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Sujet : Film noir et lyrique


De dumbledore, le 29 décembre 2003 à 22:30

Nicolas Ray aborde de nouveau son thème de prédilection: la difficulté de vivre avec une violence interne qui consume, de l'intérieur. De nouveau aussi, c'est la femme qui est permet au violent de s'en sortir.

Dans cette lignée, rarement film policier "noir" de l'époque aura montré un personnage aussi dur, aussi violent. Ce qui est étonnant aussi, c'est le recours à la Nature pour permettre la renaissance du héros.

La présentation des personnages est elle aussi particulière puisqu'on assiste trois fois au même genre de scène (une journée commence pour des flics), mais dans trois univers différents. L'effet est de montrer trois personnages différents: le premier a une petit amie qui va attendre son retour, le second a une famille et des enfants et le troisième (notre personnage principal) habite un petit deux pièces et il finit de manger, fait rapidement la vaisselle dans son évier. Il a rien, rien d'autre que son univers de police, sans contre-poids pour équilibrer une violence nécessaire et entretenue par son métier. Efficace et carrée.

Pour finir, signalons la magnifique musique d'Herrmann déjà et toujours géniale…


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De Jubowski, le 6 mai 2007 à 16:37

La Maison dans l'ombre


Une magnifique mise en scène expressionniste!

On Dangerous Ground fait de la neige une héroïne allégorique de la condition de ses personnages. En se bornant à l'analyse de la deuxième partie du film, le nœud de l'intrigue, on ne peut s'empêcher d'être frappé par l'utilisation de la neige comme ressort narratif essentiel du récit. Les traces de pas dans la neige, comme l'innocence bafouée de la victime, comme l'innocence dérangée du meurtrier, comme l'onde de choc dans un village bien tranquille, comme la difficulté du personnage de Ryan face à son métier de flic, comme une présence inattendue et incertaine dans le champ de vision vide d'Ida Lupino, comme le choix obligatoire d'une direction à suivre, un renoncement à effectuer. La neige, encore du côté de l'assassin innocent, qui provoque l'accident de voiture permettant la rencontre des personnages principaux, enfin, qui entraîne la chute mortelle du meurtrier, comme si l'état d'innocence contenait ainsi sa part d'autodestruction sous le soleil de la réalité.


C'est ce lyrisme naturaliste qui donne toute sa force originale au film de Nicholas Ray. Celui-ci oscille alors entre réalité documentaire de la séquence dans le village et onirisme décontextualisé dans la rencontre de Ryan et Lupino. Nicholas Ray filme en virtuose cette nature à la fausse innocence, au danger caché, au calme trompeur. Appréciez le lever du soleil sur un matin où tout doit basculer! Savourez la poursuite à pieds dans la montagne, un modèle de suspense et de clarté! Tremblez devant cette scène magistrale où Ida Lupino, qui a compris le drame qui vient de se passer, est perdue sans plus aucun repère dans l'immensité dépouillée du paysage!


La virtuosité de Ray ne s'arrête d'ailleurs pas là. Il y a aussi cet impressionnant mouvement de caméra lors de l'accident de voiture qui annonce la vue troublée d'Ida Lupino. Citons également donc les vues personnelles brouillées de l'aveugle renvoyant aux traces dans la neige. On peut en outre remarquer deux occurrences d'un même procédé de mise en scène, celui de la non-confrontation directe lors de l'apparition des deux protagonistes mystérieux du film. La première apparition d'Ida Lupino se fait uniquement par le biais de sa voix et du regard surpris de Ryan et du père de la victime et prépare à une scène essentielle déroutante. Choix d'autant plus troublant que le spectateur se retrouve finalement dans la situation de cette aveugle-même qu'on ne voit pas! Ce procédé se retrouve lorsque apparaît le frère d'Ida Lupino. Nous ne voyons alors pas le visage de celui-ci. Par un mouvement de plongée, la caméra nous donne à voir ses cheveux et nous interdit de mettre une personnalité visuelle sur cette voix d'assassin. Observons enfin les jeux d'ombres à la lueur du feu ou du soleil dans la maison de la jeune aveugle, soulignant les conflits entrecroisés qui se jouent. On pourrait aussi encore remarquer l'efficacité frontale des cadrages de la caméra, lorsque Ward Bond veut frapper Ida Lupino ou lorsque Ryan s'apprête à désarmer l'assassin.


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De Gaulhenrix, le 7 mai 2007 à 01:22

Une superbe analyse, Jubowski, d'un film que je ne connais pas, mais que je vais m'empresser de découvrir suite à votre texte ! Félicitations, vraiment, et à bientôt de vous lire.


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De vincentp, le 21 mai 2010 à 22:37
Note du film : Chef-d'Oeuvre

Très beau film de Nicholas Ray. Une mise en scène discrète mais redoutablement efficace transforme petit à petit une intrigue policière tristement banale et sordide (caractéristique visiblement assumée) en superbe drame romantique et lyrique, si typé de son auteur. Ray excelle pour décrire des caractères en s'approchant petit à petit des personnages, pour planter un décor physique par des plans larges, pour créer de l'émotion avec une utilisation très judicieuse de l'excellente bande sonore de Bernard Hermann… Mais Ray joue également sur le rythme du récit, alternant des séquences déroulées à pleine vitesse et d'autres passages très lents (les déplacements feutrés et millimétrés de l'aveugle), un contraste rythmique générateur d'émotion.

