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Forum : Remorques

Sujet : Critique


De dumbledore

Le tournage de Remorques est aussi passionnant que le film en lui-même, puisqu'il commença juste avant la guerre et finit presque deux ans plus tard. Amusant de voir aussi que le générique ne possède aucun nom de producteur, ceux-ci étant juifs, ils ont été bien évidemment interdits de crédits. Tournage épique aussi, puisque le clou du film réside dans une tempête qui fut bien difficile à tourner. Plusieurs fois, l'équipe s'est rendue au large de Brest, en période d'équinoxe pour filmer un gros temps qui ne venait pas. Ou bien encore le fait que Brest ici filmée constitue quasiment les dernières images d'un port qui fut bombardé et rasé quelques mois plus tard.

Ces anecdotes mises à part, Remorques est un des films les plus étranges et les plus purs des années 30. On retrouve le charme de ce cinéma populiste qu'on a appelle le réalisme-poétique. L'équipe qui fait le film est d'ailleurs très proche de celle qui fit le succès de Quai des brumes sorti un an avant le début de ce film : le couple Gabin/Morgan, mais aussi Jacques Prévert aux dialogues et Trauner aux décors.

La pureté du film se retrouve aussi au niveau de la narration très simple, 1°) Un mariage avec une vision du couple idyllique 2°) Le combat en pleine mer et le remorquage de la belle inconnue 3°) le retour sur la terre ferme avec les problèmes de couple (Gabin avec sa femme qui veut changer de vie ; son second avec sa femme qui le trompe) et l'installation de la belle naufragée, une sirène au milieu d'un monde d'habitude 4°) L'histoire d'amour de Gabin et Morgan calme avant une tempête qui aboutit sur une résolution 5°) terrible et tragique. L'histoire est simple donc, l'intérêt est évidemment ailleurs.

Grémillon vient du documentaire et de la musique, deux mondes opposés, l'un concret, réaliste et l'autre lyrique et poétique. Ce mélange se retrouve dans tous ses films, et particulièrement dans celui-ci. Le réalisme se trouve dans les scènes de mer (même si le studio se sent trop), les décors naturels (la plage !) et le travail surtout de la bande son, révolutionnaire pour l'époque. Le lyrisme se trouve évidemment dans la romance avec cette belle inconnue. Le passage incessant de l'un à l'autre fonctionne à merveille pour se terminer sur 5 minutes dignes du Requiem de Mozart, terriblement noir et formidable dans la damnation de ce personnage dont le seul destin, maintenant, est de mourir en pleine mer. Sublime.


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De Impétueux, le 2 mai 2009 à 21:45
Note du film : 5/6

Sur une trame de pur mélodrame (rudes gens de mer, épouse alanguie et malade, belle inconnue mariée à un salaud, amours impossibles, mort de l'épouse, départ pour toujours de l'héroïne, retour du héros à sa dure et courageuse condition), Jacques Prévert a écrit un dialogue magnifique, plein de mots d'esprit étincelants (Il ne peut pas faire vilain tous les jours, ce serait trop beau ! ou Tu n'as pas su me garder, alors tu veux me perdre !) mais surtout très cruel et parfait de justesse sur la lassitude, le temps qui passe, l'émoi de la nouvelle rencontre…

Avant tout Jean Grémillon, malgré les considérables difficultés rappelées ci-dessus (un film dont le tournage commence en juillet 39, s'interrompt puis reprend en mai 40 : on voit par là un sens incroyable du timing !), Grémillon tourne en virtuose une histoire triste en la sauvant de la facilité grâce à son sens toujours sûr de la composition de l'image ; il se sert de la caméra avec une aisance élégante dont on n'a pas beaucoup d'exemples aussi magiques ; c'était déjà vrai dans la bluette intéressante Pour un sou d'amour et davantage encore dans ce qui est sans doute son chef-d'œuvre, l'admirable Gueule d'amour de 1937, récit de fatalité et d'abjection dont Gabin était déjà la vedette, Gabin magnifique et solaire aussi bien spahi à Orange que capitaine de navire à Brest… Il y a, en tout cas, dans Remorques quelques plans à couper le souffle, en sus de ceux de la plage, notamment un travelling arrière sur la noce qui inaugure le film, superbe d'aisance et d'élégance).

