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La grande mascarade


De Azurlys, le 7 mai 2010 à 14:38

J'entre pour la première fois dans le dossier "Eve", de Mankiewicz, pour lequel j'ai une admiration profonde. C'est la maîtrise de l'image, de la mise en scène, de la direction de comédiens qui atteint son degré de perfection ! On peut voir et revoir cette œuvre, ce milieu douteux et artificiel des comédiens, du spectacle en général, où l'on donne en permanence des comédies drôles – enfin, pas toujours – le soir devant le public, et des drames cruels dans la vie ou chacun de surveille, s'envie, se déteste, déballe des promesses aussitôt oubliées, s'octroie mutuellement des félicitations flatteuses devant les caméras de la TV, pour mieux se vomir dessus dès les journalistes – complices – éloignés !

Il semble difficile, dans la construction d'un film, d'atteindre ce degré de finesse, de cruauté voilée dans la forme, et la rendre d'autant plus vive dans la construction dramatique ! C'est pétillant d'intelligence et de maîtrise. Du grand art ! Il me faudra revoir ce film superbe pour réviser quelques éléments soulevés ici, par Impétueux, notamment. Mais ses remarques sur le code Hayes sont exactes. Un invraisemblable règlement qui regardait les films à la loupe, avant leur sortie, écartait impitoyablement tous les plans qui n'étaient pas conformes à ses injonctions. L'on voit ainsi nombre de films dans lesquels la chambre à coucher des personnage est dotée de deux lits d'une personne, soigneusement écartés l'un de l'autre. Encore n'était-ce pas tout. iI ne fallait pas, au début du moins, que les deux protagonistes fussent couchés "ensembles", si l'on dire, "en même temps" conviendrait mieux. Il fallait qu'un seul des deux comédiens fut couché, et l'autre assis au bord du lit, une seule jambe autorisée à être dans le lit, l'autre condamnée à être à rester à l'extérieur, le pied posé au sol ! On croit rêver, et c'est rigoureusement exact ! Prenant appui sur le puritanisme étasunien, le code en question rejetait aussi toutes images qui comportaient des cuvettes de W.C. ! Hitchock brisera les interdits, déjà un peu dépassés, avec un aplomb sans nuance, dans "Psychose", dans la fameuse séquence de l'assassinat de la pauvre Janet LEIGH dans la baignoire.

Eve est une brillante démonstration de la duperie – qu'on retrouve, avec la même intelligence et le même regard ironique dans "L'Affaire Cicéron" – et de l'ambition, quasi hystérique. Solide rapport vaguement sado-masochiste – au sens intellectuel, bien entendu – entre la comédienne, déjà mûre, splendide Bette Davis, et cette petite ambitieuse, Anne Baxter, qui parvient à entrer dans le cercle des proches de l'actrice.

Dès les premières séquences il a des indices qui ouvrent sur l'affaire. Lorsque Eve, qui dissimule son identité à l'abri du pseudo Harrington entre dans la loge de la comédienne, qui semble avoir un caractère bien trempé, se démaquille devant son miroir. Miroir et maquillage ont leurs significations. Eve, sans oter son imperméable, s'assied, et conte une histoire à tirer des larmes. Margo Channing, démaquillée, déjà hors le rôle qu'elle joue, sent poindre l'humidité de ses yeux. Il y a là, à ses cotés, l'auteur de la pièce, son épouse, l'habilleuse (excellente Telma Ritter), et tous écoutent, pétrifiés, le récit poignant du fiancé d'Ève, tué lors du dernier conflit mondial. On est là, dans l'exacte inversion de ce qui vient de se passer, et annonce la suite : la comédienne démaquillée, l'auteur de la pièce et sa femme, l'habilleuse, deviennent le public devant celle qui ne brigue que de s'en extraire. Et c'est elle qui leur donne ici la comédie, en jouant sur les sentiments, qu'elle ne ressent pas, puisque ce "théâtre" ainsi inversé, fonctionne de la même façon que le vrai, en simulant des pauses, des attitudes et des sentiments. Et cela se passe à l'arrière du plateau, dans la loge. A l'extérieur de l'étroit habitable, le public est parti, le rideau tombé et les lumières éteintes. Le thème et la célébration théâtrale sont ici totalement à l'envers, tant dans le récit, la construction dramatique, que la place des personnages les uns vis-à-vis des autres. Excellent jeu de miroirs où tout est inversé.

Plus tard, on retrouvera Eve, face à un miroir – encore un, et qui annonce celui qui clôt le film – des coulisses pour se voir en pied avant d'entrer en scène, plaquant sur elle-même la robe de scène de Margo, et rêvant déjà de supplanter l'actrice. Surprise par l'arrivée inoppinée d'un personnage, elle recule brusquement, prise en défaut, comme une voleuse – alors que son geste aurait pu passer pour une gaminerie – voleuse, qu'elle deviendra bientôt en envahissant la place de Margo pour la lui prendre ! A la fin, elle subira le même sort, quand la jeune femme s'est introduite dans son appartement, et profitant de sa fatigue et de son sommeil, prendra à son tour le manteau de soirée d'Eve pour se toiser dans un miroir qui lui renverra mille images d'elle-même qui semblent ici symboliser l'étendue de ses propres ambitions.

Le film – tiré d'une pièce qui fut jouée à Paris il y plusieurs années, avec Véronique Jeannot et Line Renaud – n'est pas d'une vraisemblance à toute épreuve, mais son ironie, la peinture mordante de ce monde frelaté du théâtre où la gloire est inconstante, ne repose en fait que sur des écrans de fumée, qui trouvent ici un pendant aux illusions du spectacle. C'est un peu le thème du théâtre dans le théâtre, où la comédie, qui cache le drame, se retrouve coté scène et coté salle, comme l'on dit coté cour ou coté jardin.

Evidemment, on se trouve devant une extraordinaire galerie de comédiens : largement dominé par Bette Davis, Anne Baxter, Georges Sanders, suivis de près par les deux comédiens, Hugh Marlow et Céleste Holm, l'auteur de la pièce et sa femme – et enfin la superbe Marilyn, sont tous excellents !

C'est un film d'un rare intelligence, cinglant, glacé, croqué au vitriol, mais d'une séduction folle…


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De Impétueux, le 3 août 2008 à 10:38
Note du film : 5/6

Oui, oui, je suis bien d'accord, PMJarriq, Ève n'est pas plus lesbienne que nymphomane, ou quoi que ce soit… ces choses-là doivent lui importer assez peu, et ce ne sont que des instruments qu'elle utilise en fonctions des circonstances…

Ce qui m'a amusé, c'est le contraste soudain entre la sage chambre des époux Karen et Lyod, ses lits séparés (pas même jumeaux !), son atmosphère tout sauf sensuelle, et précisément, la montée d'escalier presque tendre de deux jeunes femmes enlacées…


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