique : visuelle et musicale, elle a peu d'équivalent en matière cinématographique. Clouzot a ici le don de «retraduire une époque» comme peu d'auteurs savent le faire. La prisonnière restera à mon humble avis comme le chef d'oeuvre emblématique des années soixante dix. Un des premiers à oser dire aussi franchement que l'illusion libératoire de ces années là était sans doute une illusion. Que vous faut il de plus??? En aucun cas il ne me parait justiciable de cette guillotineuse sentence : «le film de trop».

La prisonnière est bel et bien un film de Clouzot avec une Élisabeth Wiener sublime et un Laurent Terzieff génial. Revoir ce Clouzot aujourd'hui c'est aussi mieux comprendre pourquoi ça cloche chez Brisseau.

Clouzot prend ici le risque de ne pas être compris, mais il est servi par des comédiens tellement admirables qu'ils lui sauvent la mise et font passer par le pathos ce que la raison ne saisit pas.


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De David-H, le 23 octobre 2006 à 19:57

Bravo, je suis pleinement de votre avis concernant ce film.

Vous me faites d'ailleurs penser que je devrais au plus vite aller le quémander!


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De Arca1943, le 24 octobre 2006 à 03:23

Plein de fougue, ce message, RdT ! On sent que vous avez vraiment aimé ce Clouseau. (En passant, je vous attends toujours sur Ragazzo di borgata…)


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De Impétueux, le 24 octobre 2006 à 15:00
Note du film : 3/6

Mmmouais… N'empêche que, si sympathique qu'est la fougue juvénile de RdeT à défendre cette Prisonnière (et à se ravager l'imagination en songeant à Elisabeth Wiener), mettre sur un plan identique ce Clouzot-là et celui de Quai des Orfèvres est tout de même gonflé…


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De RdT, le 24 octobre 2006 à 15:48
Note du film : 6/6

«Plein de fougue, ce message, RdT ! On sent que vous avez vraiment aimé ce Clouseau. (En passant, je vous attends toujours sur Ragazzo di borgata…»

Infatigable Arca. Existe-t-il une comédie italienne que vous n'ayez pas vu? Je veux bien aller y faire un tour, si vous m'y invitez c'est peut être que vous avez des raisons convaincantes. Mais alors je vous invite à jeter un œil sur le forum de L'Italiana in Algeri, la belle Maria Jose Trullu est en attente de nos suffrages. Et n'est-on pas là devant une des premières comédies italiennes ?

nb le Clouzot dont il s'agit dans La Prisonnière est Clouzot et non Clouseau (c'est qui celui là? est ce un de vos compatriotes? Ou alors un Italien? je n'en ai jamais entendu parlé)…

«mettre sur un plan identique ce Clouzot-là et celui de Quai des Orfèvres est tout de même gonflé…»

Cher Impétueux, si on vous suivait peut être faudrait-il cesser d'écouter La Cantate du Café de Jean-Sebastien Bach au prétexte qu'il aurait composé L'Art de la fugue. Mais cornegidouille, un génie peut parfois se hasarder à plusieurs formes non? Pourquoi Clouzot deviendrait-il soudain méprisable au simple prétexte qu'il rend Élisabeth Wiener sublime?

Le génie de Clouzot est précisément d'avoir fait Quai des Orfèvres et La prisonnière sans rien perdre, à mon avis, de son regard acéré. C'est ce qui fait toute la qualité de ce cinéma. Revoir Quai des Orfèvres après La prisonnière, c'est comme réécouter Chopin après Boulez, on découvre soudain une saveur qu'on n'attendait plus.


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