L'idylle entamée avec Michèle Morgan sur le tournage de Quai des brumes était alors dans tout son éclat et il me semble qu'il est visible et évident que ces deux-là s'aiment et se désirent infiniment fort ; en tout cas Morgan, qui n'est pas et n'a jamais été – loin de là ! – une grande actrice est plutôt convaincante en femme paumée et meurtrie, vouée de toute évidence à l'échec de toute sa vie ; Madeleine Renaud est malheureusement aussi crispante que d'habitude, Jean Marchat trop veule pour être crédible (mais alors, dans cet esprit de crédibilité, que dire du Second, Tanguy, (Charles Blavette), habitué des films de Pagnol qui, malgré un nom absolument breton, parle avec un accent provençal irrépressible ?) ; le bosco (maître d'équipage) du navire, Fernand Ledoux est parfait dans l'amertume et les matelots ont les gueules burinées qui conviennent à leurs rôles…

Beau film, et DVD (MK2) de qualité, avec des suppléments intelligents (notamment présentation par Serge Toubiana), mais un son médiocre et nombre d'images rayées…


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De sophie75, le 3 mai 2009 à 08:32
Note du film : 3/6

Grémillon n'aura jamais connu le succès, j'entends le succès commercial, dans sa carière. Pourtant il signa quelques films de bonne facture dont ce Remorques. Mais, ce qui trouve grâce aux yeux de notre ami impétueux contribue pour moi à plomber des oeuvres certes lyriques mais élégiques au possible, dégoulinant de tristesse et d'un réalisme noir. Bref ce petit quotidien morose empêche le rêve, rêve qui à cette époque troublée constitue un dérivatif nécessaire. Capra, Lubitsch ou encore Sturges avaient compris que les spectateurs demandaient des oeuvres légères et poétiques et non des étouffe-chrétiens noirs et tragiques.


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De Impétueux, le 3 mai 2009 à 09:10
Note du film : 5/6

Vous vous méprenez, Sophie75, ce n'est pas la noirceur de l'intrigue que j'apprécie dans ce film, c'est la virtuosité des prises de vue de Grémillon et la beauté de Gabin, et, au contraire, j'apprécie malgré le caractère outrageusement mélodramatique du récit (c'est la première ligne de mon message ; mais sans doute n'ai-je pas été assez clair).

Cela étant, il est indéniable que beaucoup des grands films français de la fin des Années Trente sont profondément accablants : Quai des brumes, en premier lieu, mais aussi tous les Duvivier (sauf Carnet de bal ; et encore !), les Renoir (La bête humaine ou Le jour se lève), ou précisément le superbe Gueule d'amour du même Grémillon ; est-ce que c'est l'époque qui voulait ça, la montée des périls, l'angoisse devant l'inéluctable ? Je n'en sais rien… Admettons que c'était l'air du temps…

Des films gais, légers, dans le cinéma français de l'époque, il y en avait évidemment, mais enfin ! Si j'aime infiniment Prends la route de Jean Boyer, je ne le place tout de même pas au même niveau que tout ce qui est précédemment cité ; alors, quoi d'autre ? De petits joyaux comme Les disparus de St-Agil – féerie de l'enfance – ou bien – exception qui confirme une règle – tous les Guitry de L'âge d'or (Le roman d'un tricheur est de 36, Les perles de la Couronne de 37, Remontons les Champs-Elysées de 38…)


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De sophie75, le 3 mai 2009 à 11:06
Note du film : 3/6

Dont acte. Mais donner un 5/6 à un film pour saluer les prises de vue et la beauté d'un Gabin, cela me paraît bien noter. Surtout lorsque vous sabrez un Inconnu du Nord-Express en le gratifiant d'un sévère 2/6. Est-ce une affaire de goût, de mauvaise foi assumée ? Je ne sais. Mais dans mon échelle de valeur, j'aurais inversé les deux notes.