Comme pour Les amants de la nuit, le cinéaste délaisse l'intrigue policière pour se focaliser sur la psychologie des individus, montrer l'évolution de celle-ci. Au final, la superposition de plusieurs voix-off appartenant à différents personnages traduit les conclusions des pensées du personnage principal.

Comme pour La fureur de vivre émerge au fil des développements ce qu'on a pu appeler une "poésie cosmique". Le flic aux méthodes musclées met fin à son isolement mental et physique dans un endroit reculé et isolé de la civilisation, en pleine nature sauvage et désertique, ou il redécouvre certaines valeurs humanistes (assistance aux plus faibles,…). Poésie cosmique, aussi et peut-être, parce que les personnages semblent progresser à toute vitesse dans un environnement naturel immense, comme dotés de pouvoirs surnaturels ou chaussés de bottes de géants… Mais Ray exprime aussi in fine sa confiance dans la capacité des uns et des autres à vivre au sein de ce type d'environnement, par un état de concorde sociale généré par le dépassement de soi, et par le franchissement d'obstacles physiques symboliquement représentés par du fil barbelé…

Ce long-métrage est enfin resté très moderne, grâce à une excellente direction d'acteurs (Ida Lupino et Robert Ryan tout particulièrement). Un très agréable et émouvant moment en compagnie de ces acteurs, de mon point de vue. Je rapprocherais La maison dans l'ombre de Le fleuve sauvage de Kazan : un cinéma peu spectaculaire, mais porteur de beaucoup d'idées, et d'images fortes, que le spectateur apprivoisé aux thèmes et au style du si génial Nicholas Ray, conservera en mémoire bien après la conclusion de ce récit.

Nb : un film découvert par hasard aujourd'hui au cinéma Action Christine : je voulais voir La Fille de la Cinquième avenue mais m'étais trompé de jour… C'était ce soir La dame du vendredi (déjà vu et revu), et donc La maison dans l'ombre. Le hasard fait parfois bien les choses. En dvd, La maison dans l'ombre, c'est bien ; sur grand écran, c'est encore mieux (meilleure immersion dans cette atmosphère à la fois noire, poétique, et onirique).


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De vincentp, le 15 janvier à 23:02
Note du film : Chef-d'Oeuvre


Une oeuvre revue ce soir en dvd pour un avis révisé à la forte hausse. On Dangerous Ground est une oeuvre parfaite, l'un des meilleurs films noirs des années 1950, se situant parmi les plus belles réussites de Nicholas Ray. Le récit, particulièrement élaboré, progresse à toute vitesse, avec des nuances glissées à chaque instant. La forte densité des idées intégrée au scénario est la marque de fabrique de Nicholas Ray (cf La femme aux maléfices). A un monde brutal, violent, urbain, caractérisé par des normes rigides, une criminalité, s'oppose un autre univers : rural, mais aussi mystérieux, équivoque, indéfinissable, influencé par les éléments du cosmos. Des comportements humanistes permettraient d'y bâtir une vie meilleure.

On retrouve dans On Dangerous Ground les personnages décalés dans leur environnement, marginaux, rêvant à un monde meilleur, propres à l'univers du cinéaste. Ces personnages et leur mode de représentation -utilisation par exemple de miroirs- évoquent d'autres films du cinéaste comme Party Girl. La mise en scène de Nicholas Ray est brillante, écrase par sa qualité extrême, celle de nombre de cinéastes hollywoodiens des années cinquante (voir à titre de comparaison le pénible La chevauchée des bannis dans un cadre comparable). La musique de Bernard Herrmann, frénétique, romantique, préfigurant celle de North by Northwest, est parfaite. Comme la direction d'acteur (Robert Ryan et Ida Lupino trouvent là l'un de leurs meilleurs rôles). Du grand art !


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De vincentp, le 16 janvier à 09:55
Note du film : Chef-d'Oeuvre

On Dangerous Ground fait de la neige une héroïne allégorique de la condition de ses personnages. (Jubowski).

Très bonne analyse de Jubowski publiée ci-dessus, en 2007 (dommage que ce contributeur avisé ait quitté le navire dvdtoile). La neige, le cadre climatique (terres désolées, ciels sombres) participent effectivement à l'intrigue. A la fin du récit, le sol est zébré de neige et de terre : peut-être que Ray souhaite évoquer le fait que les personnages ne sont ni complètement coupables, ni complètement innocents.

La maison dans l'ombre ne comporte pas d'effets spéciaux, ni d'images hyper-léchées, comme le cinéma contemporain peut nous le proposer. La puissance de l'oeuvre repose sur des fondamentaux : mise en scène, scénario, dialogues, interprétation, musique… Tout est parfaitement réfléchi, agencé, jusqu'à la typographie des génériques d'ouverture et de conclusion.


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