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Sujet : Au sortir des ruines fumantes la fantaisie revient


De Arca1943, le 24 septembre 2005 à 20:05
Note du film : 6/6

Rarement Palme d'Or à Cannes m'a fait autant plaisir que celle remportée par ce Miracle à Milan. Pourquoi? Parce que ce film de Vittorio de Sica, à sa sortie, fut éreinté, descendu en flammes même, par la critique italienne dans son ensemble, avec l'habituelle et minuscule poignée d'exceptions. C'est qu'avec ce film De Sica et Zavattini, voyez-vous, "trahissaient" le néoréalisme.

Il est rigoureusement exact que Miracle à Milan n'est pas néoréaliste du tout! C'est un conte moral, une fable sociale de haute fantaisie dont le finale ébouriffant requiert d'authentiques effets spéciaux ! Réalisé entre Le Voleur de bicyclette et Umberto D., austères et puissants exemples du drame réaliste italien de l'immédiat après-guerre, cette comédie fantaisiste semble un véritable OVNI.

Pourtant, c'était un vieux projet de Cesare Zavattini, antérieur aux chefs-d'oeuvre néoréalistes de De Sica. La première mouture date en effet de 1940. Et si le personnage central de la fable (qui est né dans un chou !) a pour nom Toto, eh bien c'est en fait parce que dans le projet d'origine, intitulé "Toto il Buono", c'était Totò qui devait tenir le rôle principal. Et je pense que si le fameux comique napolitain avait été de l'aventure en 1951, la réaction des critiques et des intellectuels eût été encore plus hostile, si faire se peut ! Quoi? Se compromettre avec ce clown? Mais vous n'y pensez pas! Ce n'est pas sérieux…

Mais je voudrais bien savoir, moi, qui a décrété qu'il faut toujours être sérieux. D'ailleurs, il aurait fallu faire valoir à ces critiques italiens ennemis de la fantaisie et de l'humour que le ver était dans le fruit depuis le tout début, c'est-à-dire depuis Rome, ville ouverte.

Il y a bien longtemps que j'ai vu Rome, ville ouverte, mais je me rappelle que dans ce chef-d'oeuvre fondateur du néoréalisme, tourné dans l'urgence, avec des difficultés techniques incroyables, au milieu des ruines fumantes, on trouve aussi de l'humour. En fait, il y a UNE blague, mais alors une vraie, qui met aux prises le prêtre (Aldo Fabrizi) et le buste d'un saint, dans une salle d'attente… Cette présence étonnante d'une humble et fugace plaisanterie "en passant" est même, pourrait-on dire symboliquement, une petite différence significative entre ce film et La Bataille du rail (qui, bien que non-Italien, est tout à fait, selon moi, un film néoréaliste, jusque dans l'utilisation d'acteurs non-professionnels). Or les critiques italiens (et Français à l'époque d'André Bazin et des "Cahiers") ont toujours, justement, présenté une vision déformée, incomplète, de Roberto Rossellini, mettant de côté comme une anomalie son côté fantaisiste, fabuliste, tel qu'il trouve à s'épancher dans La Machine à tuer les méchants, Dov'è la libertà avec le grand Totò et même dans le sublime Francesco, giullarre di Dio, par le biais du personnage bouffon de Ginepro, qui exprime une sorte de contrepoint caricatural des idées de François d'Assise.

Les critiques italiens ou à l'italienne ont refait plus d'une fois le coup du "traître au néoréalisme". Ainsi la célèbre comédie de Luigi Comencini, Pain, amour et fantaisie, mettant en vedette l'acteur comique (eh oui) Vittorio de Sica, a été traînée dans la boue, avec un indicible mépris, comme étant "la tombe du néoréalisme". Et ainsi de suite.

Moi, je pense que le cinéma néoréaliste ne pouvait pas durer plus de quelques années, même si la répugnante loi de 1952 interdisant son exportation – loi qui fut conçue et présentée au Parlement par Giulio Andreotti, retenez bien le nom de ce scélérat ! – ne l'a sûrement pas aidé. Le néoréalisme, c'est un choc esthétique qui accompagne un choc moral : comme d'un cauchemar, l'Italie se réveille en 1945 au lendemain de vingt ans de totalitarisme – "un monde où la distinction entre fait et fiction est abolie" (Hannah Arendt) – avec une soif de réalité irrépressible. D'où ces films à couper le souffle qui vous assènent le choc du réel en pleine gueule. Mais ensuite? Des ruines fumantes du fascisme un nouveau pays émerge. La vie reprend son cours, un cours difficile et plein d'aléas. Le rire revient aux lèvres. Et la fable, la fabula comme dit Umberto Eco, reprend ses droits. Mais si le néoréalisme s'estompe, il marque le cinéma italien de son empreinte pour des décennies à venir : car la fiction qu'on invente alors dans la péninsule demeure lestée d'une dose de réalité peu commune, peu courante. Même la force de frappe d'une farce médiévale comme L'Armée Brancaleone ou d'un western comme Il était une fois dans l'Ouest s'abreuve à ce "choc du réel" initial.

Miracle à Milan est donc un film qui passe par la médiation de la fable, de l'apologue, pour arriver à parler de la réalité. Le sujet de ce film est exactement le même que dans Le Voleur de bicyclette : c'est la misère des pauvres gens, mais transposée cette fois dans un univers de fantaisie que n'aurait pas renié René Clair. Quand je vois ce film magnifique, d'une conception si originale, je pense toujours à la remarque fameuse de Hans Christian Andersen : «C'est de la réalité que nos contes d'imagination tirent leur substance.»