Dans Remorques, l'interprétation et l'élégance d'un Gabin sont gommées par la prestation de l'agaçante Michelle Morgan. Les outrances d'un Grémillon me font penser au cinéma de Cayatte (présent ici au scénarion, crois-je) peu fin et unilatéral. Alors, bien sûr, on peut louer le style, les décors, le côté documentaire (milieu maritime) et des répliques ciselées, mais le pessimisme, la lourdeur, l'épaisseur du trait, le manque de rythme nuisent à ce film. La patine du temps devient ici de la désuétude.


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De Arca1943, le 3 mai 2009 à 13:17

« Cela étant, il est indéniable que beaucoup des grands films français de la fin des Années Trente sont profondément accablants (…) est-ce que c'est l'époque qui voulait ça, la montée des périls, l'angoisse devant l'inéluctable ? »

Eh oui : ils étaient lucides, tout simplement. Et ça témoigne aussi de la vraie liberté dont on disposait alors en France et qu'on était sur le point de perdre : le pessimisme est toujours une cible prioritaire des censeurs, que ce soient ceux de l'État ou des compagnies de production.


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De Romuald, le 3 mai 2009 à 13:57
Note du film : 4/6

…..dégoulinant de tristesse et d'un réalisme noir. Bref ce petit quotidien morose empêche le rêve, rêve qui à cette époque troublée constitue un dérivatif nécessaire…

Depuis quand le réalisme noir empêche-t-il le rêve ? La passion qui s'installe entre Morgan et Gabin ne vous bouleverse pas ? Je ne sais plus regarder une étoile de mer sans penser à Morgan… Alors dépêchez vous vite de découvrir l'univers de Jacques Demy ! C'est gai, coloré, enjoué, chantant, dansant ! Le quotidien n'y est que sourires et pamoison. Mais laissez le vieux briscard que je suis vous dire, m'adressant à votre jeunesse dévoilée par vos propos, qu'il faut savoir regarder et saisir la vie dans toutes les couleurs de son immense palette., le gris et le noir étant parfois les plus belles. La passion se cache partout. Chez Mary Poppins comme dans les yeux de nos vieux de La fin du jour….

                                          pour Lagardère

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De sophie75, le 3 mai 2009 à 14:47
Note du film : 3/6

N'étant pas à une contradiction près, je dois avouer que la franche gaieté n'est pas le plus sûr vecteur d'onirisme.
Parfois, j'écris sur les sensations ressenties et cela doit freiner l'irrigation de mon cerveau. Ainsi, vous parlez de jeunesse pour éviter de me qualifier d'ingénue ou de naïve et je reconnais là la galanterie périgourdine.

Vos remarques me font penser à la morale du roman de Verne, Les Tribulations d'un Chinois en Chine, il faut avoir connu le malheur, la peur, les soucis pour pouvoir connaître et apprécier le bonheur.


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De Impétueux, le 3 mai 2009 à 18:06
Note du film : 5/6

Dans mon échelle de valeur, j'aurais inversé les deux notes, m'écrivez-vous, Sophie75, évoquant celles que j'ai distribuées à Remorques et à L'inconnu du Nord-Express.

Certes ! Mais, relativement nouvelle venue sur notre forum, vous ne savez pas forcément que la plupart d'entre nous (les vieux habitués !) ne notent qu'en fonction de leur sensibilité particulière et non pas en fonction de la qualité intrinsèque (ou intrinsèquement reconnue) du film.

La même logique préside à la confection des listes de films préférés (vous devriez bien aller déposer la vôtre !) qui se dispensent de toute référence aux chefs-d'œuvre unanimement reconnus du cinéma mondial, sans pour autant – sinon il y aurait mauvaise foi et goût provoquant du paradoxe – les éliminer s'ils plaisent (je ne sais pas si je suis très clair) ; ainsi vous chercheriez vainement dans beaucoup de listes le nom révéré de Citizen Kane, à peu près toujours en tête des listes de critiques professionnels…

