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Les prémices du crépuscule, l'amorce d'un matin


De Steve Mcqueen, le 27 juillet à 02:03
Note du film : 6/6

Merci, vraiment, à Spontex d'avoir créé la fiche de ce film…

Rodrigo Sorogoyen a prouvé qu'il était capable de s'adonner au polar poisseux avec Que Dios nos Perdone, ménageant avec un brio rare de brusques montées d'adrénaline zébrant une atmosphère délétère, des coups de théâtre foudroyants d'efficacité…Le tout dans une Madrid écrasée de chaleur, arpentée par deux flics aux caractères antinomiques et à la psyché tourmentée, en quête d'un serial killer particulièrement retors et pervers.

Avec El Reino, thriller politique de très- très haute volée, il confirmait sa virtuosité formelle à plonger le spectateur en apnée, réalisant une œuvre presque épuisante d'intensité, avec au passage un plan séquence dans une maison qui m'avait laissé dans un état proche de l'asphyxie…Avant de porter le coup de grâce avec une course-poursuite nocturne en voiture tétanisante et un épilogue terrassant.

Avec ces deux films qui sont des coups de maître pour moi, Rodrigo Sorogoyen auscultait les errements de l'âme humaine. Une démarche qu'il poursuit avec Madre, de manière solaire et apaisée.

ATTENTION SPOILERS

Avec Madre, il reprend son court-métrage éponyme de 18 minutes réalisé en 2017, et lui donne une suite, un prolongement. Ces 18 minutes qui ouvrent le film voient Elena (Marta Nieto) recevoir un appel de son fils de 6 ans, Ivan. La conversation au début anodine, filmée en un seul plan séquence, prend un tour de plus en plus inquiétant et le spectateur suit, médusé et à distance, l'enlèvement d'Ivan. Sorogoyen prouve à nouveau son aptitude à faire monter la tension, laissant le spectateur comme essoufflé par cet incipit en forme d'uppercut.

Une ellipse de 10 ans nous montre Elena devenue serveuse d'un restaurant en bord de mer, dans les Landes. Un jour elle rencontre Jean, un adolescent de 16 ans qui, irrémédiablement, lui rappelle Ivan.

Avec Madre, le cinéaste espagnol pousse l'émotion jusqu'à un point d'incandescence que j'ai rarement vu sur un grand écran. Pas l'émotion du pathos et des larmes faciles, non, une émotion lancinante, douloureuse, qui vrille le coeur et les chairs, de celle qui vous poursuivent longtemps, longtemps après la projection.

Il ausculte avec une rare pudeur, une subtilité de tous les instants la relation qui se noue entre Jean et Elena, maintenant jusqu'au bout l'ambiguïté sur les motivations de cette dernière, dont on ne sait si les sentiments à l'encontre de Jean (amoureux d'elle) sont maternels, amicaux ou, justement, amoureux..

Le deuil d'Ivan semble se faire avec la rencontre de Jean, adolescent légèrement inconstant, désarçonnant de confiance en lui. À l'aide de longs plans séquences, Rodrigo Sorogoyen filme pendant deux heures deux êtres qui s'apprivoisent, se séduisent, dans une relation qui échappe à tout schéma prédéfini.

Dilatant le temps à l'extrême, à l'image de cette longue nuit d'ivresse qui dure des prémices du crépuscule jusqu'à l'amorce du matin, le réalisateur effleure les affects de ses deux personnages comme s'il avait de peur de les abîmer, sa caméra caresse ces instants suspendus avec une délicatesse de chaque seconde…

…Jusqu'au dénouement qui constitue sans doute l'apex émotionnel du film, sous l'habitacle exigu d'une voiture abandonnée dans une forêt qui semble n'exister que pour les deux personnages, au son de la magnifique chanson de Damien Saez "Jeunesse lève-toi", innervée de paroles incandescentes.

C'est beau comme un soleil qui s'éteint sur l'ébène d'un crépuscule, c'est douloureux comme une plaie qui ne se refermera jamais tout à fait, c'est bouleversant comme un adieu arraché au silence.

C'est magnifique.


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