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Un des sommets du cinéma d'auteur


De vincentp, le 12 avril 2015 à 23:00
Note du film : Chef-d'Oeuvre


Revu ce soir en dvd, dix ans après sa découverte. Mes commentaires de L'avventura peuvent être dupliqués à ce présent Le désert rouge (réflexion sur la transformation de l'Italie, sur le temps et l'espace). Effectivement, cette oeuvre de Antonioni apporte de neuf la couleur aux qualités picturales des précédents films du cinéaste. Chaque plan est soigneusement composé dans les trois dimensions, avec la gestion de toute la palette des couleurs de l'arc en ciel (fantastique photographie de Carlo Di Palma), sans qu'une once d’artificialité n'apparaisse.

L'héroïne effectue des essais de couleur dans son atelier, car sa vision du monde est troublée ; les objets en couleurs portés à notre regard de spectateur correspondent à sa vision mentale. Issue de milieu modeste, elle opère une transition douloureuse vers la modernité italienne des années 1960. Le scénario de Tonino Guerra est à tomber à la renverse tellement ses qualités sont énormes, la mise en scène de Antonioni est impressionnante. Le désert rouge est un chef d'oeuvre absolu et un des meilleurs films italiens et d'auteur, c'est totalement évident.


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De dumbledore, le 19 septembre 2006 à 12:23
Note du film : Chef-d'Oeuvre

Je ne peux pas regarder longtemps la mer, où alors la terre ne m'intéresse plus

Il serait temps de (re)mettre au goût du jour Antonioni! Le faire découvrir à ceux qui n'osent pas aller au-délà de la réputation de cinéaste ennuyeux, compliqué, rébarbatif dont on a pu affubler celui qui est sans doute un des plus grands cinéastes qui soit. Désert Rouge est sans doute un des films les plus abordables, les plus simples d'accès d'Antonioni. S'il faut initier quelqu'un à Antonioni, il faut sans doute montrer celui-ci…

Desert Rouge rapporte l'histoire d'une jeune femme, Giuliana qui officiellement se remet d'un accident : un moment d'inattention en voiture qui lui a fait faire un accident duquel elle ne s'est pas réellement remise. Elle a même passé quelques semaines en hôpital pour soigner ses nerfs. Depuis, elle n'est plus vraiment la même, jamais vraiment présente, toujours perdue dans ses pensées. Son mari, un industriel, lui présente un ami et collègue, Corrado Zeller qui tombe sous le charme et le mystère de la jeune femme. Le temps passé ensemble, leurs errances respectives font croire à Giuliana que Corrado pourra l'aider à aller mieux. Ce serait une nouvelle illusion qu'elle devra perdre.

Plastiquement le film est d'abord une petite merveille. Il y a certes un des meilleurs opérateurs qui éclaire le film, à savoir Carlo Di Palma mais surtout il y a une très grande réflexion et maîtrise de la part d'Antonioni. Cette maîtrise passe par le cadre avec l'utilisation ici parfaite du format 1:85 dans des compositions visuellement toujours très saisissantes, jouant sur le décadrage ou sur les amorces. Mais cela passe surtout sur un travail éblouissant sur la couleur qui est totalement maîtrisée, voulue par le réalisateur dans une progression chromatique qui fait toujours sens. La couleur rouge notamment, dont le titre fait référence est toujours lié au personnage de Giuliana comme symbole de sa folie latente. On retrouve cette couleur dans les architectures de l'usine, sur des murs, sur des bateaux et bien sûr dans la scène plus forte et la plus étonnante du film : une sorte d'orgie suggérée dans une cabane où les quatre murs sont rouges vifs.

