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Le parapluie du colporteur


De Impétueux, le 15 août à 20:00
Note du film : 4/6

Ce très bref bijou de court métrage (15 minutes) qui ne peut être regardé nulle part (à dire le vrai, je ne ne me souviens pas du site où je l'ai vu, miraculeusement) n'est pas simplement le prologue du film que Jean Giono souhaitait adapter de son Hussard sur le toit. Le roman, paru en 1951, avait été un immense succès et il paraissait plus facilement transposable au cinéma que beaucoup d'œuvres du romancier, qui allait, d'ailleurs, devenir de plus en plus elliptique.

En 1958, François Villiers tourne L'eau vive, une sorte d'histoire de la domestication de la Durance et de la construction de l'immense barrage de Serre-Ponçon, à proximité de Gap, sous la houlette sourcilleuse de Giono lui-même et de son scénariste Alain Allioux. Le film doit être réalisé sur plusieurs années et suivre la construction de l'ouvrage. Autant dire qu'entre les saisons, il y a d'immenses plages de temps.

Et comme l'idée d'adapter Le hussard tourne dans la tête de l'écrivain, qui a toujours été mécontent des trahisons que Pagnol a fait subir à Un de Baumugnes (Angèle), à Jean le bleu (La femme du boulanger), à Regain, Mais il y a des problèmes de financement et aussi, beaucoup, on n'arrive pas à choisir l'acteur qui incarnera Angelo Pardi. Certains suggèrent Franco Interlenghi, la plupart aimeraient Gérard Philipe. Giono n'est pas très intéressé par le premier, et il déteste le second ; il ira même jusqu'à dire qu'il préférerait que Michel Simon interprète le séduisant Angelo, parce que lui, au moins, il sait jouer !. À force de tergiverser, le film, que successivement René Clément, François Villiers, Christian Marquand, Luis Bunuel (avec Alain Delon), Frédéric Rossif avaient projeté de tourner ne se fera qu'en 1995 avec l'intéressante vision de Jean-Paul Rappeneau.

Mais l'idée est là et, pour forcer un peu la main des financiers, des producteurs et des distributeurs, pour se faire un peu la main aussi Giono, [artisteid=21819]Allioux[/artiste] et Villiers décident de tourner une sorte d'introduction à ce que serait Le hussard. Et comme il ne peut s'agir que d'un court-métrage, autant en faire quelque chose d'un peu expérimental qui répondra parfaitement d'ailleurs à certains écrits de Giono, soucieux de considérer le cinéma dans ce qu'il peut apporter par ses moyens propres (pour être simple en étant le moins du monde du théâtre filmé).

L'idée est là et l'idée est simple : faire entrer d'emblée le spectateur dans ce qui sera plus que le décor, mais, à vraiment parler, le monde du Hussard : le choléra, l'épidémie de choléra qui va ravager la Provence de 1832. Et la qualité forte est de le faire représenter par le parapluie bleu qui est à la fois la protection et la réclame d'un colporteur qui parcourt la campagne avec son ballot de foulards de Smyrne acheté en contrebande à un navire qui, à Toulon, a forcé la quarantaine. C'est le parapluie – et le parapluie seul (on ne voit jamais le visage de celui qui le porte) – qui va répandre dans toute la contrée les miasmes de l'épidémie.

Première image : un homme dissimulé sous un grand parapluie bleu arrive dans une grande bastide isolée mais qu’on devine opulente. Puis la voix de Giono lui-même : Le 20 juillet 1832, à midi, un homme sort de ce porche, crie "J'ai froid !", court vers le soleil (or il fait une chaleur épouvantable) et il tombe mort. Il y a une nombreuse compagnie dans cette ferme. C'est la moisson. Naturellement tout le monde se précipite. Il va bientôt y avoir deux autres cadavres ; le premier sera celui d'une petite fille. On la découvrira plus tard dans le grenier. L'autre sera celui d'une forte femme, éclatante de santé. Elle s'est dit "Je me sens drôle, je vais boire de l'eau de mélisse". Et la voilà allongée au pied du lit. Devant un cadavre, on fait mille suppositions. Devant trois, on n’en fait plus : on se sent visé. Les équipes de moissonneurs se font payer et s'en vont. Un colporteur avait déballé son bazar dans la cour. Il vendait des foulards de Smyrne. Il plie bagage. Il part. Il s'abrite du soleil sous un grand parapluie qui lui sert à la fois d'ombrelle et de réclame.

Suivant les pérégrinations du colporteur, toujours invisible sous l'abri de son grand parapluie bleu, le court-métrage découvre les tables abandonnées, les outils laissés ici et là, les maisons dont les portes et les fenêtres battent dans le vide. C'est un parti-pris uniquement visuel, sans autre son que le commentaire off dit par Giono qui conclut Ce fut le plus beau débarquement de choléra asiatique qu'on ait jamais vu. Exactement ce que dans le livre – et dans le film le petit médecin (François Cluzet) – dit à Angelo (Olivier Martinez) qui se demande ce qui se passe dans le pays.

La mort qui rôde, tout simplement. Et en riant.


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