Arca1943


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De paul_mtl, le 22 mars 2006 à 16:11
Note du film : 3/6

Oui c'est devenu un classique mais pourquoi ? A cause d'un prix dans un festival, de l'aspect fantaisiste/onirique/magique plus estimable et respectable pour un critique que l'humour pur, pour son originalité, la générosité et spontanéité du personnage principal ?

Sans doute pour ces raisons et d'autre encore.

Cette comédie dramatique ne m'a pas vraiment accroché mais je l'ai vuz en entier malgré tout. Je trouve que l'acteur principal Francesco Golisano joue plutôt bien et intrigue au départ mais son jeu 'monocorde' m'a ennuyé a la longue.

Dommage. Sans doute qu'avec Toto (prévu initialement) j'aurais davantage apprécié ce film.


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De Impétueux, le 25 novembre 2011 à 17:37
Note du film : 6/6

Un des derniers romans de Georges Simenon s'intitule Le petit saint ; il n'a pas d'autre rapport avec Miracle à Milan que de se dérouler (à son début) dans un milieu de misère noire et, naturellement de porter un titre qui aurait pu être donné par Vittorio De Sica à son film magnifique.

Il est très difficile de faire du très bon cinéma avec de très bons sentiments : la mièvrerie est une menace constante, tout autant que l'enfantillage. Il est très difficile de construire une parabole qui ne soit pas caricaturale, engagée, vindicative ou révoltée. Il est très difficile de placer, ici et là, des blagues drôles et tendres qui rendent l'histoire contée miraculeusement humaine. De Sica parvient à tout cela avec une délicatesse, une ingéniosité, une subtilité si fortes qu'on passerait presque sur deux ou trois petites facilités sur quoi je reviendrai.

D'abord, dans un noir et blanc qu'il sait, à l'occasion, rendre chatoyant, il filme sans facilités émotives crapoteuses, le brouillard de Lombardie, le pavé mouillé, la neige et la boue d'un Milan de faubourgs perdus, les saisissants abris de fortune que l'enthousiasme et la gentillesse de Toto (Francesco Golisano) vont peu à peu organiser jusqu'à le rendre à peu près habitable et si on veut, dans une certaine mesure satisfaisant : c'est un peu le sens de la rengaine reprise à plusieurs reprises par les habitants du bidonville :
Une cabane nous suffit pour vivre et pour dormir,
Un peu de terre suffit pour vivre et pour mourir
Donnez-nous des chaussettes et du pain
Et à ces conditions, nous croirons en demain !

Rien de révolutionnaire, ni rébellion, ni révolte. L'idée de De Sica ne va pas dans la lutte sociale ; il a écrit, à propos de son film J'ai voulu porter à l'écran, en dehors des considérations politiques professées et partagées par chacun de nous, le sens chrétien et humain de solidarité, la lutte contre l'égoïsme et l'indifférence. Le sens de ce film est pour moi le triomphe de la bonté : que les hommes apprennent à être bons les uns avec les autres. Voilà sa seule politique. La solution n'est pas dans la révolution, ou alors plutôt dans la révolution personnelle que chacun est appelé à faire en soi. Rien de plus chrétien, en effet.

De fait, la parabole insiste : c'est lorsque Toto, grâce à la colombe que l'ombre de sa mère lui a apportée du Ciel et qui lui permet de satisfaire tous les vœux, commence à distribuer les biens matériels que l'atmosphère du bidonville se dégrade. Voilà qu'à coup de manteaux de vison, de postes de radio, de pelisses fourrées, d'exigences de millions de millions de millions, la solidarité s'effiloche : avec l'Avoir disparait l'Être.

Parabole, au sens évangélique, et qu'il faut saisir ainsi ; pas plus qu'il n'appelle à la révolte sociale, De Sica ne recommande la soumission à l'ordre établi et n'incite les pauvres à accepter leur sort : il dit seulement que la question n'est pas posée en termes collectifs.

J'évoquais plus avant de petites facilités qui ne font pas aller ma note jusqu'à 6 : le match verbal qui oppose, tels des roquets, sur le prix du terrain où s'est édifié le bidonville les gros bourgeois Brambi et Mobi, les charges et contre-charges burlesques des policiers (qui me font songer aux films muets étasuniens), les commandements chantés de leurs chefs : tout cela ne s'imposait pas.

Mais il y a de très jolies tendres idées : Toto, est tombé amoureux de la servante Edwige (Brunella Bovo) dès la première seconde qu'il l'a vue. Pour lui éviter d'être chassée par sa rude maîtresse, alors qu'Edwige, par mégarde, l'a éclaboussé, il prétend adorer être couvert d'eau et retourne sur lui un seau plein ; à peine ébroué, il reçoit un second seau d'Edwige qui l'a pris au mot… Ou alors l'histoire d'amour muette et timide entre deux célibataires du bidonville : un grand noir et une jeune femme gracile ; ils n'osent pas s'avouer qu'ils se plaisent, sans doute gênés l'un et l'autre, par la différence de couleur ; et chacun d'eux demande en secret à Toto, à l'heure où celui-ci peut tout exaucer, de le transformer, ce qui fait que l'homme se retrouve blanc et la femme noire…

C'est en tout cas un bien beau film, jusque dans sa fin où la cohorte des pauvres s'envole au Paradis, comme il est écrit dans le carton final, vers ce Royaume où "Bonjour" veut vraiment dire "Bonjour !", ce Royaume où elle aura toute sa place, la plus belle au sens des Béatitudes (Matthieu 5, 3-12, pour les incultes).


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