Que j'aime Grémillon (et encore n'ai-je pas cité Le ciel est à vous parmi mes admirations) et que je ne parvienne pas à apprécier vraiment Hitchcock est une affaire entre moi et moi, si je puis dire ; il ne me viendrait pas à l'idée de reprocher à nombres des amis du site leur goût, que je ne partage pas, pour le cinéma japonais…

Ne prenez donc pas mon propos pour de la mauvaise foi : pure subjectivité ! Et je maintiens, pour ma seule part, que les cadrages et la qualité des images de Grémillon me sont raison suffisante pour l'aimer, même si, comme vous, je n'apprécie pas beaucoup Michèle Morgan (d'ailleurs, sur un film postérieur de Grémillon, L'étrange madame X avec la même actrice, j'ai écrit, je crois des choses peu convaincues, mais moins désagréables que sur bien d'autres films, comme Les Orgueilleux, par exemple…).


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De vincentp, le 29 décembre 2009 à 22:52
Note du film : 5/6

Je partage complètement l'avis très favorable exprimé par Impétueux, trouvant pour ma part Remorques moderne par le fond et la forme, très élaboré, développant toute une série de thèmes et d'idées qui se croisent les uns les autres très habilement. Homme de principe, de tradition, le personnage de André voit sa vie potentiellement basculer dans une direction imprévue… Grémillon transcrit cette étape décisive via une mise en scène qui suit de très près des regards, attitudes, et paroles de son personnage. Via également une présentation élaborée du cadre professionnel, social, familial qui gravite autour de ce personnage.

Il faudrait sans doute revoir plusieurs fois Remorques pour en analyser toute la technique d'élaboration, qui joue sur le rythme, les angles de prise de vue, la lumière… Néanmoins, une impression : le portrait par un peintre, en quelques coups de pinceaux, de la société humaine ; le portrait aussi de personnages partagés entre un rêve de la vie qu'ils souhaiteraient mener, et celle qu'ils subissent au quotidien. La séquence finale qui voit Gabin reprendre, malgré tout, son poste, l'air égaré, est tout simplement sublime.

Les également magnifiques Lumière d'été, Le Ciel est à vous confirment à mes yeux que Grémillon est bel et bien un auteur majeur du cinéma français… un peu oublié, à tort.


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De Gilou40, le 25 août 2011 à 23:38
Note du film : 4/6

Parce que vous n'aviez pas encore vu Remorques, ?? Alors là, je suis paumée…Vous, le cinéphile premier, le boss, le Dab, le manitou de ce site, vous n'aviez pas encore vu ce film ?

Il y a des choses, comme ca…..


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De vincentp, le 25 août 2011 à 23:39
Note du film : 5/6

Il a de nombreux trous dans la raquette (Ozu, Minnelli, Mizoguchi,…) mais il ne faut pas le répéter.


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De vincentp, le 26 août 2011 à 10:19
Note du film : 5/6

"Ni honte, ni fierté" : voilà qui pourrait être le slogan de la "cinéphile parade" !

Je n'ai pas non plus tout vu, par exemple Tess, Mes chers amis, Fedora, Le christ s'est arrêté à Eboli, Douce, Au bonheur des dames, La kermesse héroïque, La dernière femme soit au total à peu près 120 (mini)classiques. Et je n'ai toujours vu aucun film de Claude Lelouch, ni de Harry Baur (le copain de Impétueux).

Mais la liste des oeuvres à voir (que je barre consciencieusement) se réduit de façon drastique, comme les naufragés du radeau de la méduse ! Elle contenait il y a cinq ans près de 600 titres. L'important est d'avoir une feuille de route, et une politique de spectateur.


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De vincentp, le 26 août 2011 à 12:22
Note du film : 5/6

Je pense qu'il est important d'avoir une feuille de route mais sans s'y laisser enfermer pour profiter des opportunités de réédition, programmation, etc… C'est ce qui différencie le cinéphile du spectateur-mérou qui va gober popcorn et toutes les sorties qu'on lui propose, semaine après semaine. Je ne comprends pas ces spectateurs-là qui enquillent les nouveautés sans s'intéresser aux oeuvres de répertoire. Aucune conscience !


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