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Sujet : La belle équipe ..


De Nadine Mouk, le 15 mai 2017 à 15:18
Note du film : 4/6

Surgi de la nuit des temps, voilà un film qui, sous couvert d'une très banale histoire d'amour ou vendue comme telle (car c'est l'amour d'une vipère pour deux rossignols), s'applique à nous retracer l'histoire des gueules noires de Lens. Généreusement remerciées dans le générique, ces gueules là nous offrent leurs regards étonnés fixés sur une caméra qu'ils étaient censés ignorer. Maurice de Canonge, le réalisateur, a dû s'arracher les cheveux puis laisser faire n'ayant pas trop le choix. Grisou, au départ, est une pièce de théâtre co-écrite par Dalio et Pierre Brasseur en 1925. Son titre en était : Les hommes sans soleil. Le premier constat que l'on fait en voyant ce film, c'est que le budget alloué par les productions de l'Albatros est bien loin de celui dont bénéficia Claude Berri pour tourner son Germinal. Mais nous sommes bien au fond des puits avec tout ce que cela implique de crasse et de sueur. Les âmes sont désabusées, les physiques épuisés et les regards bien lourds. En revanche, les coups de Grisou meurtriers sont exécutés avec deux ou trois bouts de bois qui, en vérité, ne devraient pas occasionner tant de morts. Mais passons sur ces détails que l'époque ne pouvait en rien modifier. Et puisque on parle de modifier, le générique nous indique en premier lieu qu'en 1942, les autorités allemandes avaient exigé que les noms des différents intervenants israélites soient masqués au noir…

La grande et belle surprise de ce film, c'est le duo que forment un Aimos dans un rôle complètement atypique de ceux qu'on lui connait habituellement et d'un Pierre Brasseur jeune qui abandonne le côté fier et hargneux de ses premiers rôles. Tous les deux se la jouent clowns tristes, pauvres augustes malmenés par une Madeleine Robinson, clown blanc vénéneux à souhaits. Aimos, bien loin du toit de sa guinguette de La belle équipe où il haranguait la foule en précisant "-qu'il fallait venir en famille et avec les amis car il y aura du boudin ! -", Aimos se fait grave. Tellement grave qu'il arrive à faire couler et ses larmes et les nôtres. Je ne pensais pas qu'un jour je verrais ce comédien d'habitude si enjoué, gouailleur, narquois, provoquer tant d'émotion en moi. Et Brasseur lui emboîte le pas. Ce sont deux pauvres types qui ne se racontent pas d'histoires. Ils savent ce qu'ils sont, où ils en sont. Et leur duo fout le frisson. Ils savent que leur vie, elle est en bas. Au fond du trou. Et qu'il ne fait pas bon remonter quelquefois. Parce qu'à l'air libre, les attend des choses qui les dépassent… Sans mise en scène aucune, ou bien pauvre, Maurice de Canonge les laisse improviser dans une confiance totale. Accompagnée de la musique éplorée de Raymond Legrand, ils sont magnifiques tous les deux. Faisant oublier, ou peu s'en faut, un Bernard Blier débutant et offrant juste un rôle de remplissage, une Madeleine Robinson à peine reconnaissable tant la jeunesse nous apparaît cruelle de regrets à nous vieillissants, et une Odette Joyeux adorable mais bien trop lisse encore. Seul Arthur Devère affirme sa présence par une vraie personnalité dans cette histoire émouvante. Quelle autorité il a ce petit homme !

Grisou est un film inattendu. Surprenant par l'emploi que l'on fait de cette drôle d'équipe que sont Aimos et Brasseur. Je crois qu'il faut le voir une fois au moins. Histoire de comprendre ce qu'est un acteur là où on ne l'attend pas. C'est loin d'être un grand film, mais hors de question que le cinéma se passe de cet opus. Il n'a pas marqué les mémoires, tant pis. Mais il est bon de savoir qu'il a existé. Je le sais : j'y étais hier au soir. Grisou, c'est juste une heureuse surprise, comme la magie du cinéma sait nous en réserver parfois. Un enchantement fugace et tellement volatil que beaucoup ne connaîtront pas. Comme je disais au début, surgi de la nuit des temps… Il y a les mineurs de fond qui n'en peuvent plus, et les cinéphiles qui creusent encore, jamais assouvis. Et la récompense, ce sont les larmes du grand Aimos ….


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