Il est toujours périlleux d'utiliser le terme de 'symbole' dans l'œuvre d'Antonioni car contrairement à ce qu'on pourrait penser de prime abord, le cinéma d'Antonioni n'est pas un cinéma intellectuel. C'est un cinéaste du ressenti, de l'affect (même si celui-ci est souvent mis sous anesthésie, comme distancié). Les "symboles" chez Antonioni ne sont pas des signifiants dont il faut intellectuellement connaître les codes pour savoir ce qu'ils veulent dire (comme chez Lynch par exemple). Ils sont au contraire là uniquement pour faire naître une émotion. Chez Antonioni, il ne faut pas trop vouloir chercher à comprendre, il faut accepter d'aller avec les personnages dans un monde de ressenti. Il n'y a rien à comprendre chez Antonioni, il y a ressentir… et tenter ensuite de comprendre ce qu'on a ressenti.

Ainsi, le rouge est dans ce film asujetti à une volonté émotionnelle. Tout comme le thème de la modernité que l'on retrouve durant tout le film: tuyaux, usines, jouets robotiques de l'enfant, radars pour écouter les étoiles, etc. Ce qui intéresse Antonioni n'est pas de développer un discours pour/contre le progrès (comme Playtime de Tati) mais de construire un univers qui fera sens et émotion pour ce qu'il veut raconter : l'enfermement d'une jeune femme, dans sa vie, dans sa tête. Enfermement représenté par ce monde moderne. Du coup, le passage étonnant dans le film durant lequel elle raconte une histoire idéalisée à son enfant permet encore une fois de suggérer avec d'autant plus de force cette prison. Dans cette scène, on y voit en effet une jeune fille qui semble vivre seule et heureuse sur une île déserte. Elle y sera dérangée par deux évènements surnaturels : l'arrivée d'une sorte de bateau fantôme qui apparaît et disparaît et une voix qui chante comme une sirène.

Le bateau est également un autre "symbole" du film, celui de la fuite, de la volonté de trouver autre chose que le monde uniformisé par le quotidien. Cette tentation de la fuite est on ne peut plus ambivalente bien sûr : c'est le bateau fantôme du rêve (qui ne rêve pas de tout abandonner et partir pour une autre vie… thème qu'Antonioni d'ailleurs reprendra dans Profession : Reporter), c'est le bateau russe qu'elle tentera de prendre pour quitter son monde bourgeois, mais c'est aussi le bateau en quarantaine symbole de mort qui clos la scène de la chambre rouge évoquée plus haut.

Antonioni a toujours été intéressé par une chose et une seule : l'homme. Ce qui l'intéresse ici c'est le personnage de Giulana subliment interprétée par la sublime Monica Vitti : quel est l'état mental d'une jeune femme qui vient d'essayer de se suicider. Désert Rouge est le portrait de cette jeune femme, de son vide intérieur (son incapacité d'aimer, son incapacité de se sentir concerné par le monde qui l'entoure), sa volonté de fuite (ailleurs l'herbe est plus verte!), sa tentation amoureuse qui est également une fuite (avec toute cette histoire d'amour)… pour enfin comprendre cruellement mais avec terriblement de justesse qu'on ne peut fuir une névrose, qu'il n'y a pas de chevalier blanc qui puisse vous sauver et que l'on est seul dans un combat dont la seule solution est… d'éviter le combat.

C'est exactement ce que dit la scène finale du film : elle se promène avec son enfant qui l'interroge sur une fumée jaune qui sort d'une cheminée. C'est du poison explique sa mère. "Ça veut dire que les oiseaux qui passent dans cette fumée vont mourir" s'inquiète l'enfant. La mère tente alors de rassurer son fils en lui expliquant que les oiseaux savent tout simplement qu'il faut passer à côté de cette fumée.

En matière de névrose, c'est exactement la même chose nous dit Antonioni : pas de solution miracle sorti d'un chapeau comme un souvenir d'enfance qui permet à nombre de films US des années 50 de régler les névroses des personnages de cinéma. Non, il faut simplement savoir qu'il y a des zones qui sont dangereuses et qu'il faut savoir les éviter.

Oui, décidemment Antonioni est sans doute le plus grand psychanalyste du cinéma…


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